‹ Les célebrités françaisesChapitre 71 sur 208 · GASPARD DE COLIGNY · texte numérisé non relu

GASPARD DE COLIGNY

l'autre, de braves officiers, devinrent des généraux. Leurs grandes qualités éclatèrent de plus en plus. Guise conquit la gloire à Metz, Coligny à Renty, où il décida le gain de la bataille. Malheureusement ce fut après ce combat qu'une querelle, suscitée par le connétable de Montmorency, divisa pour jamais les deux amis, les deux défenseurs de la France.

Cette amitié pouvait-elle durer? Trop d'obstacles les séparaient. Coligny, tôt ou tard, devait cire éloigné de Guise par les suggestions jalouses de sa famille et des maisons de Montmorency et de Bourbon, auxquelles il se rattachait par alliance. Une cause plus forte de dissentiment allait surgir entre eux : d'Andelol, le frère cadet de Goligny, s'était converti au calvinisme en Italie. Il fit partager sa foi à ses deux frères. Comment Gaspard de Coligny eût-il continué ses relations amicales avec celui qui, sur son passage, se plaisait à faire brûler les œuvres de Luther et de Calvin ?

Le plus beau fait d'armes de Coligny sous Henri 11 fut la défense de Saint-Quentin. Il la dirigea comme un grand général et aussi comme un grand citoyen, se faisant aimer comme il se faisait obéir, et préoccupé des maux de ses compatriotes avec une rare sollicitude. Les habitants de Saint-Quentin, en le voyant aller, venir, tout préparer, tout prévoir, redoublaient d'enthousiasme et d'énergie. « Mes enfants, ne vous épargnez pas, » (lisait le noble Coligny. Et certes jhtsonne ne s'épargnait à Saint-Quentin. Les brèches étaient réparées comme par enchantement, et l'on tint longtemps devant soixante mille assiégeants ; enfin la ville succomba au bout de dix-sept jours, et Coligny, fait prisonnier, pensa mourir d'une fièvre de fatigue qui le saisit dans sa prison de l'Écluse. Là même, il travailla après son rétablissement, écrivit la relation du siège de Saint-Quentin, et il envoya un plan pour prendre Calais, plan qui fut suivi heureusement )>ar le duc de Guise.

Délivré par la paix de Càteau-Cambrésis, Coligny retrouva les Guises tout-puissants. Sous le jeune roi François II ils gouvernaient le royaume. Coligny ne se déclara pas contre eux; mais il laissa paraître tout d'abord sa méfiance à l'endroit de ces ambitieux. S'il n'entra pas dans le tumulte d'Amboise, il l'autorisait de ses paroles

GASPARD l>E tlOLIG.NY 159

franches cl énergiques. Mais, au moment de la conspiration, Coligny n'était j>as à la cour; il vivait loin de toute agitation, dans le manoir de ses pères. Homme de la justice et du droit, Coligny se devait de reculer jusqu'au dernier moment devant les résolutions violentes. Il voulait épuiser les protestations légales. Aux états généraux il présenta une requête au nom des réformés de Normandie, s' engageant à l'appuyer de cinquante mille signatures. Il défendit les intérêts de ses coreligionnaires avec une éloquence admirable : flétrissant à jamais la tyrannie desGuises, et la flétrissant non jas en rebelle, mais en bon et loyal sujet qui s'indignait de voir des favoris se placer entre le roi et la France. Il fut éloquent comme un homme qui parle du fond du cœur au nom de sa patrie et de son Dieu; cl c'est du jour où ce grand orateur revendiqua les droits de ses frères à la liberté de conscience que date véritablement l'avènement du protestantisme à la vie politique.

