JEANNE D'ALBRET U
ecssité de- le confier à d'autres maîtres qu'à Suzanne de Miossens; toujours ferme dans sa tendresse, elle se résigna à la séparation, et, plaçant son fils au collège de Navarre, le mit sous la protection d'un digne et savant homme nommé la Gaucherie. Elle retourna en Bcarn, et, plus que jamais, s'occupa de l'administration de ses États avec cette vigilance qui n'excluait pas la douceur et la charité; mais à peine Henri eut-il terminé ses premières éludes qu'elle le rappela pour commencer une nouvelle éducation, celle de l'homme de guerre.
Les événements, en divisant de plus en plus les deux partis religieux qui se disputaient la France, avaient forcé Jeanne à se déclarer ouvertement pour les réformés et à leur offrir ses conseils et ses secours. Dans la troisième prise d'armes, elle conduisit à la Rochelle quatre mille Gascons ; son (ils Henri la suivait, déjà impatient de combats et de victoires. C'était un héros de quinze ans.
Au milieu de cette vie nouvelle, aventureuse, Jeanne poursuivait l'éducation de sa fille Catherine et de son Henri ; elle lui avait donné pour précepteur Florent Chrestien, un des futurs auteurs de la Mé~ nippée. Il avait succédé à la Gaucherie, que son élève avait eu la douleur de perdre, et Henri, soumis à une telle discipline, était si vif d'esprit, si robuste et si adroit de corps, que Condé et Coligny en furent émerveillés à son arrivée dans le camp huguenot. « Cette épée ne tiendra pas longtemps au fourreau, » disait Coligny.
Jeanne d'Albret n'était pas, on peut le dire, seulement la mère de ses enfants. N'était-elle pas la mère de tous ces hommes illustres ou humbles qui avaient les yeux fixés sur elle et la contemplaient avec admiration? Sa voix se faisait entendre avec autorité dans le conseil, et quelle flamme dans le cœur des soldats quand ils la voyaient passer dans leurs rangs en costume d'amazone, sa toque de velours sur la tête et son écharpe blanche flottant au vent ! Telle elle apparut à l'armée, plus émue, plus vaillante que jamais, quand, après Jarnac et Moncontour, après la mort de Condé, elle amena au camp le fils du prince assassiné et son Henri, les offrant comme lieutenants à l'amiral, comme vengeurs à Condé. On eût dit une Judith, une Débora de la foi nouvelle. Elle était belle à voir dans
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cette altitude guerrière, exprimant ainsi ses croyances indomptables, ses courageuses convictions ; mais nous l'aimons peut-être mieux comme elle est représentée sur un vieux tableau de Bâle, vêtue de brun, à l'écart sur un banc et lisant son psautier sous un cyprès. Dans le lointain sont la Rochelle et la mer; dans l'un des portraits il y a toute son énergie, ici toute sa simplicité.
La paix de Saint-Germain termina cette prise d'armes; mais, dans la joie générale, Jeanne se tint sur ses gardes et demeura méfiante jusqu'au dernier moment. Elle connaissait ses ennemis; elle eût dit volontiers, comme le vidame de Chartres : « Ne désarmons pas ; que le signet de notre Dible soit notre dague. » La cour était peu sincère ; cependant, à cotte date, Charles IX était encore de bonne foi. Son intelligence mobile n'avait pas été troublée par les mauvais conseils qui l'ensorcelèrent; elle s'ouvrait, au contraire, aux meilleures influences. Coligny prenait sur lui une autorité qui ne devait pas durer, hélas ! C'est alors que, jwur réconcilier les partis, le roi et la reine mère jugèrent à propos de rallier le jeune Henri. Catherine lui offrit en mariage sa lille Marguerite ; Jeanne d'Albret, qui savait les mœurs faciles de la cour de France et la frivole éducation qu'avait dû recevoir la princesse, répugnait a cette union. Elle fut longtemps à se décider à partir de la Rochelle. Cette coquetterie précoce de la jeune fille, ses affectations de galanterie, chagrinaient et même effrayaient cette femme austère, qui pressentait des périls pour le bonheur de son fils. La société de Catherine de Médicis était également odieuse à la haute vertu de la reine de Navarre. Elle écrivait : « J'ai chanté en couches et maintenant j'ai envie de pleurer. » El elle disait à son fils : « Si vous connaissiez la peine où je suis, vous auriez pitié de moi. » Et plus loin : « Je crains d'en tomber malade, car je ne me trouve guère bien. »
Ses sombres pressentiments se réalisèrent. A peine arrivée à Paris, elle prit de la fatigue, se sentit saisie de la lièvre et se coucha pour ne plus se relever que pour l'éternité; elle mourut, le 9 juin 1572, à quarante-quatre ans. L'histoire du poison, que Catherine de Médicis lui aurait fait donner subtilement, ne serait-elle pas une de ces inventions qu'alimente la haine des partis?