AGATHE ROUGET
— Voilà l'affaire engagée. Quand vous irez, dit monsieur Hochon à la Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux...
La lettre fut portée par Gritte, qui revint dix minutes après, rendre compte à ses maitrcs de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon l'usage de la province.
— Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprie toute la maison que madame laissait...
— Qui, madame? demanda le vieil Hochon.
— Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit Gritte. Elle laissait la salie et tout ce qui regardait monsieur Rouget dans un état à faire pitié ; mais, depuis hier, la maison est redevenue ce qu elle était avant l'arrivée de monsieur Maxence. On s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce malin à cinq heures ; il est revenu sur les neuf heures, apportant des provisions. Enfin, il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et tout est par places dans la cuisine : « Je veux fêter
mon neveu, » qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout ! 11 parait que les Rouget ont été très-flattés de la lettre. Madame est venue me le dire... Oh! elle a fait une toilette !... une toilette! Je n'ai rien vu de plus beau, quoi ! Madame a deux diamants aux oreilles, deux diamants de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles! et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une vraie châsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel!... Pour lors, qu'elle m'a dit : « Monsieur est charmé de savoir sa sœur si bonne enfant, et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de nous d'après l'accueil que nous ferons à son fils... Monsieur est très-impatient de voir son neveu. » Madame avait des petits souliers de satin noir et des bas... non, c'est des merveilles! Il y a comme des fleurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle, on voit sa chair rose à travers. Enfin elle est sur ses cinquante et un! avec un petit tablier si gentil devant elle, que la Yédie m'a dit que ce tablier-là valait deux années de nos gages...
— Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste.
— Eh bien! à quoi penses-tu, monsieur Hochon?... dit la vieille dame quand Gritte fut partie.
Madame Hochon montrait à sa filleule son mari la tête dans ses mains, le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.
— Vous avez affaire à un maître Gonin ! dit le vieillard. Avec vos idées, jeune homme, ajouta-t-il en regardant Joseph, vous n'êtes pas de force à lutter contre un gaillard trempé comme l'est Maxence. Quoi que je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu et fait. Allez... A la grâce de Dieu! Tâchez de
US MÉNAGE DE GARÇON 2 i 3
vous trouver seul avec votre oncle. Si, malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque lumière sur leur plan; mais si vous êies un instant avec lui, seul, sans être écouté, dame !... il faut lui tirer les vers du nez sur sa situation qui n'est pas heureuse, et plaider la cause de votre mère...
A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls souffrants, longue de deux cents pieds et large comme la Grande Narette. Quand le neveu se présenta, Kiouski, en bottes cirées, en pantalon de drap noir, en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table était déjà mise dans la salle, et Joseph, . qui distingua facilement son oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence.
— Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle, dit gaiement le peintre; mais vaut mieux tard que jamais.
— Vous êtes le bienvenu, mon ami, dit le vieillard en regardant son neveu d'un air hébété.
— Madame, dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce matin, à mon oncle le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les jours !
— N'est-ce pas qu'elle est belle? dit le vieillard dont les yeux ternis devinrent presque brillants.
— Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre.
— Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici monsieur Maxence Gilet, un homme qui a servi l'empereur, comme ton frère, dans la garde impériale.
Joseph se leva, s'inclina.
— Monsieur votre frère était dans les dragons , je crois, et moi j'étais dans les pousse-çailloux, dit Maxence.
— A cheval ou à pied, dit Flore, on n'en risquait pas moins sa peau !
Joseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max était mis comme les jeunes gens élégants se mettaient alors; car il se faisait habiller à Paris. Un pantalon de drap bleu de ciel, à gros plis très-amples, faisait valoir ses pieds en ne laissant voir que le bout de sa botte ornée d'éperon. Sa taille était pincée par son gilet blanc à boutons d'or façonnés, et lacé par derrière pour lui servir de ceinture. Ce gilet boutonné jusqu'au col dessinait bien sa large poitrine, et son col en satin noir l'obligeait à tenir la tête haute, à la façon des militaires. 11 portait un petit habit noir très-bien coupé. Une jolie chaîne d'or pendait de la poche de son gilet, où paraissait à peine une montre plate. Il jouait avec cette clef dite à criquet que Breguet venait d'inventer.
— Ce garçon est très-bien , se dit Joseph en admirant comme peintre la figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêtant, cette belle fille a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça se voit.
En ce moment Baruch et François arrivèrent.
— Vous n'êtes pas encore allé voir la tour d'Issoudun? demanda Flore à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le dîner, qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la grande curiosité de la ville?...
— Volontiers, dit l'artiste, incapable d'apercevoir en ceci le moindre inconvénient.
Pendant que Flore alla mettre son chapeau, ses gants et son chàle de cachemire Joseph se leva soudain à la vue des tableaux, comme si quelque enchanteur l'eût touché de sa baguette.
— Ah ! vous avez des tableaux , mon oncle ? dit-il en examinant celui qui l'avait frappé.
— Oui, répondit le bonhomme, ça nous vient des Descoings, qui, pendant la Révolution, ont acheté la défroque des maisons religieuses et des églises du Berry.
Joseph n'écoutait plus, il admirait chaque tableau : — Magnifique! s'écriait-il. Oh! mais voilà une toile... Celui-là ne les gâtait pas! Allons, de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet...
— Il y en a sept ou huit très-grands qui sont dans le grenier et qu'on a gardés à cause des cadres, dit Gilet.
— Allons les voir! fit l'artiste, que Maxence conduisit dans le grenier.
Joseph redescendit enthousiasmé. Max dit un mot à l'oreille de la Rabouilleuse, qui prit le bonhomme Rouget dans l'embrasure de la croisée; et Joseph entendit cette phrase dite à voix basse, mais de manière qu'elle ne fût pas perdue pour lui :
— Votre neveu est peintre, vous ne ferez rien de ces tableaux, soyez donc gentil pour lui, donnez-les-lui.
— Il parait, dit le bonhomme, qui s'appuya sur le bras de Flore pour venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane, il parait que tu es peintre...
— Je ne suis encore qu'un rapin... dit Joseph.
— Que que c'est que ça? dit Flore,
— Un commençant, répondit Joseph.
— Eh bien, dit Jean- Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à quelque chose dans ton état, je te les donne... Mais sans les cadres. Oh ! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles; j'y mettrai...
— Parbleu! mon oncle, s'écria Joseph enchanté,
vous y mettrez les copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension.
— Mais cela vous prendra du temps et il vous faudra des toiles, des couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre mille francs... Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre mille francs, puisqu'il garde les cadres! Enfin, il vous faudra des cadres, et on ditjjue les cadres valent plus que les tableaux, il y a de l'or... — Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras du bonhomme. Hein?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux... C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner quatre mille francs, il ne me parait pas très-calé...
— Eh bien, mon neveu, je te payerai quatre mille francs pour les copies...
— Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre mille francs et les tableaux, c'est trop; car, voyez-vous, les tableaux ont de la valeur.
— Mais acceptez donc, godiche! lui dit Flore, puisque c'est votre oncle...
— Eh bien, j'accepte, dit Joseph, étourdi de l'affaire qu'il venait de faire, car il reconnaissait un tableau du Pérugin.
Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et en donnant le bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de Maxencc. Ni Flore, ni Rouget, ni Max, ni personne à Issoudun ne pouvait connaître la valeur àes tableaux, et le rusé Max crut avoir acheté pour une bagatelle le triomphe de Flore, qui se promena très-orgueilleusement au bras du neveu de son
maître, en bonne intelligence avec lui, devant toute la ville ébahie. On se mit aux portes pour voir le triomphe de la Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant fit une sensation profonde sur laquelle Max comptait. Aussi, quand l'oncle et le neveu rentrèrent vers les cinq heures, en ne parlait dans tous les ménages que de l'accord parfait de Max et de Flore avec le neveu du père Rouget. Enfin, l'anecdote du cadeau des tableaux et des quatre mille francs circulait déjà. Le dîner, auquel assista Lousteau, l'un des juges du tribunal, et le maire d'issoudun, fut splendide. Ce fut un de ces dîners de province qui durent cinq heures. Les vins les plus exquis animèrent la conversation. Au dessert, à neuf heures, le peintre, assis entre Flore et Max vis-à-vis de son oncle, était devenu quasi camarade avec l'officier, qu'il trouvait le meilleur enfant de la terre. Joseph revint à onze heures à peu près gris. Quant au bonhomme Rouget, Kouski le porta dans son lit ivre mort, il avait mangé comme un acteur forain et bu comme les sables du désert.
— Eh bien ! dit Max, qui resta seul à minuit avec Flore, ceci ne vaut-il pas mieux que de leur faire la moue? Les Bridau seront bien reçus, ils auront de petits cadeaux et, comblés de faveurs, ils ne pourront que chanter nos louanges; ils s'en iront bien tranquilles en nous laissant tranquilles aussi. Demain matin , à nous deux Kouski, nous déferons toutes ces toiles, nous les enverrons au peintre pour- qu'il les ait à son réveil, nous mettrons les cadres au grenier, et nous renouvellerons la tenture de la salle en y tendant de ces papiers vernis où il y a des scènes de Télémaque, comme j'en ai vu chez monsieur Mouilleron.
— Tiens, ce sera bien plus joli, s'écria Flore.
Le lendemain, Joseph ne s'éveilla pas avant midi. De son lit, il aperçut les toiles mises les unes sur les
autres, et apportées sans qu'il eût rien entendu. Pendant qu'il examinait de nouveau les tableaux et qu'il y reconnaissait des chefs-d'œuvre en étudiant la manière des peintres et recherchant leurs signatures, sa mère était allée remercier son frère et le voir, poussée par le vieil Hochon, qui, sachant toutes les sottises commises la veille par le peintre, désespérait de la cause des Biïdau.
— Vous avez pour adversaires de fines mouches. Dans toute ma vie je n'ai pas vu pareille tenue à celle de ce soldat : il parait que la guerre forme les jeunes gens. Joseph s'est laissé pincer! Il s'est promené donnant le bras à la Rabouilleuse! On lui a sans doute fermé la bouche avec du vin, de méchantes toiles, et quatre mille francs. Votre artiste n'a pas coûté cher à Maxence !
Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées de Maxence et de cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour obtenir de petits moments d'entretien avec Jean-Jacques. Madame Bridau fut reçue à merveille par son frère, à qui Flore avait fait sa leçon. Le vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme, dans les premiers moments, Agathe ne pouvait pas aborder de questions sérieuses, Max avait jugé convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la sœur. Ce fut un calcul juste. La pauvre Agathe trouva son frère si mal qu'elle ne voulut pas le priver des soins de madame Brazier.
— Je veux, d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon, connaître une personne à qui je suis redevable du bonheur de mon frère.
Ces paroles tirent un plaisir évident au bonhomme, qui sonna pour demander madame Brazier. Flore n'était pas loin, comme on peut le penser. Les deux
antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse déploya les soins de la plus scrvile, de la plus attentive tendresse ; elle trouva que monsieur avait la tète trop bas, elle replaça les oreillers, elle fui comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon eut-il une expansion de sensibilité.
— Nous vous devons, mademoiselle, dit Agathe, beaucoup de reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à mon frère depuis si longtemps, et pour la manière dont vous veillez à son bonheur.
— C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaître le bonheur, et c'est d'ailleurs une femme pleine d'excellentes qualités.
— Aussi, mon frère, ne sauriez- vous trop en récompenser mademoiselle, vous auriez dû en faire votre femme. Oui ! je suis trop pieuse pour ne pas souhaiter de vous voir obéir aux préceptes de la religion. Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vous mettant pas en guerre avec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous demander secours au milieu d'une grande affliction; mais ne croyez point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la manière dont vous disposerez de votre fortune... '
— Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste envers vous. Monsieur votre frère peut vous le dire, fit-elle en regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons eues, c'est à votre sujet. Je soutiens à monsieur qu'il vous doit la part de fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a été mon bienfaiteur, votre père (elle prit un ton larmoyant), je m'en souviendrai toujours... Mais votre frère, madame, a entendu raison...
— Oui, dit le bonhomme Rouget, quand je ferai mon testament, vous ne serez pas oubliés...
— Ne parlons point de tout ceci, mon frère; vous ne connaissez pas encore quel est mon caractère.
D'après ce début, on imaginera facilement comment se passa cette première visite. Rouget invita sa sœur à dîner pour le surlendemain.
Pendant ces trois jours, les chevaliers de la Désœuvrance prirent une immense quantité de rats, de souris et de mulots qui, par une belle nuit, furent mis en plein grain et affamés, au nombre de quatre cent trente-six, dont plusieurs mères pleines. Non contents d'avoir procuré ces pensionnaires à Fario, les chevaliers trouèrent la couverture de l'église des Capucins, et y mirent une dizaine de pigeons pris en dix fermes différentes. Ces animaux firent d'autant plus tranquillement nopces et festins que le garçon de magasin de Fario fut débauché par un mauvais drôle, avec lequel il se grisa du matin jusqu'au soir, sans prendre aucun soin des grains de son maître.
Madame Bridau, contrairement à l'opinion du vieil Hochon, crut que son frère n'avait pas encore fait son testament; elle comptait lui demander quelles étaient ses intentions à l'égard de mademoiselle Brazier, au premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui, car Flore et Maxence la leurraient de cet espoir qui devait être toujours déçu.
Quoique les chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les deux Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies impossibles.
Après une semaine, la moitié du temps que les Parisiens devaient rester à ïssoudun , ils ne se trouvaient donc pas plus avancés que le premier jour.
— Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à madame Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze jours ni en quinze mois; il faudrait ne pas quitter votre frère, et pouvoir lui inspirer
des idées religieuses. Vous ne contrc-mhierez les fortifications de Flore et de Maxencc que par la sape du prêtre. Voilà mon avis, et il est temps de s'y prendre. — Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le clergé.
— Oh! s'écria le vieillard, vous voilà, vous autres dévotes !
— Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilège, dit madame Bridau. Faire servir la religion à de pareils... Oh ! mais nous serions plus criminels que Flore.
Cette conversation avait eu lieu pendant le déjeuner, et François, aussi bien que Baruch, écoutaient de toutes leurs oreillles.
— Sacrilège ! s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé, spirituel comme j'en ai connu quelques-uns, savait dans quel embarras vous êtes, il ne verrait point de sacrilège à faire revenir à Dieu l'àme égarée de votre frère , à lui inspirer un vrai repentir de ses fautes, à lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en lui assurant un sort; à lui démontrer qu'il aurait la conscience en repos en donnant quelques mille livres de rente pour le petit séminaire de l'archevêque, et laissant sa fortune à ses héritiers naturels...
L'obéissance passive que le vieil avare avait obtenue dans sa maison de la part de ses enfants et transmise à ses petits-enfants, soumis d'ailleurs à sa tutelle et auxquels il amassait une belle fortune, en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne permit pas à Baruch et à François la moindre marque d'étonnement ni de désapprobation ; mais ils échangèrent un regard significatif en se disant ainsi combien ils trouvaient cette idée nuisible et fatale aux intérêts de Max.
