CHRISTINE DE PISAN
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Le roman le plus ingénieusement combiné n'offrirait peut être pas de péripéties plus variées, plus saisissantes que la simple biographie de eette femme illustre, qui, élevée à la cour de Charles V, souffrit tant de tristesses et de misères sous le pauvre roi insensé, sous le malheureux Charles VI. Aucune Française n'aima plus la France : et cependant Christine était née à Venise, où son père, Thomas de Pisan, exerçait les fonctions de conseiller.
Thomas jouissait d'une grande réputation d'astrologue habile. On sait quelle place importante l'astrologie tenait dans cette éjioqiie, où la foi, en s'affaiblissant, laissait le champ plus libre à de gros-
1 Mais au contraire.
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sières superstitions. Mandé par le roi de Hongrie et le roi de France, Thomas opta pour ce dernier; il comptait ne rester qu'un an à Paris, où l'attachèrent définitivement les faveurs du monarque.
Christine avait grandi en beauté comme en science, apprenant le latin et faisant force lectures. Quand elle eut quatorze ans, son père choisit entre les nombreux soupirants de la jeune Vénitienne un gentilhomme pauvre nommé du Castel, notaire et secrétaire du roi. L'avenir des deux époux semblait assuré; leurs vertus, la similitude de leurs goûts, les biens acquis déjà par Thomas de Pisan, et enfin la protection d'un souverain, tout garantissait l'avenir du jeune ménage. Mais les malheurs fondirent sans relâche sur leur tète.
D'abord, ce fut la mort du roi. Selon l'usage, la cour nouvelle méprisa les vieux serviteurs et les mil de côté. L'astrologue — qui n'avait jws prévu sa mauvaise chance — vit décroître ses revenus et tarir la source des faveurs. Le ehagrin qu'il en ressentit le conduisit au tombeau.
Quelque temps après, une maladie pestilentielle enleva Étienne du Castel à l'amour de sa femme et de ses trois enfants. Y eut-il jamais plus touchante oraison funèbre que ces lignes écrites par Christine, sous la dictée de la douleur : « Ayant encore en mon cœur le remords débile de celui sans lequel je ne devois ni ne pouvois avoir joye, et lequel faisoit de moy telle estime, que moins ne luy eslois qu'une simple colombe correspondant à son vouloir... en luy avois tout mon confort, mon souhait et mon espérance... »
La jeune veuve rencontra partout l'injustice, l'inimitié, l'esprit de spoliation. Vainement réelama-t-elle la succession de son père. D'impitoyables créanciers la traînèrent de tribunaux en tribunaux. C'était avec raison qu'elle disait :
Tous nos beauh jours H nui jote Ml tHpf.
Son talent devint son unique ressource. Après avoir savouré les •Ions de la fortune, elle fut réduite à se plonger dans la solitude, el h*s chants qu'elle y composa ne lardèrent pas à la rendre célèbre. Mais que de veilles laborieuse, à la lueur delà lampe! el combien il
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était chèrement acheté, le pain donné aux trois orphelins ! Parfois Christine dut encore se montrer chez les grands pour faire agréer la dédicace de ses livres : car, jusqu'au dix-huitième siècle, les auteurs n'ont guère vécu que par les dédicaces. Elle révèle les ennuis qu'il lui fallait cacher en fardant sa pauvreté sous « mantel fourré de gris, et soubs surent d'écarlate. » Mais le travail et la retraite lui apprirent la patience et la résignation, qu'elle coin | «irait à la rose « qui fleurit souefve et belle entre les espines poignants. »
Boécc, avec le traité de la Consolation, fut son compagnon favori; et le chemin qu'elle aima à suivre, ce fut ce Chemin de longue élude, titre que porte son principal ouvrage.
Sa grande réputation lui valut des propositions brillantes. Ee comte de Salisbury, favori de Richard H, roi d'Angleterre, demanda le fils de Christine pour l'élever. Après la chute de Richard II, Henri dcLnncastre, devenu roi à son tour, témoigna la même faveur à l'illustre auteur des Diriez et Ballades. Le duc de Milan voulut l'attirer en Italie, mais elle préféra à son jwys natal sa patrie adoptive. Philippe, duc de Bourgogne, lui témoigna pareillement son estime en lui commandant YHisloire de Charles le Sage. Christine ne mit qu'une année à faire ce beau livre, où l'on a puisé tant de fois à pleines n ains. Elle allait interrogeant la mémoire de tous ceux qui avaient connu le feu roi, et ses renseignements furent si bien pris, qu'ils n'ont jamais été démentis par personne.
A l'heure qu'il est, sa Cité des Dames, qui contient de si utiles avis sur le luxe excessif des classes bourgeoises, serait encore de saison.
Après avoir tant écrit, tant lutté, tant veillé, la pauvre Christine, toujours chargée de famille, toujours en butte aux impérieux besoins delà vie quotidienne, fut obligée de tendre la main aux puissants... Elle la tendit même à la folie : car son livre du Chemin de longue étude fut dédié par elle à Charles VI... El ensuite, au milieu des malheurs publics, Christine de Pisan disparut de la scène du monde sans quel'hisloire ait recueilli aucune lueur sur sa fin.
CHARLKS D'ORLÉANS 71
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Charles d'Orléans n'avait que seize ans lorsque son père tomba en pleine rue sous le poignard des assassins apostés par le due de Bourgogne. Il alla aussitôt demander justice au roi; mais Charles VI n'était plus qu'un fantôme couronné, et la puissance de Jean sans Peur rendit inutile cette courageuse protestation. Au lieu de punir le meurtrier, on entreprit une réconciliation entre lui et le fils de la victime. Ce fut dans la cathédrale de Chartres et avec un cérémonial extraordinaire qu'eut lieu cette scène dérisoire. Le duc de Bourgogne récita une formule convenue; après quoi, le roi lui pardonna : puis Charles d'Orléans et ses frères, lesquels versaient d'abondantes larmes, furent requis de pardonner également. Us durent s'y engager; mais on comprend la valeur de cette paix cimentée par un sang encore fumant.
