J.-J. ROUGET
— Dites que nous sommes à déjeuner, que madame
Bridau répondra tout à l'heure et que les invitations sont acceptées, fit monsieur Hochon à sa servante.
Et le vieillard se mit un doigt sur les lèvres pour imposer silence à tout le monde. Quand la porte de la rue fut fermée, monsieur Hochon, incapable de soupçonner l'amitié qui liait ses deux petits-tils à Maxence, jeta sur sa femme et sur Agathe un de ses plus fins regards : — Il a écrit cela comme je suis en état de donner vingt-cinq louis... c'est le soldat avec qui nous correspondrons.
— Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda madame Hochon. N'importe, nous répondrons. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en regardant le peintre, allez-y dîner; mais si...
La vieille dame s'arrêta sous un regard de son mari. En reconnaissant combien était vive l'amitié de sa femme pour Agathe, le vieil Hochon craignit de lui voir faire quelque legs à sa filleule, dans le cas où celle-ci perdrait toute la succession de Rouget. Quoique plus âgé de quinze ans que sa femme, cet avare espérait hériter d'elle , et se voir un jour à la tête de tous les biens. Cette espérance était son idée fixe. Aussi madame Hochon avait-elle bien deviné le moyen d'obtenir de son mari quelques concessions, en le menaçant de faire un testament. Monsieur Hochon prit donc parti pour ses hôtes. 11 s'agissait d'ailleurs d'une succession énorme; et, par un esprit de justice sociale, il voulait la voir aller aux héritiers naturels au lieu d'être pillée par des étrangers indignes d'estime. Enfin, plus tôt cette question serait vidée, plus tôt ses hôtes partiraient. Depuis que le combat entre les capteurs de la succession et les héritiers, jusqu'alors en projet dans l'esprit de sa femme, se réalisait, l'activité d'esprit de monsieur Hochon, endormie par la vie de province, se réveilla. Madame Hochon fut assez agréablement sur-
prise quand, le matin même, elle s'aperçut, à quelque? mots d'affection dits par le vieil Hochon sur sa filleule, que cet auxiliaire si compétent et si subtil était acquis aux Bridau .
Vers midi, les intelligences réunies de monsieur et madame Hochon, d'Agathe et de Joseph assez étonnés de voir les deux vieillards si scrupuleux dans le choix de leurs mots, avaient accouché de la réponse suivante, faite uniquement pour Flore et Maxence :
« Mon cher frère,
» Si je suis restée trente ans sans revenir ici, sans y » entretenir de relations avec qui que ce soit , pas » même avec vous, la faute en est non-seulement aux « étranges et fausses idées que mon père avait conçues w contre moi, mais encore aux malheurs et aussi au » bonheur de ma vie à Paris; car si Dieu fit te femme » heureuse, il a bien frappé la mère. Vous n'ignorez » point que mon fils, votre neveu Philippe, est sous le » coup d'une accusation capitale, à cause de son dé- » vouement à l'empereur. Ainsi, vous ne serez pas » étonné d'apprendre qu'une veuve obligée, pour vivre. » d'accepter un modique emploi dans un bureau de lo- » terie, soit venue chercher des consolations et des se- » cours auprès de ceux qui l'ont vue naître. L'état em- » brassé par celui de mes fils qui m'accompagne est un » de ceux qui veulent le plus de talent, le plus de sa- » crifices, le plus d'études avant d'offrir des résultats. » La gloire y précède la fortune. N'est-ce pas vous dire » que, quand Joseph illustrera noire famille, il sera » pauvre encore. Votre sœur, mon cher Jean- Jacques, » aurait supporté silencieusement les effets de l'injus- » tice paternelle ; mais pardonnez à la mère de vous » rappeler que vous avez deux neveux, l'un qui portait
» les ordres de l'empereur à la bataille de Montereau, » qui servait dans la garde impériale à Waterloo, et qui » maintenant est en prison ; l'autre qui, depuis l'âge de » treize ans, est entraîné par la vocation dans une car- » rière difficile, mais glorieuse. Aussi vous remercié-je » de votre lettre, mon frère, avec une vive effusion de » cœur, et pour mon compte et pour celui de Joseph, » qui se rendra certainement à votre invitation. Lama- » ladie excuse tout, mon cher Jean-Jacques, j'irai donc » vous voir chez vous. Une sœur est toujours bien chez » son frère, quelle que soit la vie qu'il ait adoptée. Je » vous embrasse avec tendresse.