— Le fait est, madame, dit Baruch, que si vous voulez avoir- la succession de votre frère, voilà le seul et vrai
moyen; il faut rester à Issoudun tout le temps nécessaire pour l'employer...
— Ma mère, dit Joseph, vous feriez bien d'écrire à Desroches sur tout ceci. Quant à moi, je ne prétends rien de plus de mon oncle que ce qu'il a bien voulu me donner...
Après avoir reconnu la grande valeur des trente-neuf tableaux, Joseph les avait soigneusement décloués, il avait appliqué du papier dessus en l'y collant avec de la colle ordinaire; il les avait superposés les uns aux . autres, avait assujetti leur masse dans une immense boîie, et l'avait adressée par le roulage à Desroches, à qui il se proposait d'écrire une lettre d'avis. Cette précieuse cargaison était partie la veille.
— Vous êtes content à bon marché, dit monsieur Hochon.
— Mais je ne serais pas embarrassé de trouver cent cinquante mille francs des tableaux.
— Idée de peintre ! fit monsieur Hochon en regardant Joseph d'une certaine manière.
— Écoute, dit Joseph en s'adressant à sa mère, je vais écrire à Desroches en lui expliquant l'état des choses ici. Si Desroches te conseille de rester, tu resteras. Quant à ta place, nous en trouverons toujours l'équivalent...
— Mon cher, dit madame Hochon à Joseph en sortant de table, je ne sais pas ce que sont les tableaux de votre oncle, mais ils doivent être bons, à en juger par les endroits d'où ils viennent. S'ils valent seulement quarante mille francs, mille francs par tableau, n'en dites rien à personne. Quoique mes petits-enfants soient discrets et bien élevés, ils pourraient, sans y entendre malice, parler de cette prétendue trouvaille, tout Issoudun le saurait et il ne faut pas que nos adversaires s'en doutent. Vous vous conduisez comme un enfant!...
Eu effet, à midi, bien des personnes dans Issoudun,
et surtout Maxence Gilet, furent instruits de cette opinion qui eut pour effet de faire rechercher tous les vieux tableaux auxquels on ne songeait pas, et de faire mettre en évidence des croûtes exécrables. Max se repentit d'avoir poussé le vieillard à donner les tableaux, et sa rage contre les héritiers, en apprenant le plan du vieil Hochon, s'accrut de ce qu'il appela sa bêtise. L'influence religieuse sur un être faible était la seule chose à craindre. Aussi l'avis donné par ses deux amis confirma-t-il Maxence Gilet dans sa résolution de capitaliser tous les contrats de Rouget, et d'emprunter sur ses propriétés afin d'opérer le plus promptement possible un placement dans la rente ; mais il regarda comme plus urgent encore de renvoyer les Parisiens. Or le génie des Mascarille et des Scapin n'eût pas facilement résolu ce problème.
Flore, conseillée par Max, prétendit que monsieur se fatiguait beaucoup trop dans ses promenades à pied, il devait à son âge aller en voiture. Ce prétexte fut nécessité par l'obligation de se rendre, à l'insu du pays, h Bourges, à Vierzon, à Chàteauroux, à Vatan, dans tous les endroits où le projet de réaliser les placements du bonhomme forcerait Rouget, Flore et Max à se transporter. A la fin de cette semaine donc, tout Issoudun fut surpris en apprenant que le bonhomme Rouget était allé chercher une voiture à Bourges, mesure qui fut justifiée par les chevaliers de la Désœuvrance dans un sens favorable à la Rabouilleuse. Flore et Rouget achetèrent un effroyable berlingot à vitrages fallacieux, à rideaux de cuir crevassés, âgé de vingt-deux ans et de neuf campagnes, provenant d'une vente après le décès d'un colonel ami du grand maréchal Bertrand, et qui, pendant l'absence de ce fidèle compagnon de l'empereur, s'était chargé d'en surveiller les propriétés en Berry. Ce berlingot, peint en gros vert, ressemblait as-
sez à une calèche, mais le brancard avait été modifié de manière à pouvoir y atteler un seul cheval. 11 appartenait donc à ce genre de voitures que la diminution des fortunes a si fort mis à la mode, et qui s'appelait alors honnêtement une demi- for tune y car à leur origine on nomma ces voitures des seringues. Le drap de cette demi-fortune, vendue pour calèche, était rongé par les vers ; ses passementeries ressemblaient à des chevrons d'invalide, elle sonnait la ferraille ; mais elle ne coûta que quatre cent cinquante francs ; et Max acheta du régiment alors en garnison à Bourges une bonne grosse jument réformée pour la traîner. 11 fit repeindre la voiture en brun foncé, eut un assez bon harnais d'occasion, et toute la ville d'issoudun fut remuée de fond en comble en attendant l'équipage au père Rouget! La première fois que le bonhomme se servit de sa calèche, le bruit fit sortir tous les ménages sur leurs portes, et il n'y eut pas de croisée qui ne fût garnie de curieux. La seconde fois le célibataire alla jusqu'à Bourges, où, pour s'éviter les soins de l'opération conseillée ou, si vous voulez, ordonnée par Flore Brazier, il signa chez un notaire une procuration à Maxence Gilet, à l'effet de transporter tous les contrats qui furent désignés dans la procuration. Flore se réserva de liquider avec monsieur les placements faits à Issoudun et dans les cantons environnants. Le principal notaire de Bourges reçut la visite de Rouget, qui le pria de lui trouver cent quarante mille francs à emprunter sur ses propriétés. On ne sut rien à Issoudun de ces démarches si discrètement et si habilement faites. Maxence, en bon cavalier, pouvait aller à Bourges et en revenir de cinq heures du matin à cinq heures du soir, avec son cheval, et Flore ne quitta plus le vieux garçon. Le père Rouget avait consenti sans diiiiculté à l'opération que Flore lui soumit; mais il voulut que l'inscription de cinquante mille francs de
rente fût au nom de mademoiselle Brazier comme usufruit, et en son nom, h. lui Rouget, comme nue propriété. La ténacité que le vieillard déploya dans la lutte intérieure que cette affaire souleva causa des inquiétudes à Max, qui crut y entrevoir déjà des réflexions inspirées par la vue des héritiers naturels.
Au milieu de ces grands mouvements, que Maxence voulait dérober aux yeux de la ville, il oublia le marchand de grains. Fario se mit en devoir d'opérer ses livraisons, après des manœuvres et des voyages qui avaient eu pour but de faire hausser le prix des céréales. Or, le lendemain de son arrivée, il aperçut le toit de l'église des Capucins noir de pigeons, car il demeurait en face. Il se maudit lui-même pour avoir négligé de faire visiter la couverture, et alla promptement à son magasin, où il trouva la moitié de son grain dévoré. Des milliers de crottes de souris, de rats et de mulots éparpillées lui révélèrent une seconde cause de ruine. L'église était une arche de Noé. Mais la fureur rendit l'Espagnol blanc comme de la batiste quand, en essayant de reconnaître l'étendue de ses peries et du dégât, il remarqua tout le grain de dessous quasi germé par une certaine quantité de pots d'eau que Max avait eu l'idée d'introduire, au moyen d'un tube en fer-blanc, au cœur des tas de blé. Les pigeons, les rats s'expliquaient par l'instinct animal; mais la main de l'homme se révélait dans ce dernier trait de perversité. Fario s'assit sur la marche d'un autel dans une chapelle, et resta la tète dans ses mains. Après une demi-heure de réflexions espagnoles, il vit l'écureuil qu'2 le fils Goddet a^ait tenu à lui donner pour pensionnaire jouant avec sa queue le long de la poutre transversale sur le milieu de laquelle reposait l'arbre du toit. L'Espagnol se leva froidement en montrant à son garçon de magasin une figure calme comme celle d'un Arabe. Fario ne se plaignit pas, il
rentra dans sa maison, il alla louer quelques ouvriers pour ensacher le bon grain, étendre au soleil les blés mouillés afin d'en sauver le plus possible; puis il s'occupa de ses livraisons, après avoir estimé sa perte aux trois cinquièmes. Mais ses manœuvres ayant opéré une hausse, il perdit encore en rachetant les trois cinquièmes manquants ; ainsi sa perte fut de plus de moitié. L'Espagnol, qui n'avait pas d'ennemis, attribua, sans se tromper, cette vengeance à Gilet. Il lui fut prouvé que Max et quelques autres, les seuls auteurs des farces nocturnes, avaient bien certainement monté sa charrette sur la tour, et s'étaient amusés à le ruiner : il s'agissait en effet de mille écus, presque tout le capital péniblement gagné par Fario depuis la paix. Inspiré par la vengeance, cet homme déploya la persistance et la finesse d'un espion à qui l'on a promis une forte récompense. Embusqué la nuit, dans Issoudun, il finit par acquérir la preuve des déportements des chevaliers de la Désœuvrance : il les vit, il les compta, il épia leurs rendezvous et leurs banquets chez la Cognette; puis il se cacha pour être le témoin d'un de leurs tours, et se mit au fait de leurs mœurs nocturnes.
Malgré ses courses et ses préoccupations, Maxence ne voulait pas négliger les affaires de nuit, d'abord pour ne pas laisser pénétrer le secret de la grande opération qui se pratiquait sur la fortune du père Rouget, puis pour toujours tenir ses amis en haleine. Or, les chevaliers étaient convenus de faire un de ces tours dont on parlait pendant des années entières. Ils devaient donner, dans une seule nuit, des boulettes à tous les chiens de garde de la ville et des faubourgs ; Fario les entendit, au sortir du bouchon àlaCognette, s'applaudissant par avance du succès qu'obtiendrait cette farce, et du deuil général que causerait ce nouveau massacre des innocents. Puis quelles appréhensions ne causerait pas cette
exécution en annonçant des desseins sinistres sur les maisons privées de leurs gardiens ?
— Cela fera peut-être oublier la charrette à Fario \ dit le fils Goddet.
Fario n'avait déjà plus besoin de ce mot qui confirmait ses soupçons; et, d'ailleurs, son parti était pris.
Agathe, après trois semaines de séjour, reconnaissait, ainsi que madame Hochon, la vérité des réflexions du vieil avare : il fallait plusieurs années pour détruire l'influence acquise sur son frère par la Rabouilleuse et par Max. Agathe n'avait fait aucun progrès dans la confiance de Jean- Jacques, avec qui jamais elle n'avait pu se trouver seule. Au contraire, mademoiselle Brazier triomphait des héritiers en menant promener Agathe dans la calèche, assise au fond près d'elle, ayant monsieur Rouget et son neveu sur le devant. La mère et le fils attendaient avec impatience une réponse à la lettre confidentielle écrite à Desroches. Or, la veille du jour où les chiens devaient être empoisonnés, Joseph, qui s'ennuyait à périr à lssoudun, reçut deux lettres, la première du grand peintre Schinner dont l'âge lui permettait une liaison plus étroite, plus intime qu'avec Gros, leur maître, et la seconde de besroches.
Yoici la première, timbrée de Beaumont-sur-Oise :
«Mon cher Joseph, j'ai achevé, pour le comte de » Sérizy, les principales peintures du château de Presles. » J'ai laissé les encadrements , les peintures d'orne- » ment ; et je t'ai si bien recommandé, soit au comte, » soit à Grindot l'architecte, que tu n'as qu'à prendre » tes brosses et à venir. Les prix sont faits de manière » à te contenter. Je pars pour l'Italie avec ma femme, )> tu peux donc prendre Mistigris qui t'aidera. Ce jeune » drôle a du talent, je l'ai mis à ta disposition. Il fré- » tille déjà comme un pierrot en pensant à s'amuser au
» château de Presles. Adieu, mon cher Joseph ; si je » suis absent, si je ne mets rien à l'exposition pro- » chaine, tu me remplaceras ! Oui, cher Jojo, ton ta- » bleau, j'en ai la certitude, est un chef-d'œuvre; mais » un chef-d'œuvre qui fera crier au romantisme, et tu » t'apprêtes une existence de diable dans un bénitier. » Après tout, comme dit ce farceur de Mistigris, qui » retourne ou calembourdise tous les proverbes, la » vie est un qu'on bat. Que fais-tu donc à Issoudun ? » Adieu.
» Ton ami,
» SCH1NNEK. »
Voici celle de Desroches :
« Mon cher Joseph, ce monsieur Hochon me semble » un vieillard plein de sens, et tu m'as donné la plus » haute idée de ses moyens : il a complètement raison. » Aussi, mon avis, puisque tu me le demandes, est-il » que ta mère reste à Issoudun chez madame Hochon, » en y payant une modique pension, comme quatre » cents francs par an, pour indemniser ses hôtes de sa » nourriture. Madame Biïdau doit, selon moi, s'aban- » donner aux conseils de monsieur Hochon. Mais ton » excellente mère aura bien des scrupules en présence » de gens qui n'en ont pas du tout, et dont la conduite » e^t un chef-d'œuvre de politique. Ce Maxence est dan- » gereux, et tu as bien raison : je vois en lui un homme » autrement fort que Philippe. Ce drôle fait servir ses » vices à sa fortune, et ne s'amuse pas gratis, comme » ton frère dont les folies n'avaient rien d'utile. Tout ce » que tu me dis m'épouvante, car je ne ferais pas » grand'chose en allant à Issoudun. Monsieur Hochon, » caché derrière ta mère, vous sera plus utile que moi.
» Quant à toi, tu peux revenir, tu n'es bon à rien dans » une affaire qui réclame une attention continuelle, une » observation minutieuse, des attentions serviles, une » discrétion dans la parole et une dissimulation dans » les gestes tout à fait antipathiques aux artistes. Si l'on » vous a dit qu'il n'y avait pas de testament de fait, ils » en ont un depuis longtemps, croyez-le bien. Mais les » testaments sont révocables, et tant que ton imbécile » d'oncle vivra, certes il est susceptible d'être travaillé » par les remords et par la religion. Votre fortune sera )> le résultat d'un combat entre l'Église et la Rabouil- » leuse. Il viendra certainement un moment où cette » femme sera sans force sur le bonhomme, et où la » religion sera toute-puissante. Tant que ton oncle n'aura » pas fait de donation entre vifs, ni changé la nature de » ses biens, tout sera possible à l'heure où la religion » aura le dessus. Aussi dois-tu prier monsieur Hochon » de surveiller, autant qu'il le pourra, la fortune de ton » oncle. Il s'agit de savoir si les propriétés sont hypo- » théquées, comment et au nom de qui sont faits les » placements. 11 est si facile d'inspirer à un vieillard » des craintes sur sa vie, au cas où il se dépouille de » ses biens en faveur d'étrangers, qu'un héritier tant » soit peu rusé pourrait arrêter une spoliation dès son » commencement. Mais est-ce ta mère, avec son igno- » rance du monde, son désintéressement, ses idées reli- » gieuses, qui saura mener une semblable machine ?... » Enfin, je ne puis que vous éclairer. Tout ce que » vous avez fait jusqu'à présent a dû donner l'alarme, » et peut-être vos antagonistes se mettent-ils en rè- » gle ! . . . »
— Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria monsieur Hochon, lier d'être apprécié par un avoué de Paris.
