BATHILDE
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C'est Batiiilde maintenant qui va nous apparaître. Celle qui fut enlevée d'Angleterre par un pirate , celle que le maire du palais Erchinoald a unie à Clovis H, prodigue les consolations à ce roi enfant; car il sent sa faiblesse, et il en gémit. Elle le rassure; elle apaise ses terreurs ; elle l'aide à supporter l'approche redoutable de la mort. Veuve et mère, elle se voue aux rudes labeurs de la régence; elle réforme des abus, combat la simonie, met l'ordre dans l'État; puis, lorsqu'elle croit son œuvre achevée, elle se relire à l'abbaye de Chelles, touchant héritage de sainte Clotilde.
« Elle s'estima infiniment plus heureuse, dit Baillet', dans ce dernier changement, qui la faisait passer «le la souveraineté à la servitude, qu'elle ne l'avait paru aux yeux du monde en passant de l'esclavage à la royauté. »
Les quatre noms que nous avons réunis parlent éloquemment, et prouvent que si, dans ces siècles reculés, la férocité des mœurs fil commettre de grands crimes, il y eut aussi alors des vertus surnaturelles qui n'ont jamais été surpassées.
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KARLE LE GRAND
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Trois hommes supérieurs précédèrent Charlcmagne : Pépin d Hérislal, Charles Martel et Pépin le Bref. Il semhle que le grand empereur franco-germain fût une de ces statues gigantesques auxquelles il faut un piédestal de granit. Le pouvoir échappait aux mains défaillantes des derniers Mérovingiens, pauvres rois flétris par l'histoire du nom de fainéants, et qui passaient tour à tour du tronc au cloître. Tout périssait, sans l'avènement de la forte race des Carlovingiens.
L'unité du pays date de Charlcmagne. Un règne de plus de quarante ans, rempli de victoires et de faits d'armes prodigieux, va refaire momentanément l'empire d'Occident, c'est-à-dire la moitié de ce que les Romains accomplirent en un si grand nombre «le siècles.
La jeunesse de Charles fut obscure ; on peut présumer seulement qu'elle s'accomplit dans le rude métier de la guerre. En 708, il ohlint, pour sa part d'héritage, le royaume d'Austrasie, avec la Bavière et la Thuringe. Son frère Carloman eut la plus grande partie du royaume de Neuslrie, la Bourgogne, la Provence et la Septimanie. Un moment ils unissent leurs efforts contre les tribus indociles et belliqueuses de la Gascogne. Les Aquitains et leur chef Hunald se soumettent, et laissent élever sur la Dordogne le Château frank (Kronsac), destiné à les contenir. Mais le jeune roi de Burgondie trouvait son lot inférieur à celui de son frère ; peut-être l'épée eùlelle été tirée, sans les nohles efforts de Bertrade, la mère des deux souverains. Elle les réconcilia. La mort, d'ailleurs, en enlevant Carloman, mit l'empire entier aux mains de Charles. La veuve de Carloman, Gerherge, avait pris la fuite avec ses enfanls et s'était réfugiée chez Didier, roi des Lombards, qui se servit de ces orphelins comme
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d'instruments pour sa politique et sa haine particulière, et pressa le pape Adrien de les sacrer « rois des Franks. »
Didier et l'Italie n'étaient qu'une préoccupation. Le danger principal venait des Marcha saxonnes.
Sourds à la prédication évangélique de saint Boniface, les Saxons avaient des affinités de race et de croyances avec les Scandinaves. Le dieu Odin entretenait leur férocité; desskaldes les conduisaient aux combats, si eliers à une association guerrière qui, fractionnée en tribus, répudiait le principe de l'autorité royale. Ainsi les Saxons représentaient la vieille Germanie stationnaire et sauvage, tandis que dans les Franks se personnifiait la Germanie conquérante et progressive. Los premiers empiétaient pas à [ws sur la France transrhénane. Un accord était impossible.
Les barbares venaient de brûler l'église de Deventer(sur l'Issel). Un missionnaire anglais, saint Libuin, ose se présenter à leur assemblée générale; il leur annonce que la main du vrai Uieu est suspendue sur eux, que a le grand roi des Franks » ne tardera pas à ravager leur pays, malgré les forêts et les montagnes qui le protègent, et à traîner leurs familles en captivité.
Le printemps de 772 est venu. Charles, après avoir tenu le Champ de Mai à Worms, passe le Rhin, et inarche droit sur Ehresbourg (la ville d'honneur), citadelle et sanctuaire principal de la Westphalie, c'est là qu'était le temple qui renfermait le célèbre Irmensul, symbole de la colonne destinée à soutenir le monde. La ville est prise, le temple démoli, l'idole brisée, le bois sacré d lrmen dévoré par les flammes. Les Saxons conternés se soumirent — au moins momentanément — et donnèrent douze otages.