Lorsque la guerre civile éclata, Coligny hésila longuement à se mêler à ces guerres fratricides. Condé avait pris les armes ainsi que son frère, le brave d'Andelot. On pressait Coligny de le rejoindre. Mais lui, chez qui l'amour de la patrie dominait tous les autres sentiments, il se disait que « la guerre civile est le mal des maux. » On rapporte qu'il était monté se coucher plein d'alarmes et d'incerliludes, quand sa femme le réveilla et lui dit en sanglotant :

— Comment jiouvez- vous dormir? comment pouvons-nous fermer les yeux? Tandis que nous vivons au milieu des délices de ce château, landis qu'on torture, que l'on supplicie nos frères, resterezvous les bras croisés? Dieu vous a-l-il fait un grand capitaine autrement que pour arracher les victimes aux bourreaux? Non, vous ne nous trahirez pas. Vous sauverez les croyants et vous prendrez à la ruelle de ce lit votre épée de commandement pour abriter dessous votre peuple.

L'amiral eut beau lui représenter tous les maux de la guerre civile, toutes les souffrances qui les attendaient, elle lui répondit :

— Mieux vaut souffrir la mort et toutes les ignominies que de voir Gaspard de Coligny infâme devant les hommes et impie devant Dieu.

160 GASPAHD DE GOLI3NY

Après ces déchirements intérieurs, Gdigny se décida, soutenu par cette femme héroïque, qui fut comme ia Marcia de ce Caton calviniste. Le lendemain il chevauchait vers le camp des réformés. Tout son génie, toutes ses vertus, allaient se consumer dans cette œuvre sanglante de la guerre civile, improductive pour le bien, féconde en maux de toutes sortes: ainsi l'ancien défenseur du pays, l'amiral de France, allait se trouver à la tête d'une armée de révoltés, proscrit lui-même comme rebelle, sans que jamais il dût cesser à aucune heure d'être un bon Français et un sujet fidèle. Car il combattait non pas contre le roi, mais contre la tyrannie et l'intolérance des Guises, au nom d'une foi persécutée et de la liberté opprimée. Ainsi, sous l'inspiration de Coligny et de Condé, les plus illustres seigneurs protestants avaient juré, dans leur traité d'association, de vivre et de mourir unis pour le libre exercice de leur culte et la délivrance du jeune roi Charles IX, captif des Cuises.

Coligny, dans ces longues guerres, déploya toutes les qualités d'un grand général en même temps que celles d'un chef de parti. Aussi bon soldat que Condé, il valait mieux pour organiser les ressources, jM)ur conduire les esprits, |>our diriger les négociations. Depuis la prise de Condé à la bataille de Dreux jusqu'à la première paix, il fut le chef unique de l'armée et il suffit à tout. On le trouvait toujours prêt sur les champs de bataille, comme un capitaine sûr de luimôme. Mais celle science, mais ce talent, qu'il regrettait de les employer contre des frères et des compatriotes !

Dans celte vie si dure, si tourmentée, il n'eut plus de moments de calme et de repos que dans l'intervalle des guerres civiles, pendant ces paix si courtes et si captieuses. Alors il rentrait dans son manoir de Chàtillon, et il y vivait dans la vieille simplicité féodale, aimé des siens, de ses vassaux autant que de sa famille. Il se plaisait aux occupations rustiques, à la conversation des pauvres gens. Nulle lierté chez lui, nulle injustice. Mais ce n'était pas encore la vie heureuse. Ces heures de trêve et de halte étaient troublées par les près- • sentiments de l'avenir et les souvenirs du passé. Que de Irislesses dans celte grande âme! Chaque jour lui apportait un nouveau deuil. En 1568, en rentrant dans son château, il n'y avait plus trouvé la

CASPAHD DE COLIGNY 1«l

compagne de sa vie, la confidente de ses pensées, car sa femme était morte en soignant les blessés au siège d'Orléans.