— Oh ! Desroches est un fameux gars, répondit Joseph.
— Il ne serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux femmes, reprit le vieil avare.
— La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon oncle.
— Ah ! dit monsieur Hochon, monsieur Desroches vous prie, par post-scriptum, de brûler la lettre.
— Vous la brûlerez après l'avoir montrée à ma mère, dit le peintre.
Joseph Bridau s'habilla, traversa la petite place et se présenta chez son oncle, qui précisément achevait son déjeuner. Max et Flore étaient à table.
— Ne vous dérangez pas, mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux.
— Vous partez ? fit Max en échangeant un regard avec Flore.
— Oui, j'ai des travaux au château de monsieur de Sérizy, je suis d'autant plus pressé d'y aller qu'il a les bras assez longs pour rendre service à mon pauvre frère, à la Chambre des pairs.
— Eh bien, travaille, dit d'un air niais le bonhomme Rouget, qui parut à Joseph extraordinairement changé. Faut travailler... Je suis fâché que vous vous en alliez...
— Oh ! ma mère reste encore quelque temps, reprit Joseph.
Max fit un mouvement de lèvres que remarqua la gouvernante et qui signifiait : — Ils vont suivre le plan dont m'a parlé Baruch.
— Je suis bien heureux d'être venu, dit Joseph, car j'ai eu le plaisir de faire connaissance avec vous, et vous avez enrichi mon atelier...
— Oui, dit la Rabouilleuse, au lieu d'éclairer votre
oncle sur la valeur de ses tableaux, qu'on estime à plus de eent mille francs, vous les avez bien lestement envoyés à Paris. Pauvre cher homme, c'est comme un enfant !... On vient de nous dire à Bourges qu'il y a un petit poulet... comment donc? un Poussin qui était avant la révolution dans le chœur de la cathédrale, et qui vaut à lui seul trente mille francs...
— Ça n'est pas bien, mon neveu, dit le vieillard à un signe de Max que Joseph ne put apercevoir.
— Là, franchement, reprit le soldat en riant, sur votre honneur, que croyez-vous que valent vos tableaux? Parbleu ! vous avez tiré une carotte à voire oncle, vous étiez dans votre droit, un oncle est fait pour être pillé ! La nature m'a refusé des oncles; mais, sacrebleu! si j'en avais eu, je ne les aurais pas épargnés.
— Saviez-vous, monsieur, dit Flore à Rouget, ce que vos tableaux valaient... Combien avez-vous dit, monsieur Joseph ?
— Mais, répondit le peintre, qui devint rouge comme une betterave, les tableaux valent quelque chose.
— On dit que vous les avez estimés à cent cinquante mille francs à monsieur Hochon, dit Flore. Est-ce vrai ?
— Oui, dit le peintre, qui avait une loyauté d'enfant.
— Et, aviez-vous l'intention, dit Flore au bonhomme, de donner cent cinquante mille francs à votre neveu?...
— Jamais, jamais! répondit le vieillard, que Flore avait regardé fixement.
— Il y a une manière d'arranger tout cela , dit le peintre, c'est de vous les rendre, mon oncle !...
— Non, non, garde-les, dit le vieillard.
— Je vous les renverrai, mon oncle, répondit Jo-
seph, blessé du silence offensant de Maxence Gilet et de Flore Brazier. J'ai dans mon pinceau de quoi faire ma fortune, sans avoir rien à personne , pas même à mon oncle... Je vous salue, mademoiselle; bien le bonjour, monsieur...
Et Joseph traversa la place dans un état d'irritation que les artistes peuvent se peindre. Tonte la famille Hochon était alors dans le salon. En voyant Joseph qui gesticulait et se parlait à lui-même, on lui demanda ce qu'il avait. Devant Baruch et François, le peintre, franc comme l'osier, raconta la scène qu'il venait d'avoir, et qui, dans deux heures, devint la conversation de toute la ville, où chacun la broda de circonstances plus ou moins drôles. Quelques-uns soutenaient que le peintre avait été malmené par Max, d'autres qu'il s'était mal conduit avec mademoiselle Brazier, et que Max l'avait mis à la porte.
— Quel enfant que votre enfant!... disait Hochon à madame Bridau. Le nigaud a été la dupe d'une scène qu'on lui réservait pour le jour de ses adieux. Il y a quinze jours que Max et la Rabouilleuse savaient la valeur des tableaux quand il a eu la sotise de la dire ici devant mes petits-enfants, qui n'ont eu rien de plus chaud que d'en parler à tout le inonde. Votre artiste aurait dû partir à l'improviste.
— Mon fils fait bien de rendre les tableaux s'ils ont tant de valeur, dit Agathe.
— S'ils valent, selon lui, deux cent mille francs, dit le vieil Hochon, c'est une bêtise que de s'être mis dans le cas de les rendre ; car vous auriez du moins eu cela de cette succession, tandis qu'à la manière dont vont les choses vous n'en aurez rien!... Et voilà presque une raison pour votre frère de ne plus vous voir...
Entre minuit et une heure, les chevaliers de la Désœuvranee commencèrent leur distribution gratuite de
comestibles aux chiens de la ville. Cette mémorable expédition ne fut terminée qu'à trois heures du matin, heure à laquelle ces mauvais drôles allèrent souper chez la Cognette. A quatre heures et demie, au crépuscule, ils rentrèrent chez eux. Au moment où Max tourna la rue de l'Avenir pour entrer dans la Grand'Rue, Fario, qui se tenait en embuscade dans un renfoncement, lui porta un coup de couteau, droit au cœur, retira la lame, et se sauva par les fossés de Villate, où il essuya son couteau dans son mouchoir. L'Espagnol alla laver son mouchoir à la Rivière forcée, et revint tranquillement à Saint-Paterne, où il se recoucha, en escaladant une fenêtre qu'il avait laissée entr'ouvarto, et il fut réveillé par son nouveau garçon qui le trouva dormant du plus profond sommeil.
En tombant, Max jeta un cri terrible, auquel personne ne pouvait se méprendre. Lousteau-Prangin, le fils d'un juge, parent éloigné de la famille de l'ancien subdélégué, et le fils Goddet qui demeurait dans le bas de la Grand'Rue, remontèrent au pas de course en se disant : — On tue Max!... au secours ! Mais aucun chien n'aboya, et personne, au fait des ruses des coureurs de nuit, ne se leva. Quand les deux chevaliers arrivèrent, Max était évanoui. Il fallut aller éveiller monsieur Goddet le père. Max avait bien reconnu Fario; mais quand, à cinq heures du matin, il eut bien repris ses sens, qu'il se vit entouré de plusieurs personnes, qu'il sentit que sa blessure n'était pas mortelle, il pensa tout à coup à tirer parti de cet assassinat, et, d'une voix lamentable il s'écria : — J'ai cru voir les yeux et la figure de ce maudit peintre!...
Là-dessus Lousteau-Prangin courut chez son père le juge d'instruction. Max fut transporté chez lui par le père Cognet, par le fils Goddet et par deux personnes qu'on fit lever. La Cognette et Goddet père étaient aux côtés
234 SCENES DE LA VIE DE mOVLJSCE
de Max couché sur un matelas qui reposait sur deux bâtons. Monsieur Goddet ne voulait rien faire que Max ne fût au lit. Ceux qui portaient le blessé regardèrent naturellement la porte de monsieur Hochon pendant que Kouski se levait, et virent la servante de monsieur Hochon qui balayait. Chez le bonhomme, comme dans la plupart des maisons de province, on ouvrait la porte de très-bonne heure. Le seul mot prononcé par Max avait éveillé les soupçons, et monsieur Goddet père cria: — Gritte, monsieur Joseph Bridau est-il couché ?
— Ah bien ! dit-elle, il est sorti dès quatre heures et demie, il s'est promené toute la nuit dans sa chambre, je ne sais pas ce qui le tenait.
Cette naïve réponse excita des murmures d'horreur et des exclamations qui firent venir cette fille, assez curieuse de savoir ce qu'on amenait chez le père Rouget.
— Eh bien! il est propre, votre peintre! lui dit-on.' Et le cortège entra, laissant la servante ébahie : elle
avait vu Max étendu sur le matelas, sa chemise ensanglantée, et mourant.
Ce qui tenait Joseph et l'avait agit i pendant toute la nuit, les artistes le devinent : il se voyait la fable des bourgeois d'Issoudun, on le prenait pour un tire-laine, pour tout autre chose que ce qu'il voulait être, un loyal garçon, un brave artiste ! Ah ! il aurait donné son tableau pour pouvoir voler comme une hirondelle à Paris, et jeter au nez de Max les tableaux de son oncle. Être le spolié, passer pour spoliateur?... quelle dérision ! Aussi dès le matin s'était-il lancé dans l'allée de peupliers qui mène à Tivoli pour donner carrière à son agitation. Pendant que cet innocent jeune homme se promettait, comme consolation, de ne jamais revenir dans ce pays, Max lui préparait une avanie horrible pour les âmes délicates. Quand monsieur Goddet père eut sondé la
UN MÉNAGE DE GARÇON 23o
plaie et reconnu que le couteau, détourne' par un petit portefeuille, avait heureusement dévié, tout en faisant une affreuse blessure, il fit ce que font tous les médecins et particulièrement les chirurgiens de province, il se donna de l'importance en ne répondant pas encore de Max ; puis il sortit après avoir pansé le malicieux soudard. L'arrêt de la science avait été communiqué par Goddet père à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques Rouget, à Kouski et à la Védie. La Rabouilleuse revint chez son cher Max, tout en larmes, pendant que Kouski et la Védie apprenaient aux gens rassemblés sous la porte que le commandant était à peu près condamné. Cette nouvelle eut pour résultat de faire venir environ deux cents personnes groupées sur la place Saint-Jean et dans les deux Xarettes.
— Je n'en ai pas pour un mois à rester au lit, et je sais qui a fait le coup, dit Max à la Rabouilleuse. Mais nous allons profiter de cela pour nous débarrasser des Parisiens. J'ai déjà dit que je croyais avoir reconnu le peintre; ainsi supposez que je vais mourir, et tâchez que Joseph Bridau soit arrêté, nous lui ferons manger de la prison pendant deux jours. Je crois connaître assez la mère pour être sûr qu'elle s'en ira dare dare à Paris avec son peintre. Ainsi, nous n'aurons plus à craindre les prêtres qu'on avait l'intention de lancer sur notre imbécile.
Quand Flore Brazier descendit, elle trouva la foule très-disposée à suivre les impressions qu'elle voulait lui donner ; elle se montra les larmes aux yeux, et fit observer en sanglotant que le peintre, qui avait une figure à ça d'ailleurs, s'était la veille disputé chaudement avec Max à propos des tableaux qu'il avait chippés au père Rouget.
— Ce brigand, car il n'y a qu'à le regarder pour en être sûr, croit que si Max n'existait plus, son oncle lui
laisserait sa fortune, comme si, dit-elle, un frère ne nous e'tait pas plus proche parent qu'un neveu ! Max est le fils du docteur Rouget. Le vieux me Va dit navant de mourir .'...
— Ah ! il aura voulu faire ce coup-là en s'en allant, il a bien combiné son affaire, il part aujourd'hui, dit un des chevaliers de la Désœuvrance.
— Max n'a pas un seul ennemi à Issoudun, dit un autre.
— D'ailleurs , Max a reconnu le peintre , dit la Rabouilleuse.
— Ou est-il, ce sacré Parisien?... Trouvons-le!... cria-t-on.
— Le trouver?... répondit-on, il est sorti de chez monsieur Hochon au petit jour.
Un chevalier de la Désœuvrance courut aussitôt chez monsieur Mouilleron. La foule augmentait toujours, et le bruit des voix devenait menaçant. Des groupes animés occupaient toute la Grande- Narette. D'autres stationnaient devant l'église Saint -Jean. Un rassemblement occupait la perte Yillate, endroit où finit la Petite-Narette. On ne pouvait plus passer audessus et au-dessous de la place Saint-Jean. Vous eussiez dit la queue d'une procession. Aussi messieurs Lousteau-Prangin et Mouilleron, le commissaire de police, le lieutenant de gendarmerie et son brigadier accompagné de deux gendarmes eurent-ils quelque peine à se rendre à la place Saint-Jean, où ils arrivèrent entre deux haies de gens dont les exclamations et les cris pouvaient et devaient les prévenir contre le Parisien si injustement accusé, mais contre qui les circonstances plaidaient.
Après une conférence entre Max et les magistrats, monsieur Mouilleron détacha le commissaire de police et le brigadier avec un gendarme pour examiner ce
que dans la langue du ministère publie on nomme le théâtre du crime. Puis messieurs Mouilleron et Lousleau- Prangin, accompagnés du lieutenant de gendarmerie, passèrent de chez le père Rouget à la maison Hochon, qui fut gardée au bout du jardin par deux gendarmes et par deux autres à la porte. La foule croissait toujours. Toute la ville était en émoi dans la Grand'Rue.
Gritte s'était déjà précipitée chez son maître tout effarée et lui avait dit : — Monsieur, on va vous piller !... Toute la ville est en révolution; monsieur Maxence Gilet est assassiné, il va trépasser !... et l'on dit que c'est monsieur Joseph qui a fait le coup !
Monsieur Hochon s'habilla promptement et descendit; mais, devant une populace furieuse, il était rentré subitement en verrouillant sa porte. Après avoir questionné Gritte, il sut que son hôte était sorti dès le petit jour, s'était promené toute la nuit dans une grande agitation, et ne rentrait pas. Effrayé, il alla chez madame Hochon que le bruit venait d'éveiller, et à laquelle il apprit l'effroyable nouvelle qui, vraie ou fausse, ameutait tout issoudun sur la place Saint- Jean.
— 11 est certainement innocent ! dit madame Hochon.
— Mais en attendant que son innocence soit reconnue, on peut entrer ici, nous piller, dit monsieur Hochon devenu blême (il avait de l'or dans sa cave).
— Et Agathe?
— Elle dort comme une marmotte !
— Ah! tant mieux, dit madame Hochon, je voudrais qu'elle dormît pendant le temps que cette affaire s'éclaircira. Un pareil assaut tuerait cette pauvre petite 1
Mais Agathe s'éveilla, descendit à peine habillée, car les réticences de Gritte qu'elle questionna lui avaient bouleversé la tète et le cœur. Elle trouva madame Hochon pâle et les yeux pleins de larmes à l'une des fenêtres de la salle, avec ton maii.
— Du courage! ma petite, Dieu nous envoie nos afflictions, dit la vieille femme. On accuse Joseph...
— De quoi?