Ce n'était là que le commencement des guerres du roi des Franks; on reste stupéfait quand on pense que ce souverain infatigable, qui tout en combattant se préoccupait de la renaissance des lettres, eut à lutter contre tant de. peuples et à diriger, soit par lui-môme, soit par ses lieutenants, cinquante-trois expéditions.
A leur tour les Lombards devaient expier leurs anciens succès sur les Franks. Charles prend prétexte de l'hospitalité cpie Didier a donnée aux enfants «le Carloman; il passe les Alpes; un moment ar-
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rêté dans la vallée de Suze, il force cet obstacle et oblige Didier à s'enfermer avec toute son armée dans les murs de Pavie; prend Vérone; puis, aux approches de Pâques, s'en va par la Toscane à Rome avec une suite nombreuse. A un mille de la ville éternelle, il rencontra les cohortes de la milice, les sénateurs, l«\s enfants des écoles publiques avec des palmes à la main . Peut-être fut-ce cette louchante procession qui inspira nu grand homme l'idée défaire revivre en France l'instruction anéantie. Le pape Adrien avec tout le clergé et le peuple attendait le roi des Franksà la basilique de Saint-Pierre. Charles, proclamé patrice des Romains, monta les degrés de la basilique en les baisant l'un après l'autre, par respect pour le prince des Apôtres. Il renouvela et augmenta l'acte de donation fait par Pépin en faveur «lu saint-siége. Puis il revint vers Pavie recevoir la capitulation de cette ville, ajouter à sa couronne celle de Lombardie et emmener en captivité le malheureux Didier, qui devait mourir au monastère de Corbie.
Si l'on songe que la résistance des Saxons dura trente-trois ans, animée qu'elle fut par les efforts et l'opiniâtreté de Wittikind, — un autre homme de génie, digne de lutter contre Charlemagne ; — si l'on pense aux étapes prodigieuses que le roi des Franks faisait avec l'impétuosité de l'aigle |>our passer alternativement de Germanie en Italie et d'Espagne en Germanie, à une époque où les moyens de transport étaient si défectueux, on est pénétré d'admiration.
Chaque fois que Wittikind était vaincu, il trouvait un refuge parmi les terribles enfants d'Odin. Charles forçait les Saxons à recevoir le baptême, et ces païens retournaient aux pratiques de leur culte séculaire; Charles établissait chez eux des abbayes et, au premier soulèvement, les abbayes étaient dévastées et les prêtres mis à mort. Quelque sévères que fussent les Capitulairc» qu'on dirait écrites en lettres de sang, elles n'empêchèrent pas Wittikind de surprendre et exterminer sur le mont Sonnclhal un détachement de troupes franques. En expiation, Charles fit immoler quatre mille einq cents prisonniers saxons. Cet horrible massacre fut à peu près le terme de la lutte : Wittikind se soumit et reçut le baptême avec son frère dans la dièle d'Altigny.
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Quatre ans auparavant, Charles, an retour d'une expédition en Espagne, avait subi dans les défilés de Roncevaux cette défaite (jue la chanson de Roland et les romans de chevalerie ont immortalisée. Les Franks furent écrasés par les blocs que roulaient sur eux les Navarrais et les Vascons. A la distance de dix siècles, les Pyrénées sont encore remplies du nom de Roland, et les guides vous montrent les roches que le paladin fendit d'un coup de sa terrible Daramlal. Ce qui fut plus utile qu'une expédition de ce genre, ce furent les trois guerres dirigées avec succès contre les Huns ou Avares, débris formidables de l'empire d'Attila.
A Rome, pendant les fêtes de Noël, Cbarlemagne fut couronné par le pape Léon III et proclamé toujours auguste, grand et pacifique empereur des Romains. Ce n'était pas une vaine prérogative, mais bien un titre puissant sur l'esprit des |>euples,et qui, aux yeux des Franks, eut assez d'importance pour qu'ils crussent devoir prêter à leur souverain un nouveau serment de fidélité. Charles était arrivé au faîte de ses vœux: vengeant ses ambassadeurs insultés à Conslanlinoplc, il humiliait l'empereur d'Orient Nicéphore; il recevait de l'estime de Haroun-al-Raschid les clés du Saint-Sépulcre.
Mais il était impossible qu'une prospérité si constante n'aboutît pas à de rudes épreuves. Les Normands, jieuple inconnu en Occident, se révélèrent tout à coup par des incursions hardies sur les frontières du Nord. Charlemagne prévit les ravages qu'ils porteraient dans son empire et se hâta de former des flottes. Il avait partagé ses filais entre ses trois fils : les deux aînés, Charles, roi de Germanie, et Pépin, roi d'Italie, moururent : la couronne impériale échut fatalement à Louis le I)él>onnaire qui était le moins digne de la porter.
