LE SIRE DE JOINVILLE
« où assistèrent bien trois mille chevaliers moult richement armés. » 11 sentit, à la vue de ce prince, naître en son cœur l'amitié dévouée que son livre exprime si bien.
Cette amitié le porta à se rendre à l'appel de Louis IX et à se croiser. H a peint admirablement la tristesse de ses adieux à sa « douce eompaigne, » Alix de Grandpré, à ses amis, voisins et vassaux, et comme quoi, en repassant sous les murs du manoir paternel, « il ne voulut oneques retourner la face, pour ce que le cueur ne lui allendrist du biau chastel qu'il laissoit, et de ses doulx enfancLs !... »
Durant six années, compagnon inséparable de saint Louis et de tous les personnages illustres qui se pressaient à la croisade, il raconte simplement les hauts faits d'armes dont il fut témoin comme ceux dont il fut le héros; il n'exagère rien, mais il ne jwsse rien sous silence « li qui oneques ne mentit. » La langue qu'il parle sort de son cœur; elle en a l'honnêteté; et elle est hardie de même que son courage de chevalier.
Reproduire en l'analysant le récit de Joinville, ce serait répéter ici l'histoire de saint Louis. Un trait seulement.
Entassés par les Sarrasins dans une vaste salle, les principaux barons vont être massacrés. L'un d'eux. Gui d Ibelin, connétable de Chypre, se jette aux genoux de Joinville et lui déclare ses péchés en confession : a Je vous absous selon le pouvoir que Dieu m'en a donné, lui répond le chevalier. Et quand il se leva d'illcc, il ne se recorda de chose qu'il lui eût dicte ne racontée. » Puis il s'agenouille lui-môme devant un des barbares qui brandissait sa hache, lui tend le cou et dit pour toute oraison : « Ainsi mourut sainetc Agnez ! »
Au retour, après tant d'épreuves, il ne quitte plus le bon roi; il est admis à sa table, il chevauche à ses côtés, il prend part à ses conseils, il assiste à ses œuvres charitables, tout en ne voulant pas, il est vrai, laver les pieds aux pauvres le jeudi saint, et s* écriant : «,Fi !. .. jamais ne les laveray-je à tels vilains! »
Avec Louis IX se termine le livre du sire de Joinville. ÎSelon la touchante expression de M. le marquis de Villeneuve-Trans : o Celte histoire s'arrête comme glacée et muette en face du mausolée de son saint maître. »