— D'une mauvaise action qu'il ne peut pas avoir commise, répondit madame Hochon.
En entendant ce mot et voyant entrer le lieutenant de gendarmerie, messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, Agathe s'évanouit.
— Tenez, dit monsieur Hochon à sa femme et à Gritte, emmenez madame Bridau, les femmes ne peuvent être que gênantes dans de pareilles circonstances. Retirez-vous toutes les deux avec elle dans votre chambre. Asseyez -vous, messieurs, fit le vieillard. La méprise qui nous vaut votre visite ne tardera pas, je l'espère, à s eelaircir.
— Quand il y aurait méprise, dit monsieur Mouilleron, l'exaspération est si forte dans cette foule, et les tètes sont tellement montées, que je crains pour l'inculpé... Je voudrais le tenir au palais et donner satisfaction aux esprits.
— Qui se serait douté de l'affection que monsieur Maxence Gilet a inspirée?... dit Lousteau-Prangin.
— Il débouche en ce moment douze cents personnes du faubourg de Rome, vient de me dire un de mes hommes, fit observer le lieutenant de gendarmerie, et ils poussent des cris de mort.
— Où donc est votre hôte ? dit monsieur Mouilleron à monsieur Hochon.
— Il est allé se promener dans la campagne, je crois.. .
— Rappelez Gritte, dit gravement le juge d'instruction; j'espérais que monsieur Bridau n'avait pas quitté la maison. Vous n'ignorez pas sans doute que le crime a été commis à quelques pas d'ici, au petit joui ?
Pendant que monsieur Hochon alla chercher Gritte,
les trois fonctionnaires échangèrent des regards significatifs.
— La figure de ce peintre ne m'est jamais revenue, dit le lieutenant à monsieur Mouillcron.
— Ma fille, demanda le juge à Gritte en la voyant entrer, vous avez vu, dit-on, sortir, ce matin, monsieur Joseph Bridau ?
— Oui, monsieur, répondit-elle en tremblant comme une feuille.
— A quelle heure?
— Dès que je me suis levée ; car il s'est promené pendant la nuit dans sa chambre, et il était habillé quand je suis descendue.
— Faisait-il jour ?
— Petit jour.
— 11 avait l'air agité?...
— Oui, dame ! il m'a paru tout chose.
— Envoyez chercher mon greffier par un de vos hommes, dit Lousteau-Prangin au lieutenant, et qu'il vienne avec des mandats de...
— Mon Dieu ! ne vous pressez pas, dit monsieur Hochon. L'agitation de ce jeune homme est explicable autrement que par la préméditation d'un crime ; il part aujourd'hui pour Paris, à cause d'une affaire où Gilet et mademoiselle Flore Brazier avaient suspecté sa probité.
— Oui, l'affaire des tableaux, dit monsieur Mouilleron. Ce fut hier le sujet d'une querelle fort vive, et les altistes ont, comme on dit, la tête bien près du bonnet.
— Qui, dans tout Issoudun, avait intérêt à tuer Maxence? demanda Lousteau. Personne ; ni mari jaloux, ni qui que ce soit, car ce garçon n'ajamais fait de tort à quelqu'un.
— Mais que faisait donc monsieur Gilet à quatre heures et demie dans les rues d Issoudun? dit monsieur Hochon.
— Tenez, monsieur Hochon, laissez-nous faire notre métier, répondit Mouilleron ; vous ne savez pas tout : Max a reconnu votre peintre...
En ce moment, une clameur partit du bout de la ville et grandit en suivant le cours de la Grande Narette, comme le bruit d'un coup de tonnerre.
— Le voilà !... le voilà !... il est arrêté !...
Ces mots se détachaient nettement sur la basse-taille d'une effroyable rumeur populaire. En effet, le pauvre Joseph BriJau, qui revenait tranquillement par le moulin de Landrôle pour se trouver à l'heure du déjeuner, fut aperçu, quand il atteignit la place Misèie, par tous les groupes à la fois. Heureusement pour lui, deux gendarmes arrivèrent au pas de course pour l'arracher aux gens du faubourg de Rome qui l'avaient déjà pris sans ménagement par les bras, en poussant des cris de mort.
— Place ! place ! dirent les gendarmes qui appelèrent deux autres de leurs compagnons pour en mettre un en avant et un en arrière de Bridau.
— Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient, il s'agit en ce moment de notre peau, comme de la vôtre. Innocent ou coupable, il faut que nous vous prolégions contre l'émeute que cause l'assassinat du commandant Gilet; et ce peuple ne s'en tient par à vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. Monsieur Gilet est adoré de ces gens-là, qui, regardez-les, ont bien la mine de vouloir se faire justice eux-mêmes. Ah! nous les avons vus travaillant en 1830 le casaquin aux employés des contributions, qui n'étaient pas. à la noce, allez !
Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces pour pouvoir marcher.
UH HEfcÀG.E bt GAKÇO.N 241
— Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons!... Et il eut son portement de croix, l'artiste ! Il recueillit
des huées, des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la place Misère à la place Saint- Jean. Les gendarmes furent obligés de tirer le sabre contre la foule furieuse, qui leur jeta des pierres. On faillit blesser les gendarmes, et quelques projectiles atteignirent les jambes, les épaules et le chapeau de Joseph.
— Nous voilà ! dit l'un des gendarmes en entrant dans la salle de monsieur Hochon, et ce n'est pas sans peine, mon lieutenant.
— Maintenant, il s'agit de dissiper ce rassemblement, et je ne vois qu'une manière, messieurs, dit l'officier aux magistrats. Ce serait de conduire au palais monsieur Bridau en le mettant au milieu de vous ; moi et tous mes gendarmes nous vous entourerons. On ne peut répondre de rien quand on se trouve en présence de six mille furieux...
— Vous avez raison, dit monsieur Hochon, qui tremblait toujours pour son or.
— Si c'est la meilleure manière de protéger l'innocence à Issoudun, répondit Joseph, je vous en fais mon compliment. J'ai déjà failli être lapidé...
— Youlez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre hôte? dit le lieutenant. Est-ce avec nos sabres que nous résisterons à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités et qui ne connaissent pas les formes de la justice?...
— Oh ! allons, messieurs, nous nous expliquerons après, dit Joseph qui recouvra tout son sang-froid.
— Place! mes amis, dit le lieutenant, il est arrêté, nous le conduisons au palais !
— Respect à la justice! mes amis, dit monsieur Mouilleron.
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— N'ainierez-vous pas mieux le voir guillotiner? disait un des gendarmes à un groupe menaçant.
— Oui, oui; fit un furieux, on le guillotinera !
— On va le guillotiner, répétèrent des femmes.
Au bout de la Grande Narelte, on se disait : — On l'emmène pour le guillotiner, on lui a trouvé le couteau ! — Oh ! le gradin ! — Voilà les Parisiens ! — Celuilà portait bien le crime sur sa figure !
Quoique Joseph eût tont le sang à la tète, il fit le trajet de la place Saint-Jean au palais en gardant un calme et un aplomb remarquables. Néanmoins, il fut assez heureux de se trouver dans le cabinet de monsieur Lousteau-Prangin.
— Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous due que je suis innocent, dit-il en s'adressant à monsieur Mouilleron, à monsieur Lousteau-Prangin et au greffier, je ne puis que vous prier de m'aidbr à prouver mon innocence. Je ne sais rien de l'affaire...
Quand le juge eut déduit à Joseph toutes les présomptions qui pesaient sur lui, en terminant par la déclaration de .Max, Joseph fut atterré.
— Mais, dit-il, je suis sorti de la maison après cinq heures; j'ai pris par la Grand'Rue, et à cinq heures et demie je regardais la façade de votre paroisse de Saint- Cyr. J'y ai causé avec le sonneur qui venait sonner Y angélus, en lui demandant des renseignements sur l'édifice qui me semble bizarre et inachevé. Puis j'ai traversé le marché aux légumes où il y avait déjà des femmes. De là, par la place Misère, j'ai gagné, par le pont aux Anes, le moulin de Landrôle, où j'ai regardé tranquillement des canards pendant cinq à six minutes, et le? garçons meuniers ont dn me remarquer. J'ai vu des femmes allant au lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de moi, en disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que dans les grima-
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ces, il y avait des bijoux. De là, je me suis promené par la grande allée jusqu'à Tivoli, où j'ai causé avec le jardinier,.. Faites vérifier ces faits, el ne me mettez même pas en état d'arrestation, car je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que vous soyez convaincus de mon innocence.
Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les mgaistrats.
— Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit monsieur Mouilleron; mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvez- vous donc, dans votre intérêt, à rester au secret au palais.
— Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre femme... Oh! vous lirez la lettre.
Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph écrivit ce petit mot :
» N'aie aucune inquiétude, ma chère mère; l'erreur » dont je suis victime sera facilement reconnue, et » j'en ai donné les moyens. Demain, ou peut-être ce » soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à monsieur » et madame Hochon combien je suis peiné de ce trou- » ble dans lequel je ne suis pour rien, car il est » l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends pas » encore. »
Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire prendre par gorgées étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette lettre futelle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba dans l'abattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris.
244 SCÈliES DE LA VIE DE PROVINCE
— Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devais-je pas me confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession de mon frère!...
— Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat, lui dit à l'oreille monsieur Hochon, et nous ne serons pas les plus forts dans cette affaire ; ainsi, retournez à Paris.
— Eh bien, dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur Gilet?
— Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à monsieur Mouilleron pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa malade. Oh ! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son assassin qui lui a prouvé que cène pouvait pas être votre fils : le meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que monsieur votre fils est sorti en bottes...
— Ah ! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait...
A la nuit , un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrite en caractères moulés et ainsi conçue :
« Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent » entre les mains de la justice. Celui qui a fait le coup » promet de ne plus recommencer, si monsieur Gilet y) délivre monsieur Joseph Bridau sans désigner le cou- » pable, »
Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à monsieur Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par monsieur Goddet en le priant de mettre Joseph en liberté, et de venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette
lettre parvint à monsieur Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu reconnaître , par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes, des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et du jardinier de Frapesle , la véracité des explications données par Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé, que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive tendresse , cfue ce pauvre enfant méconnu rendit grâces au hasard, comme le mari de la fable de la Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui valait ces preuves d'affection.
— Oh ! dit monsieur Mouilleron d'un air capable , j'ai bien vu tout de suite à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous étiez innocent; mais malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener comme nous l'avons fait. Ah ! vous aviez une hère contenance.
— Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais un ofticier qui m'a raconté qu'en Dalmatie , il fut arrêté dans des circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de 1793... Enfin je me disais : Gredin î tu n'as que ce que tu mérites, en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton atelier...
— Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le procureur du roi, vous prendiez ce soir, à onze heures, une voiture que vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la diligence de Bourges.
— C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon, qui brûlait du de'sir de voir partir son hôte.
— Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame Hochon. Et quand vous reverrai-je ?...
— Ah ! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut !... Nous avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu nous prenne en pitié.
Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritte étonna beaucoup madame et monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine, en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire adieu à sa sœur et lui offrir une calèche pour aller à Bourges.
— Ah ! vos tableaux nous ont fait bien du mal î lui dit Agathe.
— Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme, qui ne croyait pas encore à la valeur des tableaux.
— Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur Agathe et à votre neveu Joseph !
— C'est possible ! répondit le vieillard hébété.
— Il faut penser à finir chrétiennement sa vie , dit madame Hochon.
— Ah ! Jean-Jacques, fit Agathe, quelle journée !
— Acceptez-vous ma voiture ? demanda Rouget.
— Non, mon frère, répondit madame Bridau, je vous remercie et vous souhaite une bonne santé !
Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il sortit après lui avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son grand-père, Baruch était allé promptement à la poste. A onze heures du soir, les
deux Parisiens, nichas dans un cabriolet d'osier attelé d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et madame Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient Agathe et Joseph.
— Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse dans la chambre de Max.
— Eh bien ! le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre.
—Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron? lui demanda François.
— Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de m'attendre au coin d'une rue ; que cet homme était de caractère, si l'on poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En conséquence j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à moins qu'ils ne voulussent me voir tuer.
— J'espère, Max, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous tenir tranquilles la nuit.
— Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens, s'écria Max. Celui qui m'a frappé ne savait guère nous rendre un si grand service.
Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et réservées qui partageaient les opinions de monsieur et madame Hochon, le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut célébré par toute la ville comme une victoire de la province contre Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte des Bridau.
— Eh bien ! ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles, et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des successions !...
— Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils
s'en retournent tondus, car le neveu n'est pas au goût de l'oncle.
— Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris...
— Ah! ils avaient formé un plan?
— Mais, oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les Parisiens ne se sont pas trouves de force, et l'avoué ne se moquera pas des Berrichons...
— Savez-vous que c'est abominable?
— Voilà les gens de Paris !
— La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.
— Et elle a joliment bien fait...
Pour toute la ville les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers : on leur préférait Max. et Flore.
On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine, après cette campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret ; mais il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement de ses émotions, que la cour des pairs allait commencer le procès de la conspiration militaire. La conduite de Philippe, malgré l'habileté de son défenseur conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il prompte ment Mistigris au château du comte de Sérisy pour ne point entendre parler de ce procès qui dura vingt jours.
Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation à cinq années
de surveillance sous la haute police, et obligé de partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le directeur général de la police du royaume lui désigna pour lieu de séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs désigné par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de ce ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les meilleures dispositions pour Joseph, avec qui parhasard il avait fait connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait fait la Restauration
— De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes permanentes d'irritation et de mécontentement! Vous avez connu le père, mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune !
Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille à Issoudun, en demandant au tout-puissant vice-président du conseil d'État de faire une démarche auprès du directeur-général de la police, afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il parla de la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de soixante francs par mois que le ministère de la guerre devait donner, par pudeur, à un ancien lieutenan t-colonel .
— J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout mg semble juste, dit le ministre d'État.
Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla prendre Philippe à la prison de la cour des pairs, et l'emmena chez lui, rue de Béthizy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de ces sermons
sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'empereur en lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse. Doué d'une compréhension très-alerte en ce genre, le condamné politique écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la première.
— Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup de la mort ; mais seul vous pouvez...
— Et comment faire ? demanda Philippe.
— J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu d'Autun.
Le visage de Philippe, si amaigri, devenu presque sini-tre, labouré par les maladies, par les souffrance? et par les privations , fut rapidement illuminé par un éclair de joie.
— Vous seul pouvez , dis-je, rattraper la succession de votre oncle Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule, de ce loup nommé Gilet, reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas d'idée à ce sujet ; d'ailleurs, tout se modifie ^ur le terrain. Vous avez affaire à une forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la manière dont il voulait rattra-
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per les tableaux donnés par votre oncle à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre pauvre frère annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi, soyez prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être par tempérament. Sans en rien dire à Joseph, dont la fierté d'artiste se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Hochon en lui écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave...
— Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun.