Les Normands continuaient de se montrer. — Ou'adviendra-t-il après moi? disait tristement Charlemagne.
Et son âme affligée n'osait interroger un avenir prochain.
Un peu de lemj>s encore, et l'empire le plus vaste qui eût été formé depuis les Césars romains allait s'écrouler. Mais ce qui triomphe des événements, c'est la |wrt faite à l'intelligence, et l'honneur éternel de Charlemagne sera son amour des lettres, qui lui fit fonder les écoles de Paris el appeler autour de lui, d'Italie, d'Espagne el de
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Germanie, les snvanls et les écrivains les plus célèbres. Comme le dit si bien l'historien Cayx : « Presque toutes ses institutions furent abandonnées ou détruites après sa mort; mais le mouvement qu'il avait imprimé reprit lentement son COUTS dans les temps qui suivirent, et l'esprit humain retrouva les nouvelles voies que lui avail tracées le fondateur do l'empire. »
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EQINHARD
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Souvent dans le cours de ce livre nous rencontrerons des noms que l'histoire a faits inséparables. Après avoir parlé de Charlemagne, pourraiton sans un oubli volontaire omettre Éginhard, le secrétaiiv, le conseiller et plus tard l'annaliste de ce grand homme? Éginhard, qui fut si dévoué à cet empire moins durable, hélas ! que la gloire de son fondateur !
On ne sait rien de son origine, sinon que c'était un Frank, presque un Germain. Si Charlemagne, dès sa plus tendre jeunesse, l'attira près de lui et le lit élever à l'école du célèbre Alcuin, ce fut sans doute 'sur le bruit de l'intelligence précoce d'Éginhard. G* soins et cotte faveur ne demeurèrent pas stériles : le disciple d' Alcuin devint le compagnon des fils de Charlemagne, et ses fonctions de secrétaire s'étendirent à l'inspection de tous les travaux que l'empereur entreprenait, églises, palais, routes, canaux, etc.; « ce qui, comme dit si bien M. Guizot, était en quelque sorte le ministère delà civilisation.» Le maître et le serviteur ne se quittèrent plus, et les écrits d'Éginhard portent le témoignage d'une affection sans bornes.
Quelle ne dut donc pas être la douleur d'Éginhard lorsque, après la mort de Charlemagne, il vil de toutes parts crouler I édifice de l'empire d'Occident ! Vainement Louis le Débonnaire lui avait-il prouvé son estime en lui confiant l'éducation de son fils Lothaire-, Éginhard
ÊGINHARD
avait enseveli tout son bonheur dans le tombeau d'Aix-la-Chapelle. Il n'aspirait plus qu'à fuir le spectacle navrant d'un monde en décadence et à se réfugier dans l'ombre d'un cloître. Successivement il fut abbé de plusieurs monastères.
Il n'est pas cependant de retraite si profonde où n'arrive l'appel du devoir. Pour Éginhard, ce devoir consistait à réprimer chez Lothaire l'esprit impie de rébellion contre un père. La lettre que l'ancien précepteur écrivit au prince est une œuvre courageuse et chrétienne au plus haut degré. On admirera comme nous ces paroles inspirées et nobles :
« Votre Sagesse n'ignore pas, j'en suis convaincu, combien le fds désobéissant et rebelle envers ses parents est en abomination devant le Seigneur... J'ai donc cru de mon devoir de vous avertir, mon cher fils, d'employer la prudence que la Providence vous a départie à vous garantir du |>éril qui vous menace, car ne croyez pas que, dans quelque rang qu'on soit, on puisse se jouer de la sentence que Dieu a portée. »
Ces conseils n'arrêtèrent pas la révolte; mais c'est chose consolante qu'ils aient été donnés.
Ia douleur privée allait se joindre pour fîginhard à la tristesse amère que lui causait l'état des affaires publiques. En même temps que l'ancien favori de Charlemagne, sa femme Imma, qu'on prétend avoir été une des filles du grand empereur, était entrée dans un cloître, suivant un pieux et touchant exemple qui se renouvela fréquemment au moyen âge. La mort vint chercher dans sa retraite cette épouse devenue une sœur. Les regrets d'Éginhard se sont exhalés dans d'admirables lettres. Dans la dernière, il annonçait lui-môme le moment de sa délivrance, et il termina ainsi sa lettre et sa vie : « Imma, ma sœur bien-aimée, viens en ce jour à mon aide : c'est à toi que je recommande mon âme. »
Une si belle prière dut être entendue.
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