Mais à peine rcntrail-il au manoir de ses pères qu'il lui fallait reprendre les armes, revenir à la guerre civile, et combattre, toujours combattre. Son génie croissait de jour en jour. La campagne qu'il fit après la mort de Condé à Jarnac fut un chef-d'œuvre d'art militaire. Mais cet esprit toujours ferme, cette intelligence toujours lucide, avaient des moments de lassitude et de défaillance. Coligny souffrait beaucoup quand les maux de la guerre civile étaient présents à ses yeux ou à sa pensée. Il avait perdu, outre sa femme, son frère d'Andelot. Lui-même il était condamné par sentence du parlement au supplice des traîtres; on avait pillé ses châteaux ; et il gémissait de cette fatalité des guerres civiles qui a fait confondre les honnêtes gens avec les coupables. Mais ses malheurs personnels n'étaient rien pour celte Ame généreuse auprès de tous les maux que de pareilles luttes faisait fondre sur les Français. Tout cela soulevait son cœur d'angoisses et de mélancolies. Quand la paix de Sainl- Cermain termina la dernière guerre à laquelle assista ce triste grand homme, il s'écria :

— Plutôt mourir que de retomber dans la confusion des guerres civiles !

La paix était faite, et cette fois on eût dit une paix sincère, tant le jeune roi Charles IX paraissait transporté d'enthousiasme. Coligny fut attiré à Paris à cette heure de réconciliation. Charles IX se sentait une grande prédilection pour l'amiral ; il aimait à le consulter, il l'écoutait avec respect, avec religion. C'est que lamiral lui donnait de nobles conseils et cnllammaii pour les grandes pensées cette àme naturellement poétique. Coligny, heureux de croire les Français arrachés à la guerre civile, voulait les jeter dans la guerre contre l'étranger. Déjà il concevait contre les descendants de Charles- Quint les vastes desseins de Henri IV et de Richelieu, et il faisait partager ses patriotiques idées au jeune roi émerveillé. Pourquoi fallut-il qu'une mère perfide et des conseillers dépravés vinssent détruire cet accord pour plonger de nouveau la France dans les désastres de la guerre intérieure ? Pourquoi cette Florentine et ces mi-

162 (I A SPAHI» DK COLIGNY

nistres italiens furent-ils assez puissants de la puissance du génie du mal pour pervertir eette jeune Ame du mélancolique et passionné Charles IX? Pourquoi, au lieu de l'expédition de Flandre, la Sainl- Barlhélemy?

Dans la nuit du *24 août 1572, au moment où Colignv dormait, où peut-être dans ses rêves il entrevoyait eneore ses sublimes espérances, il fut réveillé par le bruit du tocsin. D'abord il crut à une ('•meule populaire. On vint l'avertir que son hôtel était envahi par

des assassins.

— C'est ma mort ! dit l'amiral d'un accent héroïque. Je ne les redoute pas, puisque je les reçois jKir Dieu et pour Dieu.

11 ordonna à tous ses serviteurs de s'enfuir, et sur un fauteuil il attendit les meurtriers. Ils reculèrent d'abord sous ce regard assuré. Mais l'un d'eux, Besme, un ancien page du duc de Cuise, s'avança sur lui et le frappa d'un coup d'épieu.

— De tous les hommes que j'ai vus, disait Astin, un des meurtriers, un des témoins, c'est celui qui a le moins craint la mort.

Le corps vénérable fut jeté par la fenêtre. Le duc de Cuise, qui attendait en bas l'accomplissement du meurtre, eut le triste courage «le venir vérifier ces traits de la victime et de labourer ce visage auguste du talon de sa botte éperoniiée.

Voilà comment mourait un des plus grands citoyens de la Franco, un de coux qui ont le plus honoré notre pays par leur génie et parleurs vertus. Triste enseignement des guerres civiles! triste souvenir du malheur des temps qui séparent et jettent dans des camps op- |>osés les plus nobles fils de notre patrie, et leur réservent, après une vie d'exploiU et de dévouement, des tristesses et des maux qui n'ont rien de comparable, et, |wur lin à ces tristesses et jioiir terme à ces maux, la balle de Poltrot ou l'épieu de Besme!

Page 1