— Eh bien ! pensez à votre mère qui, pour vous, est d'une adorable tendresse, à votre frère de qui vous avez fait votre vache à lait.
— Ah 1 il vous a parlé de ces bêtises ?... s'écria Philippe.
— Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus qu'eux sur vous?...
— Que savez-vous? dit Philippe.
— Vous avez trahi vos camarades...
— Moi! s'écria Philippe. Moi! l'officier d'ordonnance de l'empereur ! La chatte !... Nous avons mis dedans la Chambre des pairs, la justice, le gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du roi n'y ont vu que du feu!...
— C'est très-bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué; mais voyez-vous, les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de la guerre... oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour vous enrichir, vous et votre frère , emparez-vous de votre oncle. Si vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq ans...
— Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne ,• ce Gilet pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette fille, et tout serait perdu.
— Enfin, monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste, consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est faite, venez diner.
— Je ne possède que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son affreuse redingote bleue ; mais il me manque trois choses que vous prierez Giroudeau, l'oncle de Finot, mon ami, de nïenvoyer : c'est mon sabre, mon épée et mes pistolets !...
— Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour vous vêtir décemment.
— Tiens , te voilà , Godeschal ! s'écria Philippe en reconnaissant dans le premier clerc de Desroches le frère de Mariette.
— Oui, je suis avec monsieur Desroches depuis deux mois.
— Il y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite d'une charge.
— Et Mariette ? dit Philippe ému par ses souvenirs.
— Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.
— Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma consigne... Enfin, comme elle voudra!
Après le maigre diner offert à Philippe par Desroches, qui nourrissait son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en voiture et lui souhaitèrent bonne chance.
Le 2 novembre, le jour des Morts, Philippe Bridau se présenta chez le commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le jour de son arrivée; puis il alla
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se loger, d'après les avis de ce fonctionnaire, rue de l'Avenir. Aussitôt la nouvelle de la déportation d'un des officiers compromis dans la dernière conspiration se répandit à lssoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé. Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé l'opération si difficile de la réalisation des fonds hypothécaires du père Rouget et leur placement en une inscription sur le grand-livre. L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait en province. Dans l'intérêt des Bridau, monsieur Hochon, ému de ce désastre, questionna le vieux monsieur Héron, le notaire de Rouget, sur l'objet de ce mouvement de fonds.
— Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'avis, me devront une belle chandelle ! s'écria monsieur Héron. Sans moi, le bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rente au nom de Maxence Gilet... J'ai dit à mademoiselle Brazier qu'elle devait s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation, vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oublier ce changement si subit dans les habiludes du bonhomme.
— Soyez l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit à monsieur Héron monsieur Hochon, qui ne pardonnait pas à Gilet les angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison.
Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A la première inquiétude que leur donenrait Philippe, ils savaient pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer fin-
scription, soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une hypothèque de cent quarante mille francs.
Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi, quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier éprouvat-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié latente ou d'un danger à venir. Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression. Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un habit d'invalide, exprimaitune misère profonde. Lesbotteslaissaient des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles entrebâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tète presque semblable à celle que se fait Frederick Lemaitre au dernier acte de la Vie d'un Joueur, et où l'épuisement d'un homme encore vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup de nuits au jeu : les yeux sont
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cernés par un cercle eharbonné, les paupières sont plutôt rougies que rouges ; enfin, le front est menaçant par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Philippe, à peine remis de son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la tête se mouraient aux oreilles. Le Lieu si pur de ses yeux si brillants avait pris les teintes froides de l'acier.
— Bonjour, mon oncle, dit-il d'uue voix enrouée, je suis votre neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les ordres de l'empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si ma redingote ssentr' ouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie et nous avons perdu ! J'habite votre ville par ordre de la police, avec une haute-paye de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes en bonne et belle compagnie.
— Ah ! tu es mon neveu... dit Jean-Jacques.
— Mais invitez donc monsieur le colonel à déjeuner, dit Flore.
— Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je me couperais plutôt la main que de demander un morceau de pain ou un centime à mon oncle, après ce qui s'est passé dans cette ville à propos de mon frère et de ma mère... Seulement il ne me parait pas convenable que je reste à Issoudun, sans lui tirer ma révérence de temps en temps. Vous pouvez bien d'ailleurs, dit-il en offrant à son oncle sa main dans laquelle Rouget mit la sienne qu'il secoua, vous pouvez faire tout ce qui vous plaira : je n'y trouverai jamais rien à redire, pourvu que l'honneur des Bridau soit sauf. . .
Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques , qui ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme ; il resta donc calme et froid.
— Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante francs par mois à la barbe de votre oncle qui a quarante mille livres de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec monsieur le commandant Gilet, son parent par nature, que voilà...
— Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela...
Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque craintif avec Gilet.
— Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou l'autre.
Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'àme de Flore et aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle chez les Hochon.
— Quel chenapan ! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'oeil.
— Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les armées de l'empereur ; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit Gilet.
— J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci, dit mademoiselle Brazier.
— Oh ! celui-là, répondit Max, est un chien galeux... qui veut un os, reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera pas tranquille, papa Rouget.
— Il sentait bien le tabac, fit le vieillard.
— Il sentait vos écus aussi, dit Flore d'un ton péremptoire . Mon avis est qu'il faut vous dispenser de le recevoir.
— Je ne demande pas mieux, répondit Rouget.
— Monsieur, dit Gritte en entrant dans la chambre où toute la famille Hochon se trouvait après déjeuner, voici le monsieur Bridau dont vous parliez.
Philippe fit son entrée avec politesse, au milieu d'un profond silence causé par la curiosité générale. Madame Hochon frémit de la tête aux pieds en apercevant l'auteur de tous les chagrins d'Agathe et l'assassin de la bonne femme Descoings. Adolphine eut aussi quelque effroi. Baruch et François échangèrent un regard de surprise. Le vieil Hochon conserva son sang-froid et offrit un siège au fils de madame Bridau.
— Je viens, monsieur, dit Philippe, me recommander à vous ,• car j'ai besoin de prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pavs-ci, pendant cinq ans, avec soixante francs par mois que me donne la France.
— Cela se peut, répondit l'octogénaire.
Philippe parla de choses indifférentes en se tenant parfaitement bien. Il présenta comme un aigle le journaliste Lousteau, neveu de la vieille dame, dont les bonnes grâces lui furent acquises quand elle l'entendit annoncer que le nom des Lousteau deviendrait célèbre. Puis il n'hésita point à reconnaître les fautes de sa vie. A un reproche amical que lui adressa madame Hochon à voix basse, il dit avoir bien fait des réflexions dans n w
la prison, et lui promit d'être à l'avenir un tout autre homme.
Sur un mot que lui dit Philippe, monsieur Hochon sortit avec lui. Quand l'avare et le soldat furent sur le boulevard Baron, à une place où personne ne pouvait les entendre, le colonel dit au vieillard : — Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons jamais d'affaires ni des personnes autrement qu'en nous promenant dans la campagne, ou dans des endroits où nous pourrons causer sans être entendus. Maître Desroches m'a très-bien expliqué l'influence des commérages dans une petite ville. Je ne veux donc pas que vous soyez soupçonné de m'aider de vos conseils, quoique Desroches m'ait dit de vous les demander, et que je vous prie de ne pas me les épargner. Nou$ avons un ennemi puissant en tète, il ne faut négliger aucune précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi, si je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment où vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un lieu de promenade que vous m'indiquerez.
— Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le vieillard.
— Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquezmoi les militaires de l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence Gilet, et avec lesquels je puisse me lier.
— 11 y a d'abord un capitaine d'artillerie de la garde, monsieur Mignonnet, un homme sorti de l'École polytechnique, âgé de quarante ans, et qui vit modestement ; il est plein d'honneur et s'est prononcé contre
Max , dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire.
— Bon ! fit le lieutenant-colonel.
— 11 n'y a pas beaucoup de militaires de cette trempe, reprit monsieur Hochon , car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie.
— C'est mon arme, dit Philippe. Était-il dans la garde ?
— Oui, reprit monsieur Hochon. Carpentier e'tait, en 1810, maréchal des logis chef dans les dragons; il en est sorti pour entrer sous-lieutenant dans la ligne , et il y est devenu capitaine.
— Giroudeau le connaîtra peut-être, se dit Philippe.
— Ce monsieur Carpentier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à la mairie, et il est l'ami du commandant Mignonnet.
— Que puis-je faire ici pour gagner ma vie ?
— On va, je crois, établir une sous-direction pour l'assurance mutuelle du département du Cher, et vous pourriez y trouver une place ; mais ce sera tout au plus cinquante francs par mois...
— Cela me suffira.
Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon et un gilet neufs en bon drap bleu d'Elbeuf, achetés à crédit et payables à tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim et un chapeau. Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, ses armes et une lettre pour Carpentier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine des dragons. Cette lettre valut à Philippe le dévouement de Carpentier, qui présenta Philippe au commandant Mignonnet comme un homme du plus haut mérite et du plus beau caractère. Philippe capta l'admiration de ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration jugée, qui fut,
comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne armée contre les Bourbons , car le procès des sergents de la Rochelle appartint à un autre ordre d'idées.
A partir de 1 822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août 1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments. Comme l'autre, elle resta complètement inconnue au gouvernement royal. Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la Sainte -Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient de hauts personnages, on ne livra qu'un détail à la cour des pairs. Philippe Bridau consentit à couvrir ces chefs , qui disparaissaient au moment où les complots se découvraient soit par quelque trahison, soit par un effet du hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du gouvernement. Dire le plan que, depuis 1830, les aveux des libéraux ont déployé dans toute sa profondeur, et dans ses ramifications immenses dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de l'histoire et se jeter dans une trop longue digression. Cet aperçu suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien officier d'ordonnance de l'empereur
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devait diriger un mouvement projeté dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration et occuper le gouvernement à son centre quand elle éclaterait dans le nord. Philippe fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire: aussi l'effroyable dénûmentdont témoignaient son costume et son état de santé servit-il puissamment à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle convenait à la situation précaire de ce joueur sans principes. En se sentant à cheval sur deux partis, le rusé Philippe fit le bon apôtre avec le gouvernement royal et conserva l'estime des gens haut placés de son parti; mais en se promettant bien de se jeter plus tard dans celle des deux voies où il trouverait le plus d'avantages. Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux de Carpentier et de Mignonnet, un homme de la plus haute distinction, car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours l'ami des deux officiers dont la considération dut rejaillir sur lui. Il eut aussitôt, par la recommandation de messieurs Mignonnet et Carpentier, la place indiquée par le vieil Hochon à l'assurance mutuelle du département du Cher. Chargé de tenir des registres comme chez un percepteur, de remplir de noms et de chiffres des lettres tout imprimées et de les expédier, de faire des polices d'assurance, il ne fut pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnet et Carpentier firent admettre l'hôte d'Issoudun à leur cercle où son attitude et ses manières, en harmonie d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnet et Carpentier donnaient de ce chef de complot, lui méritèrent le respect qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs. Philippe, dont la conduite fut pro-
fondement méditée, avait réfléchi pendant sa prison sur les inconvénients d'une vie débraillée. Il n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Desroches pour comprendre la nécessité de se concilier l'estime de la bourgeoisie par une vie honnête, décente et rangée. Charmé de faire la satire de Max en se conduisant à la Mignonnet, il voulait endormir Maxence en le trompant sur son caractère. Il tenait à se faire prendre pour un niais en se montrant généreux et désintéressé, tout en enveloppant son adversaire et convoitant la succession de son oncle ; tandis que sa mère et son frère, si réellement désintéressés, généreux et grands, avaient été taxés de calcul en agissant avec une naïve simplicité. La cupidité de Philippe s'était allumée en raison de la fortune de son oncle , que monsieur Hochon lui avait détaillée. Dans la première conversation qu'il eut secrètement avec l'octogénaire, ils étaient tous deux tombés d'accord sur l'obligation où se trouvait Philippe de ne pas éveiller la défiance de Max; car tout serait perdu si Flore et Max emmenaient leur victime, seulement à Bourges. Une fois par semaine, le colonel dina chez le capitaine Mignonnet, une autre fois chez Carpentier, et le jeudi chez monsieur Hochon. Bientôt invité dans deux ou trois maisons, après trois semaines de séjour, il n'avait guère que son déjeuner à payer. Nulle part il ne parla ni de son oncle, ni de la Rabouilleuse, ni de Gilet, à moins qu'il ne fut question d'apprendre quelque chose relativement au séjour de son frère et de sa mère. Enfin les trois officiers, les seuls qui fussent décorés, et parmi lesquels Philippe avait l'avantage de la rosette, ce qui lui donnait aux yeux de tous une supériorité très-remarquée en province, se promenaient ensemble à la même heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire, bande à part. Cette attitude, cette réserve, cette tranquillité produisirent un
excellent effet dans Issoudun. Tous les adhérents de Max virent en Philippe un sahreur, expression par laquelle les militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement.— C'est un homme bien honorable, disait Goddet père à Max. —Bah ! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la cour des pairs annonce une dupe ouun mouchard; et il est, comme vous le dites, assez niais pour avoir été la dupe des gros joueurs. A près avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des disettes du pays, voulut dérober le plus possible la connaissance de certaines choses à la ville ; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du faubourg Saint- Paterne, et à laquelle attenait un très-grand jardin. Il put y faire, dans le plus grand secret, des armes avec Carpentier, qui avait été maître d'armes dans la ligne avant de passer dans la garde. Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, Philippe apprit de Carpentier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre un adversaire de la première force. Il se mit alcrs à tirer le pistolet avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour faire croire à Maxence qu'il comptait, en cas de duel, sur cette arme. Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, et répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière, comme fait un colonel qui répond au salut d'un soldat. Maxence Gilet ne donnait aucune marque d'impatience ou de mécontentement; il ne lui était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognette où il se faisait encore des soupers; car, depuis le coup de couteau de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus. Au bout d'un certain temps, le mépris du lieutenant-colonel Bridau pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entretinrent entre eux quelques-uns des cheva-
liers de la Désœuvrance qui n'étaient pas aussi étroitement liés avec Maxence que Baruch, que François et trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent, le fougueux Max se conduisant avec une pareille réserve. Aucune personne à Issoudun, pas même Potel ou Renard, n'osa traiter ce point délicat avec Gilet. Potel, assez affecté de cette mésintelligence publique entre deux braves de la garde impériale, présentait Max comme très-capable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon Potel, on pouvait s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max avait fait pour chasser le frère et la mère , car l'affaire de Fario n'était plus un mystère. Monsieur Hochon n'avait pas manqué d'expliquer aux vieilles tètes de la ville la ruse atroce de Gilet. D'ailleurs monsieur Mouilleron, le héros d'une disette bourgeoise, avait dit en confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne fût -ce que pour rechercher les causes de l'inimitié de Fario contre Max, afin de tenir la justice éveillée sur des événements futurs. En causant sur la situation du lieutenant-colonel vis-à-vis de Max, et en cherchant à deviner ce qui jaillirait de cet antagonisme, la ville les posa donc, par avance, en adversaires. Philippe, qui recherchait avec sollicitude les détails de l'arrestation de son frère, les antécédents de Gilet et ceux de la Rabouilleuse, finit par entrer en relations assez intimes avec Fario, son voisin. Après avoir bien étudié l'Espagnol, Philippe crut pouvoir se fier à un homme de cette trempe. Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien à l'unisson, que Fario se mit à la disposition de Philippe en lui racontant tout ce qu'il savait sur les chevaliers de la Désœuvrance. Philippe, dans le cas où il réussirait à prendre sur son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à Fario de l'indemniser de ses pertes, et s'en fit ainsi un séide. Maxime 'avait donc en face un ennemi redou-
table; il trouvait, selon le mot du pays, à qui parler. Animée par ses disettes, la ville d'Issoudun pressentait un combat entre ces personnages qui, remarquez-le, se méprisaient mutuellement.