Charles se hâta de gagner son duché pour fuir une cour qui lui était odieuse. Là, il eut la douleur de perdre sa femme Isabelle qu'il avait épousée l'année précédente.
Cependant la haine, comprimée parle traité de Chartres, ne faisait «pie sommeiller. Elle était plus vivace que jamais dans le cœur du duc de Bourgogne, qui ne pouvait pardonner aux princes d'Orléans l'amende honorable qu'il avait été obligé de faire envers eux. Il se vengeait indirectement en opprimant tous les malheureux qu'il soupçonnait d'être attachés à leur cause. Charles, indigné, ne songea plus qu'à s'unir aux ducs de Berry, de Bourbon et de Bretagne, et il s'allia plus étroitement encore avec eux en épousant Bonne, fille du comte d'Armagnac, qui tenait pour le duc de Berry.
1 Fillo <to Charfo* VI cl veuve ôV Rioh;ird II, roi d'Angleterre..
Les confédérés marcheront sur Paris; mais, au moment décisif, ils furent abandonnés par le duc de Borry, dont le caractère était faible et irrésolu. Cette défection lit manquer l'entreprise.
Sans se laisser abattre, Charles jeta le cri de guerre, et ce fut alors que toute la France se divisa en deux partis : h>s Armagnacs ou orléanistes et les Bourguignons. A Paris, la populaee, commandée par trois bouchers, commit contre les Armagnacs des atrocités dont, plus lard, les massacres de Septembre ne furent que la triste et exacte répétition. Sur les champs de bataille, où la lutte du moins était plus noble et plus égale, Charles obtint des succès marqués : il prit le Beauvoisis et le Soissonnais, rejoignit à Montdidier Jean sans Peur, qui leva honteusement son camp; puis le jeune bénis s'empara de Saint- Denis et força à capituler le prince d'Orange, envoyé contre lui avec des forces nombreuses. Un pas de plus, et c'en était fait peut-être de l'inlluence du duc de Bourgogne, et l'invasion de Henri V d'Angleterre, apj)elé secrètement par Jean sans Peur, n'eût pas eu lieu.
Mais Dieu avait décrété, |>armi les épreuves de la France, la funeste bataille d'Azincourt, où périt l'élite de la noblesse.
Sous un monceau de cadavres on trouva Charles d'Orléans, criblé de blessures, et pressant encore son épée d'une main.
Le roi Henri lit soigner à Calais le duc prisonnier : si loi que l'état de sa santé le permit, on transporta Charles en Angleterre avec la ferme intention de l'y garder jusqu'à sa mort; car c'était le seul homme qui, par son courage, ses talents et sa prudence, pût traverser les projets des envahisseurs de la France.
C'est ainsi qu'à vingt ans ce prince, si admirablement doué par le ciel, fut arraché à la sphère d'action où il eût rendu tant de services.
Son rôle de jKM'ite allait commencer.
Pendant vingt-cinq ans que dura son exil, son unique consolation fut dans les chants tantôt patriotiques, tantôt doux et gracieux, qu'il laissa tomber de son cœur. A diverses époques, il prouva par des stances élégiaques que, pour être éloigné de la France, il n'était pas devenu indifférent à ses malheurs. I! est resté fidèle à l'amour de sa pairie, le prisonnier qui écrit ces slophes :
France, jadis on le souloit nommer.
Kn lous pays, le trésor de noblesse, Car ung chascun povoit en loy Irouxer Bonté, honneur, loyaullé, gentillesse, Clergie. sens, courtoisie, proesse 1 Tous cslrangiers amoient te suir.
Et maintenant voj, dont j'ay desplaisanre. Ou'il le contient maint grief mal soutenir. Très rhrestien, franc royaume de France.
Somiengnc toy comment wmlt ordonner IJue criasses Montjoye, par lime, El, qu'en escu d'azur, deussea porter Trois fleurs de li- d'or, et pour hardiesse Fermer en toy, t'envoya sa haultesse.
L'auriflamme qui t'a lait seigneurir
Tell dons haultains, dont lui pleut l'enrichir. Très chrestien, franc royaume de France.
Quoi de plus gracieux que sa Ballade de la Fortune, et quels regrets n'éprouvons-nous pas de n'en pouvoir, faute île place, ciler que la première strophe !
Je, qui suis Fortune nommée,
Demande la raison pourquoy
(In me donne la renommée
Qu'on ne se peut fier en moy.
Et n'ay ne fermeté ne foy.
Car, quant aucuns en mes mains prem.
D'en bas je les monte en haultesse,
Et d'en hault en bas les descens,
Montrant que suis dame et maistresse.
I>es victoires de Charles VII, l'expulsion des Anglais, lis bons sentiments de Philippe, le nouveau duc de Bourgogne, [icrmirent enlin au duc d'Orléans de faire agréer sa rançon et de revoir sa patrie. Sa marche à travers la France fut un véritable triomphe, un triomphe assez éclatant pour inspirer de l'ombrage à Charles Vil. Le duc ne lit donc que mettre le pied à Paris et se relira dans ses terres. Il ne s'occupa plus des affaires que pour revendiquer le Milanais, sur lequel il avait des droits par Valentine, sa mère, et pur aller plaider devant Charles VII la cause du duc d'Alençon, accusé et convaincu du crime