Vers la fin de novembre, un matin, dans la grande allée de Frapesle, vers midi, Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit : — J'ai découvert que vos deux petits-fils Baruch et François sont les amis intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y séjournaient.
— Et comment avez-vous eu la preuve de ces horreurs?...
— Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret. Vos deux petits-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos intentions ; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable de me diriger, car il me prend heureusement pour un sabreur.
— Comment, mes petits-enfants...
— Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place Saint- Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons de vin de Champagne, et en compagnie de Maxence...
— Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres, dit monsieur Hochon.
— Fario m'a donné des renseignements sur leur existence nocturne, reprit Philippe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le peu de paroles que mon Espagnol a entendu dire par Max à vos enfants. Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir
formé le plan de chipper les cinquante mille francs de rente sur le grand-livre^ et de s'en aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile à leur pigeon. Il e?t grand temps de savoir ce qui se pa^se dans le ménage de mon oncle; mais je ne sais comment faire.
— J'y penserai, dit le vieillard.
Philippe et monsieur Hochon se séparèrent en voyant venir quelques personne?.
Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean- Jacques Rouget ne souffrit autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore épouvantée avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxenee. Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très-vieux, en le voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa le plan très-simple de quitter le pays et d'aller épouser Maxenee à Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres de rente sur le grand-livre. Le vieux garçon, guidé, non point par intérêt pour ses héritiers, ni par avarice personnelle, mais par sa passion, se refusait à donner l'inscription à Flore, en lui objectant qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point Flore aimait Maxenee, et ii se voyait abandonné dès qu'elle serait assez riche pour se marier. Quand Flore, après avoir employé les cajoleries les plus tendres, se vit refusée, elle déploya ses rigueurs : elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Yédie, qui vit ce vieillard un matin les yeux tout rouges d'avoir pleuré pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeunait seul3 et Lieu sait comme! Aussi, le lendemain de ?a conversation avec monsieur Hochon, Philippe, qui voulut faire une seconde visite à son oncle, le trouva-t-il très-change. Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui parla tendrement, et joua si bien ia comédie, que Philippe devina
le péril de la situation par tant de sollicitude déployée en sa présence. Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père Rouget et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un grand coup.
— Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui trahissait l'intention de sortir.
— Oh ! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse tendresse de Flore faisait du bien. Dine avec nous, Philippe.
— Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.
— Monsieur est bien malingre, dit mademoisell e Brazier. Il n'a pas voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant vers le bonhomme qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte les fous.
Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa victime.
— Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard, mon oncle ne serait pas libre de se promener seul avec moi ?
— Mais si, monsieur, répondit Flore, qui ne pouvait guère répondre autre chose.
— Eh bien! venez, mon oncle. Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne et son chapeau.
— Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'est-ce pas, monsieur ?
— Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle...
— Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.
— Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre ses deux tyrans d'accord.
— Mon oncle, vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus; car alors la ville d'Issoudun aurait raison; vous seriez sous la domination de mademoiselle Flore Brazier. Que mon oncle vous aime, trèsbien ! reprit-il en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans Tordre. Mais que vous rendiez le bonhomme malheureux?... ha!te-là. Quand on veut une succession, il faut la gagner. Venez-vous, mon oncle?...
Philippe vit alors une hésitation cruelle se peignant sur la figure de ce pauvre imbécile dont les yeux allaient de Flore à son neveu.
— Ah ! c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh bien ! adieu, mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains.
Il se retourna vivement quand il fut à la porte, et surprit encore une fois un geste de menace de Flore à son oncle.
— Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je vous trouverai à votre porte : je vais faire à monsieur Hoehon une visite de dix minutés... Si nous ne nous promenons pas, je me charge d'envoyer promener bien du monde...
Et Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hoehon.
Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à monsieur Hoehon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le vieux monsieur Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la salle du feu que le vieillard avait fait allumer contre son habitude. Habillée à cette heure indue, madame Hoehon occupait son fauteuil au coin de la cheminée. Les deux petits-fils, prévenus par Adolphine d'un orage amassé depuis la veilie sul leurs têtes, avaient été consignés
au logis. Mandés par Gritte, ils furent saisis de l'espèce d'appareil déployé par leurs grands parents, dont la froideur et la colère grondaient sur eux depuis vingtquatre heures.
— Ne vous levez pas pour eux, dit l'octogénaire à monsieur Héron, car vous voyez deux misérables indignes de pardon.
— Oh! grand-papa!... dit François.
— Taisez- vous, reprit le solennel vieillard; je connais votre vie nocturne et vos liaisons avec monsieur Maxence Gilet ; mais vous n'irez plus le retrouver chez la Cognette à une heure du matin, car vous ne sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations respectives. Ah ! vous avez ruiné Fario ? Ah ! vous avez plusieurs fois failli aller en cour d'assises... Taisez-vous! dit-il en voyant Baruch ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maxence, qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Fourmille écus, vous devenez espions; à dix mille écus, vous assassineriez sans doute?... Mais n'avezvous pas déjà presque tué madame Bridau ? car monsieur Gilet savait très- bien que Fario lui avait donné le coup de couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau. Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris par vous l'intention où était madame Agathe de rester ici. Vous, mes petits-fils, les espions d'un tel homme ! Vous, des maraudeurs!... Ne saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà tué, en 1806, une pauvre jeune créature ? Je ne veux pas avoir des assassins ou
des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et vous irez vous faire pendre ailleurs !
Les deux jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de plâtre.
— Allez, monsieur Héron, dit l'avare au notaire.
Le Vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait que la fortune claire et liquide des deux enfants Borniche était de soixante-dix mille francs, somme qui représentait la dot de leur mère ; mais monsieur Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune de ses petits-enfants Borniche. La moitié revenant à Baruch se soldait par vingt mille francs.
— Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout seul ! Moi, je reste maître de donner mon bien et celui de madame Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à notre chère Adolphine : oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux!...
— Une très-belle fortune! dit monsieur Héron.
— Monsieur Maxence Gilet vous indemnisera, dit madame Hochon.
— Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements!... s'écria monsieur Hochon.
— Pardon ! dit Baruch en balbutiant.
— 'Pardon, et ferai plus, répéta railleusemec* le vieillard en imitant la voix des enfants. Si je vous j. rdonne, vous irez prévenir monsieur Maxence de ce qui vous arrive, pour qu'il se tienne sur ses gardes... Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous vous conduirez. Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par^une bonne conduite d'un
jour ni celle d'un mois que je vous jugerai, mais par celle de plusieurs années!... J'ai bon pied, bon œil, bonne santé. J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous mettrez les pieds. Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à Paris étudier la banque chez monsieur Mongenod. Malheur à vous, si vous n'allez pas droit : on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez messieurs Mongenod et fils ; voici sur eux un bon de pareille somme. Ainsi, libérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine par une quittance, dit-il en prenant le compte des mains de Héron et le tendant à Baruch.
— Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au lien d'en avoir à toucher, dit le vieillard en regardant son autre petit-fils. Monsieur Héron, lisezlui son compte, il est clair... très-clair.
La lecture se fit par un profond silence.
— Vous irez avec six cents francs par an à Poitiers faire votre droit, dit le grand-père quand le notaire eut fini. Je vous préparais une belle existence; maintenant, il faut vous faire avocat pour'gagner votre vie. Ah ! mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans? apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper : j'ai des bottes de sept lieues.
Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes signés, Gritte annonça monsieur le colonel Philippe Bridau. Madame Hcchon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de les confesser, selon l'expression du vieil Hochon , et savoir quel effet cette scène avait produit sur eux.
Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et parlèrent à voix basse.
— J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur Héron, L'inscription de
cinquante mille francs de rente ne peut être vendue que par le titulaire lui-même ou par un mandataire; or, depuis votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune étude; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à l'instant ; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il faut l'enregistrer, et le digne monsieur Héron a les moyens d'en être averti. Si donc le bonhomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il aura fait
— La procuration n'est pas donnée, dit Philippe, on la veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne ; et— elle — ne — se — don — ne— ra — pas ! s'écria le soudard en voyant son oncle sur le pas de la porte et le montrant à monsieur Hochon à qui il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si grands de sa visite. — Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter. Mignonnet m'a dit que tous les officiers de la vieille armée fêtaient chaque année à Issoudun l'anniversaire du couronnement de l'empereur ; eh bien ! dans deux jours, Maxence et moi nous nous verrons.
— S'il a la procuration le 1er décembre au matin, il prendra la poste pour aller à Paris, et laissera là très-bien l'anniversaire...
— Bon, il s'agit de chambrer mon oncle; mais j'ai le regard qui plombe les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler monsieur Hochon par un coup d'oeil atroce.
— S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute découvert un moyen de gagner la partie, fil observer le vieil avare.
— Oh ! Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller. Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan un de mes anciens soldats à qui j'ai rendu
service. Sans qu'on s'en doute, Benjamin Bourdet est aux ordres de mon Espagne], qui, lui-même, a mis un de ses chevaux à la disposition de Benjamin.
— Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petitsenfants, vous ferez certes une bonne action.
— Aujourd'hui, grâce à moi, l'on sait dans tout Issoudun ce que monsieur Maxence a fait la nuit depui six ans, répondit Philippe. Et les disettes, selon votre expression, vont leur train sur lui. Moralement, il est perdu!...
Dès que Philippe sortit de chez son oncle, Flore entra dans la chambre de Maxence pour lui raconter les moindres détails de la visite que venait de faire l'audacieux neveu.
— Que faire ? dit-elle.
— Avant d'arriver au dernier moyen, qui sera de me battre avec ce grand cadavre-là, répondit Maxence, il faut jouer quitte ou double en essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu !
— Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore, il lui nommera les choses par leur nom.
— Écoute-moi donc, dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position? Demande un cheval et un char à bancs au père Cognet, il les faut à l'instant ! tout doit être paré en cinq minutes. Mets là dedans toutes tes affaires, emmène la Védie et cours à Vatan, installe-toi là comme une femme qui veut y demeurer, emporte les vingt mille francs qu'il a dans son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de sa promenade, Jean-Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il voudra courir
après toi... Eh bien, moi, je me charge alors de lui parler...
Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus, bras dessous, et allait se promener avec lui sur le boulevard Baron.
— Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hocbon en suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt-dix mille livres de rente.
— Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, vous avez diablement raison, elle est sucrement belle! Au lieu de vous chouchouter, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout simple; elle voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser Maxence qu'elle adore...
— Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout de même.
— Eh bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre soeur, reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple comme mon gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson, indigne d'avoir servi dans la garde impériale, vînt se caser dans votre ménage...
— Oh! si tu faisais cela... dit le vieillard.
— C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une condition, fit le soudard.
— Laquelle? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air hébété.
— Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre, traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos cinquante
mille francs de rente, uniquement pour s'en aller se marier à Paris, et y faire la noce avec votre million...
— J'en ai bien peur, re'pondit Rouget.
— Eh Lien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine prochaine.
— Oui, mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon, ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître, surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur.
— Eh bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre la procuration, et prévenez-moi la veille de la signature. Cela me suffira : Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué. Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieu ! ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la cravacherai.
— Oh! je ne souffrirai jamais cela. Un coup frappé sur Flore m'atteindrait au cœur.
— Mais c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les chevaux. Un homme se fait craindre, aimer et respecter. Voilà ce que je voulais vous dire dans le tuyau de l'oreille. — Bonjour, messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier; je promène mon oncle, comme vous voyez, et je tâche de le former; car nous sommes dans un siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs grands parents.
On se salua respectivement.
— Vous voyez dans mon cher oncle les effets d'une passion malheureuse, reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser là comme Baba ; vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore pas le complot, et il n'a pas la force de se passer de nanan pendant quelques jours pour le déjouer.
Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.
— Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pas deux manières de délivrer mon oncle : il faut que le colonel Bridau tue le commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous fêtons le couronnement de l'empereur après-demain, je compte sur vous pour arranger les places au banquet de manière que je sois en face du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes témoins.
— Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme vice-président, sera votre visà-vis, dit Mignonnet.
— Oh ! ce drôle aura pour lui le commandant Potel et le capitaine Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ses incursions nocturnes , ces deux braves gens ont été déjà ses seconds, ils lui seront fidèles...
— Vous voyez,- mon oncle, dit Philippe, comme cela se mitonne; ainsi ne signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre, heureux, aimé de Flore, et sans votre cour des aides.
— Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence a tué neuf hommes en duel.
— Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler, répondit Philippe.
— Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet.
— Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse, vou.^ vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle fondra en larmes; mais... laissez couler l'eau!
Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de
Philippe et s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget, avec lequel ils se promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena son oncle, auquel il dit pour dernière parole : — 3Ne prenez aucune détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a coûté plus cher que Flore ne vous coûtera jamais !... Aussi m'a-t-elle appris à me conduire comme, il faut pour le reste de mes jours avec le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants , c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là !
Il était environ deux heures après-midi quand le bonhomme rentra chez lui. Koutki vint ouvrir la porte en pleurant ou du moins, d'après les ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer.
— Qu'y a-t-il ? demanda Jean-Jacques.
— Ah! monsieur, madame est partie avec la Védie !
— Pa...artie ! dit le vieillard d'un son de voix étranglé. Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des
marches de son escalier. Un moment après, il se releva, regarda dans la salle, dans la cuisine, monta dans son appartement, alla dans toutes les chambres, revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en larmes.
— Où est-elle? criait-il en sanglotant. Où est-elle? où est Max ?
— Je ne sais pas, répondit Kouski, le commandant est sorti sans me rien dire.
Gilet, en très-habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner par la ville. En laissant le vieillard seul à son désespoir, il lui faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils. Mais pour empêcher que Philippe n'assistât son oncle dans cette crise, Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à per-
sonne. Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation devenait alors excessivement critique. Pendant sa tournée en ville, Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent été très-empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale se faisait contre lui. Les œuvres des chevaliers de la Désœuvrance occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph Bridau, maintenant éclaircie, déshonorait Max, dont la vie et les œuvres recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.
— Qu'as-tu, Potel?
— Mon cher, la garde impériale est polissonnée dans toute la ville !... Les péquins t'embêtent, et, par contrecoup, ça me touche à fond de cœur.
— De quoi se plaignent-ils? répondit Max.
— De ce que tu leur faisais les nuits.
— Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu?...
— Ceci n'est rien, dit Potel.
Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un bourgmestre : — Eh ! on vous la payera, votre ville, si on la brûle 1 [Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance.
— Quoi encore? dit Gilet.
— La garde est contre la garde ! voilà ce qui me crève le cœur. C'est Bridau qui a déchaîné tous ces bourgeois sur toi. La garde contre la garde?... non, ça n'est pas bien ! Tu ne peux pas reculer, Max, et il faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à cette grande canaille-là, et de le descendre ; car alors les bourgeois n'auraient pas vu la garde contre la garde. A la guerre, je ne dis pas : deux braves de la garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas là de péquins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a
jamais servi dans la garde. Un homme de la garde ne doit pas se conduire ainsi, devant des bourgeois, contre un autre homme de la garde î Ah! la garde est embêtée, et à Issoudun, encore! où elle était honorée!...
— Allons, Potel, ne t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même tu ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire...
— Tu ne serais pas chez Lacroix après-demain?... s'écria Potel en interrompant son ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir l'air de fuir Bridau ? non, non. Les grenadiers à pied de la garde ne doivent pas reculer devant les dragons de la garde. Arrange tes affaires autrement, et sois là!...
— Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis m'y trouver et faire aussi mes affaires ! Car, se dit-il en lui-même, il ne faut pas que la procuration soit à mon nom. Comme l'a dit le vieux Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol.
Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Bridau, frémit entre ses dents ; il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait et revint par le boulevard Vilate en se parlant à lui-même : — Avant de me battre, j'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs, au moins cette inscription ne sera pas à ce Philippe. Je l'aurai fait mettre au nom de Flore. D'après mes instructions, l'enfant ira droit à Paris, et pourra, si elle le veut, épouser le fils de quelque maréchal de l'Empire qui sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch, qui ne transférera l'inscription que sur mon ordre. Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi jamais ne vit-on à un si haut degré, réuni chez un militaire, les qualités qui font le grand général. S'il n'eut pas été arrêté dans sa carrière par la captivité, certes l'empereur aurait eu
dans ce garçon un de ces hommes si nécessaires à de vastes entreprises. En entrant dans la salle où pleurait toujours la victime de toutes ces scènes à la fois comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation : il fit l'étonné, il ne savait rien, il apprit avec une surprise bien jouée le départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelques lumières sur le but de ce voyage inexplicable.
— Madame m'a dit comme ça, fit Kouski, de dire à monsieur quelle avait pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient, en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses gages, depuis vingt-deux ans.
— Ses gages? dit Rouget.
— Oui, reprit Kouski. — « Ah ! je ne reviendrai plus, » qu'elle s'en allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée à monsieur, faisait des représentations à madame). « Non ! non ! qu'elle disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu me traiter comme la dernière des dernières ! » Et elle pleurait... à chaudes larmes.
— Eh ! je me moque bien de Philippe ! s'écria le vieillard que Maxence observait. Où est Flore ? Comment peut-on savoir où elle est ?
— Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit froidement Maxence.
— Philippe, dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?... Il n'y a que toi, mon bon Max, qui sauras trouver Flore, elle te suivra, tu me la ramèneras...
— Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max.
— Parbleu ! s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te tuer.
— Ah! s'écria Gilet en riant, nous verrons...
— Mon ami, dit le vieillard, retrouve Flore et dis-lui que je ferai tout ce qu'elle voudra!...
— On l'aura bien vue passer quelque part en ville, dit Maxence à Kouski, sers-nous à dîner, mets tout suite table, et va t'informer, de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a prise mademoiselle Brazier.
Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait comme la cause de tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion comme celle de Rouget pour Flore ressemble étonnamment à l'enfance. A six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan.
— Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski.
— Voulez-vous venir ce soir à Vatan ? dit Max au vieillard ; la route est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux votre raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.
— Partons, s'écria Rouget.
— Mets tout doucement les chevaux, et tâche que la ville ne sache rien de ces bètises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. Selle mon cheval, j'irai devant, dit-il à l'oreille de Kouski.
Monsieur Hochon avait déjà fait savoir le départ de mademoiselle Brazier à Philippe Bridau, qui se leva de table chez monsieur Mignonnet pour courir à la place Saint-Jean , car il devina parfaitement le but de cette habile stratégie. Quand Philippe se présenta pour entrer chez son oncie, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne.
— Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la Grande Narette, va dire à Benjamin de monter à cheval ; il est urgent que je sache ce que deviendront mon oncle et Maxence.
— On attelle le cheval au berlingot , dit Fario qui surveillait la maison de Rouget.
— S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval, et reviens avec Benjamin chez monsieur Mignonnet.
— Que comptez-vous faire ? dit monsieur Hochon qui sortit de sa maison en voyant Philippe et Fario sur la place.
— Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste non-seulement à bien observer les mouvements de l'ennemi, mais encore à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue. Tenez, si mon oncle et Maxence sortent ensemble dans le berlingot, ils vont à Vatan ; Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore qui fugit ad salîtes ! car cette manœuvre est du général Virgile. Si cela se joue ainsi, je ne sais ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir, les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second cheval me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant mon oncle, ce qui parait nécessaire et vraisemblable, le drôle est perdu ! vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la succession, nous autres vieux soldats... Et comme pour ce dernier coup de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin de m'y entendre avec mon ami Carpentier.
Après avoir serré la main à monsieur Hochon, Philippe descendit la Petite Narrette pour aller chez le
commandant Mignonnet. Dix minutes après, monsieur Hoehon vit partir Maxence au grand trot, et sa curiosité de vieillard fut alors si puissamment excitée qu'il resta debout à la fenêtre de sa salle, attendant le bruit de la vieille demi-fortune qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean-Jacques lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance. Kouski, sans doute sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.
— S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hoehon.
En ce moment un petit gars dit faubourg de Rome arriva chez monsieur Hoehon, il apportait une lettre pour Baruch. Les deux petits-fils du vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes chez leur grand-père. En réfléchissant sur leur avenir, ils avaient reconnu combien ils devaient ménager leurs grands parents. Baruch ne pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hoehon sur son grand-père et sa grand'mère Borniche; monsieur Hoehon ne manquerait pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François, Baruch avait beaucoup à perdre; il fut donc pour une soumission absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le payement des dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre les mains de son grand-père; il n'espérait de fortune que de lui, puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes gens dont le repentir fut stimulé par leurs intérêts compromis, et madame Hoehon les rassura sur leurs dettes envers Maxence. — Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-
les par une conduite sage, et monsieur Hochon s'apaisera.
Aussi, quand François eut lu la lettre par-dessus l'épaule de Baruch, lui dit-il à l'oreille : — Demande conseil à grand-papa.
— Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard.
— Lisez-la-moi, je n'ai pas mes lunettes.
« Mon cher ami
» J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les circon- » stances graves où je me trouve, à me rendre service » en acceptant d'être le fondé de pouvoir de monsieur » Rouget. Ainsi, sois à Yatan demain à neuf heures. Je » t'enverrai sans doute à Paris; mais sois tranquille, je » te donnerai l'argent du voyage et te rejoindrai promp- » tement, car je suis à peu près sur d'être forcé de » quitter Issoudun le 3 décembre. Adieu, je compte sur » ton amitié, compte sur celle de ton ami
)) maxence. »
— Dieu soit loué ! fit monsieur Hochon, la succession de cet imbécile est sauvée des griffes de ces diables-là !
— Cela sera si vous le dites, fit madame Hochon, et j'en remercie Dieu, qui sans doute aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est toujours passager.
— Vous irez à Yatan, vous accepterez la procuration de monsieur Rouget, dit le vieillard à Baruchfli s'agit de mettre cinquante mille francs de rente au nom de mademoiselle Brazier. Yous partirez bien pour Paris ; mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de
moi. Ne faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez-vous dans la dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à roulier...
— Ah ! bien, fit François que le bruit d'une voiture dans la Grande Narrette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau : le père Rouget et monsieur Philippe Bridau reviennent ensemble dans la calèche, Benjamin et monsieur Carpentier les suivent à cheval!...
— J'y vais, s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur tout autre sentiment.
Monsieur Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette lettre que son neveu lui dictait :
a Mademoiselle,
» Si vous ne partez pas, aussitôt cette lettre reçue, » pour revenir chez moi, votre conduite marquera tant » d'ingratitude pour mes bontés, que je révoquerai le » testament fait en votre faveur en donnant ma fortune » à mon neveu Philippe. Vous comprenez aussi que » monsieur Gilet ne doit plus être mon commensal, dès » qu'il se trouve avec vous à Vatan. Je charge monsieur » le capitaine Carpentier de vous remettre la présente, » et j'espère que vous écouterez ses conseils, car il vous » parlera comme ferait
» Votre affectionné
» J.-J. rouget. »
— Le capitaine Carpentier et moi nous avons rencontré mon oncle, qui faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver mademoiselle Brazier et le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à monsieur Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner tête baissée dans un piège : ne sera-t-il pas ahan-
donné par cette fille dès qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rente ! En écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son toit, la belle fuyarde !... Je promets de rendre mademoiselle Brazier souple comme un jonc pour le reste de ses jours, si mon oncle veut me laisser prendre la place de monsieur Gilet, que je trouve plus que déplacé ici. Ai-je raison?... Et mon oncle se lamente !
— Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris le meilleur moyen pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez votre testament, et vous venez Flore redevenir pour vous ce qu'elle était dans les premiers jours.
— Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire, dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus.
— Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe.
— Mais ouvrez donc les yeux ? fit monsieur Hochon à Rouget. On veut vous dépouiller et vous abandonner...
— Ah! si j'en étais sûr!... s'écria l'imbécile.
— Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petit-fils Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez !
— Quelle horreur ! s'écria Carpentier en entendant la lecture de ia lettre que Rouget fit en pleurant.
— Est-ce assez clair, mon oncle ? demanda Philippe. Allez, tenez-moi cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez l'être : moitié fil, moitié coton.
— Elle aime trop Maxence, elle me quittera, fit le vieillard en paraissant épouvanté.
— Mais, moh oncle, Maxence ou moi, nous ne lais-
serons pas après-demain la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun . . .
— Eh bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous me promettez qu'elle reviendra, allez ! Vous êtes un honnête homme, dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom...
— Le capitaine Carpentier lui souftlera dans l'oreille que je fais venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre!
Le capitaine partit en conduisant lui-même la vieille calèche; il lut accompagné de Benjamin à cheval, car on ne trouva plus Kouski. Quoique menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place, le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire. Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.
En apprenant la fuite de Kouski, Philippe dit à Benjamin : — Tu remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper derrière la calèche à l'insu de Flore, pour te trouver ici en même temps qu'elle. — Ça se dessine, papa Hochon ! fit le lieutenant-colonel. Après-demain le banquet sera jovial.
— Vous allez vous établir ici, dit le vieil avare.
— Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires. Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de l'appartement de Gilet, mon oncle y consent.
— Qu'arrivera-t-il de tout ceci? dit le bonhomme épouvanté.
— Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre heures d'ici , douce comme l'agneau pascal, répondit monsieur Hochon.
— Dieu le veuille ! fit le bonhomme en essuyant ses larmes.
— Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers onze heures et demie ici. "Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas heureux comme un pape ? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe à l'oreille de monsieur Hochon , restez avec nous jusqu'à l'arrivée de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa résolution; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à mademoiselle la Rabouilleuse ses vrais intérêts.
Monsieur Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse de sa demande; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe :
— Mon oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos rentes, vous vous conduirez désormais par mes conseils, et tout ira comme le paradis.
Quand, à onze heures et demie, on entendit le bruit du berlingot dans la Grande Narrette, la question fut de savoir si la voiture revenait pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une horrible angoisse , qui fut remplacée par l'abattement d'une joie excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture tourna pour entrer.
— Kouski, dit Philippe en donnant la main à Flore pour descendre, vous n'êtes plus au service de monsieur Rouget, vous ne coucherez pas ici ce soir, ainsi faites vos paquets; Benjamin, que voici, vous remplace.
— Vous êtes donc le maître? dit Flore avec ironie.
— Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore dans la sienne comme dans un
étau. Venez ! nous devons nous rabouiîïer le cœur, à nous deux.
Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la place Saint-Jean.
— Ma toute belle , après-demain Gilet sera mis à l'ombre par ce bras, dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon pauvre imbécile d'oncle : benè sit ! Si je reste sur mes quilles , marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, je connais à Paris des rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans ; elles rendront mon oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai comme un pinson, je ne vous d's qu'une parole, écoutez-la bien! Il n'y a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le plus petit mot à dire , c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche !
Pendant cette allocution, Flore trembla comme une personne prise par la fièvre.
— Tuer Max?... dit -elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.
-— Allez, tenez, voilà mon oncle...
En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint dans la rue prendre Flore par la main , conime un avare eût fait pour son trésor ; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma. k
— C'est aujourd'hui la Saint-Lambert, qui quitte sa place la perd, dit Benjamin au Polonais.
— Mon maître vous fermera le bec à tous, répondit
Kouski en allant rejoindre Max, qui s'établit à l'hôtel de la Poste.
Le lendemain, de neuf heures à onze heures , les femmes causaient entre elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il n'était bruit que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout.
— Que va-t-il se passer demain au banquet du couronnement, entre Max et le colonel Bridau?
Philippe dit à la Yédie deux mots :— Six cents francs de rente viagère, ou chassée ! qui la rendirent neutre pour le moment entre deux puissances aussi formidables que Philippe et Flore.
En sachant la vie de Max en danger, Flore .devint plus aimable avec le vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage, ".élaa ! en amour, une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne se montra qu'au moment du déjeuner en descendant avec Rouget à qui elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la place de Max le terrible soudard à l'œil d'un bleu sombre, à la figure froidement sinistre.
— Qu'avez- vous, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour à son oncle.
— Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu peux te battre avec le commandant Gilet...
— Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe, il n'a qu'à s'en aller dlssoudun, s'embarquer pour l'Amérique avec une pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi s'acheter les meilleures marchandises possibles et à lui souhaiter bon voyage ! Il fera fortune et ce sera beau-
coup plus honorable que de faire les cent coups à Issoudun la nuit, et le diable dans votre maison.
— Eh bien, c'est gentil, cela î dit Rouget en regardant Flore,
— En A...mé...é...ri...ique ! répondit-elle en sanglotant.
— Il vaut mieux jouer des jambes à New- York que de pourrir dans une redingote de sapin en France... Après cela, vous me direz qu'il est adroit : il peut me tuer ! fit observer le colonel.
— Voulez-vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et soumis en implorant Philippe.
— Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires ; je resterai cependant avec mon oncle pendant ce temps-là, car je ne quitte plus le bonhomme, répondit Philippe.
— Yédie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant que je le prie de...
— De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la parole à Flore.
— Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je veux lui parler...
La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille, le saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle s'accoutumait à plier devant Philippe comme le pauvre Rouget s'était accoutumé à plier devant elle ; elle attendit avec anxiété le retour de la Védie; mais la Védie revint avec un refus formel de Max , qui priait mademoiselle Brazier de lui envoyer ses etlets à l'hôtel de la Poste.
— Me permettez-vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques Rouget.
— Oui, mais tu reviendras? fit le vieillard.
— Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une heure votre procuration pour vendre vos rentes, dit Philippe en regardant Flore. Allez avec la Védie pour sauver les apparences, mademoiselle. Il faut désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle.
Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute sa ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Rabouilleuse combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble en Amérique : mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune du père Rouget, et qui ne voulait pas montrer le fond de son cœur à cette fille, persista dans son intention de tuer Philippe.
— Nous avons commis une lourde sottise, dit-il, il fallait aller tous les trois à Paris y passer l'hiver; mais comment imaginer, dès que nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi? Il y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. J'ai pris le colonel pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées: voilà ma faute, Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre, maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant le colonel; il m'a perdu dans l'opinion de la ville, je ne puis me réhabiliter que par sa raort.
— Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me débarrasser de ce sauvage-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus sage...
— Que penserait-on de moi ? s'écria-t-il poussé par le préjugé des disettes. Non. D'ailleurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçon-là ne me parait pas devoir être très-fort : il est sorti de l'école pour aller à l'armée, il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a voyagé depuis en Amérique; ainsi, mon matin n'a jamais mis le pied
dans une salle d'armes, tandis que je suis sans égal au sabre ! Le sabre est son arme, j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être l'insulté, et je l'enfoncerai. Décidément cela vaut mieux. Rassure-toi : nous serons les maîtres après-demain.
Ainsi le stupide point d'honneur fut chez Max plus fort que la saine politique. Revenue à une heure chez elle , Flore s'enferma dans sa chambre pour y pleurer à son aise. Pendant toute cette journée, les disettes allèrent leur train dans Issoudun, où l'on regardait comme inévitable un duel entre Philippe et Maxence.
— Ah ! monsieur Hochon, dit Mignonnet accompagné deCarpentier qui rencontrèrent le vieillard sur le boulevard Baron , nous sommes très-inquiets, car Gilet est bien fort à toute arme.
— N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien mené cette affaire... Et je n'aurais pas cru que ce gros sans-gêne aurait si promptement réussi. Ces deux gaillards ont roulé l'un vers l'autre comme deux orages...
— Oh ! fit Carpentier, Philippe est un homme profond, sa conduite à la cour des pairs est un chefd'œuvre de diplomatie.
— Eh bien, capitaine Renard , disait un bourgeois, on disait qu'entre eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux entre gens de la vieille garde .
— Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce pauvre garçon s'amusait la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans s'occuper à quelque chose !
— Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué leur jeu. Le colonel ne devait-il pas
venger son frère Joseph ? Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon.
— Bah ! un artiste, dit Renard.
— Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que monsieur Gilet allait s'emparer des cinquante mille livres de rente, au moment où le colonel s'es* établi chez son oncle.
— Gilet, voler des rentes à quelqu'un?... Tenez, ne dites pas cela, monsieur Ganivet, ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions avaler votre langue, et sans sauce !
Dans toutes les maisons bourgeoises on fit des vœux pour le digne colonel Bridau.
Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur la place du Marché, devant un restaurateur nommé Lacroix, en attendant Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le couronnement était indiqué pour cinq heures , heure militaire. On causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir une réunion chez un marchand de vin sur la place. Parmi les officiers, Potel et Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.
— Est-ce que nous devons nous mêler de ce qui se passe entre deux héritiers ? disait Renard.
— Max est faible avec les femmes , faisait observer le cynique Potel.
— Il y aura des sabres dégainés sous peu, dit un ancien sous-lieutenant qui cultivait un marais dans le haut Baltan. Si monsieur Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le bonhomme Rouget, il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un valet sans demander raison.
— Certes, répondit sèchement Mignonnet. Une sottise qui ne réussit pas devient un crime.
Max, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors accueilli par un silence assez significatif. Potel, Renard prirent leur ami chacun par un bras, et allèrent à quelques pas causer avec lui. En ce moment, on vit venir de loin Philippe en grande tenue ; il traînait sa canne d'un ajr imperturbable qui contrastait avec la profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet, de Carpertier et de quelques autres. Cet accueil, si différent de celui qu'on venait de faire à Maxence, acheva de dissiper dans l'esprit de ce garçon quelques idées de couardise, de sagesse si vous voulez , que les instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même.
— Nous nous battrons, dit-il au capitaine Renard, et à mort ! ainsi, ne me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle.
Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile, les trois bonapartistes revinrent se mêler aux groupes des officiers. Max, le premier, salua Philippe Biidau qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus froid regard.
— Allons, messieurs, à table, fit le commandant Potel.
— Buvons à la gloire impérissable du petit Tondu, qui maintenant est dans le paradis des braves, s'écria Renard.
En sentant que la contenance serait moins embarrassante à table, chacun comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita dans la longue salle basse du restaurant Lacroix, dont les fenêtres donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement
à table, où, comme l'avait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout des ex-chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette collision, tout en regardant le duel comme nécessaire. Tout. alla bien jusqu'au dessert, quoique les deux athlètes conservassent, malgré l'entrain apparent du diner, une espèce d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle que, l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté ; mais, pour les connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle.
Quand le dessert fut servi, Philippe dit : — Remplissez vos verres, mes amis ! Je réclame la permission de porter la première santé.
— 11 a dit mes amis, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille de Max.
Max se versa du vin.
— A la Grande Armée ! s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable.
— A la Grande. Armée ! fut répété comme une seule acclamation par toutes les voix.
En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Kouski, qui répétèrent : — A la Grande Armée !
— Entrez, mes enfants! on va boire ksa santé! dit le commandant Potel.
Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les officiers.
— Tu vois bien qu'il n'est pas mort! dit Kouski à un
ancien sergent qui sans doute avait déploré l'agonie de l'empereur enfin terminée.
— Je réclame le second toast, fit le commandant Mignonnet.
On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se leva.
— A ceux qui ont tenté de rétablir son fils ! dit-il. Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau
en lui tendant leurs verres.
— A moi, dit Max qui se leva.
— C'est Max ! c'est Max ! disait-on au dehors. Un profond silence régna dans la salle et sur la place, car le caractère de Gilet fit croire à une provocation.
— Puissions-nous tous nous retrouver à pareil jour, l'an prochain ! Et il salua Philippe avec ironie.
— Ça se masse, dit Kouski à son voisin.
— La police à Paris ne vous laissait pas faire des banquets comme celui-ci, dit le commandant Potel à Philippe.
— Pourquoi diable vas-tu parler de police au colonel Bridau ? dit insolemment Maxence Gilet.
— Le commandant Potel n'y entendait pas malice, lui .'... dit Philippe en souriant avec amertume. Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler des mouches s'il y en avait eu. — La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins; mais, avouons-le ? il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin, je ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra m'a coûté des sommes folles.
— Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher
colonel? demanda Max en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique.
— Prenez-le comme vous le voudrez, commandant Gilet.
— Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre demain avec...
— Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole à Gilet et montrant ses deux voisins.
— Maintenant, dit Max, continuons les santés. Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton
ordinaire de la conversation, il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les écouta.
— Ah çà, vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois !... Pas un mot sur ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la vieille garde.
— Ils observeront la' consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.
— Vive son petit ! Puisse-t-il régner sur la France ! s'écria Potel.
— Mort à l'Anglais î s'écria Carpentier. Ce toast eut un succès prodigieux.
— Honte à Hudson Lowe ! dit le capitaine Renard. Le dessert se passa très-bien, les libations furent
très- amples. Les deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que "ce duel,' oir- il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les disputes ordinaires. Deux gentlemen ne se seraient pas mieux conduits que Max et Philippe. Aussi l'attente de.- jeunes gens et des bourgeois groupés sur la place fut-elle trompée. Tous les convives, en
vrais militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert. A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue était le sahre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui faisait partie du banquet en sa qualité d'ancien chirurgienmajor, avait été prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent que le combat ne durerait pas plus de dix minutes. A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, monsieur Hochon amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher.
— Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de larmes, et je viens vous supplier de ne pas sortir demain sans faire vos prières... Élevez votre âme à Dieu.
— Oui, madame, répondit Philippe à qui le vieil Hochon fit un signe en se tenant derrière sa femme.
— Ce n'est pas tout, dit la marraine d'Agathe, je me mets à la place de votre pauvre mère, et je me suis dessaisie de ce que j'avais de plus précieux, tenez!... Elle tendit a Philippe une dent fixée sur un velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts, et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée. — C'est une relique de sainte Solange, la patronne du Berry ; je l'ai sauvée à la Révolution ; gardez cela sur votre poitrine demain matin.
— Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre ? demanda Philippe.
— Oui, répondit la vieille dame.
— Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse, s'écria le fils d'Agathe.
— Que dit-il ? demanda madame Hochon à son mari.
— Il dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon.
— Eh bien, n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je prierai pour vous.
— Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le. cœur à monsieur Hochon.
La vieille dame voulut embrasser Philippe sur le front. Puis en descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à Benjamin pour obtenir de lui qu'il cousît la relique dans le gousset du pantalon de son maître. Ce que lit Benjamin, non qu'il crût à la vertu de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure contre Gilet ; mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte Solange.
A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max, accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes respectives; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne, et s'avancer à volonté quand les témoins auraient dit : — Allez!
— Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gilet.
— Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.
Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, leur chair s'entrevit alors en rose sous la percale des
chemises. Chacun, armé d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ, trois livres, et de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une sensation involontaire.
— C'est de fiers mâtins !
Cette exclamation s'échappa de la boucbe du commandant Potel.
Au moment où le signal : — Allez ! fut donné, Maxence aperçut la tête sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les chevaliers avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'àme de Max et y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que, devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus mal qu'à l'ordinaire.
— Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu !
Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de bàtonniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait un
poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier»' Maxence dut songar à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux: ! tandis que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un maître garni de son plastron oans une salle.
Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens du peuple au terrible combat dit de la savate. La victoire dépend d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair, auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence semblent fane croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre. Ce moment, suivi d une lutte rapide et décisive, est terrible pour les connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter le sabre des mains.
— Ramassez-le ! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à tuer un ennemi désarmé.
Ce fut le sublime de l'atroce . Cette grandeur annonçait tant de supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire; il voulut alors réparer sa honteuse défaite par une hardiesse : il ne songea plus à se garder, prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si Philippe reçut un coup de sabre qui lui coupa le front et une partie de la figure, il t'en-
dit obliquement la tète de Max par un terrible retour du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max, les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe chez son oncle.
Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il était resté dans le milieu f}ui lui était propice ; un homme traité par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le sang-froid, et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite, sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. 11 ne fut pas regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme aux exploits de l'ordre de la Désœuvrance, au grand contentement de la ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes éloges accordés aux deux adversaires.
— ils auraient dû se tuer tous les deux, dit monsieur Mouilieron , c'eût été un bon débarras pour le gouvernement.
La situation de Flore Brazier eût été très-embarrassante, sans la crise aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber ; elle fut prise d'un transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée par les péripéties de ces trois journées; si elle eût joui de sa santé, peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle , dans l'appartement de Max et dans les draps de Max, le meurtrier de Max. Elle fut
entre la vie et la mort pendant trois mois, soignée par monsieur Goddet qui soignait également Philippe.
Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes :
« A monsieur Desroches, avoué.
» J'ai déjà tué la plus venimeuse des deux bêtes, c'a » n'a pas été sans me faire ébrécher la tête par un coup » de ?abre; mais le drôle y allait heureusement de )> main morte. Il reste une autre vipère avec laquelle » je vais tâcher de m'entendre, car mon oncle y tient » autant qu'à son gésier. J'avais peur que cette Ra- » bouilleuse, qui est diablement belle, ne détalât, » car mon oncle l'aurait suivie; mais le saisissement » qui l'a prise en un moment grave l'a clouée dans » son lit. Si Dieu voulait me protéger, il rappellerait » cette àme à lui pendant qu'elle se repent de ses er- » rcurs. En attendant, j'ai pour moi, grâce à monsieur » Hochon (ce vieux va bien! ), le médecin, un nommé » Goddet, bon apôtre qui conçoit que les héritages des « oncles sont mieux placés dans la main des neveux » que dans celles de ces drôlesses. Monsieur Hochon a » d'ailleurs de l'influence sur un certain papa Fichet » dont la fille est riche, et que Goddet voudrait pour )) femme à son fils ; en sorte que le billet de mille francs » qu'on lui a fait entrevoir pour la guérison de ma » caboche, entre pour peu de chose dans son dévoue- » ment. Ce Goddet, ancien chirurgien-major au 3e ré- » giment de ligne, a de plus été chambré par mes amis, » deux braves officiers, Mignonnet et Carpentier; en » sorte qu'il cafarde avec sa malade.
» — Il y a un Dieu, après tout, mon enfant, voyez- » vous? lui dit-il en lui tàtant le pouls. Vous avez été la » cau& d'un grand malheur, il faut le réparer. Le doigt
» de Dieu est dans ceci (c'est inconcevable tout ce qu'on » fait taire au doigt de Dieu!). La religion est la relL » gion; soumettez-vous, résignez- vous, ça vous cal- » niera d'abord, ça vous guérira presque autant que mes » drogues. Surtout restez ici, soignez votre maitre. » Enfin, oubliez, pardonnez, c'est la loi chrétienne.
» Ce Goddet m'a promis de tenir la Rabouilleuse » pendant trois mois au lit. Insensiblement, cette fille » s'habituera peut-être à ce que nous vivions sous le » même toit. J'ai mis la cuisinière dans mes intérêts. » Cette abominable vieille a dit à sa maîtresse que Max » lui aurait rendu la vie bien dure. Elle a, dit-elle, en- » tendu dire au défunt qu'à la mort du bonhomme, » s'il était obligé d'épouser Flore, il ne comptait pas » entraver son ambition par une fille. Et cette cuisinière » est arrivée à insinuer à sa maîtresse que Max se serait » défait d'elle. Ainsi tout va bien. Mon oncle, conseillé » par le père Hochon, a déchiré son testament. »
» A monsieur Giroudeau (aux soins de mademoiselle » Florentine), rue de Vendôme, au Marais.
» Mon vieux camarade,
» Informe-toi si ce petit rat de Césarine est occupée, » et tâche qu'elle soit prête à venir à Issoudun dès que » je la demanderai. La luronne arriverait alors cour- » rier par courrier. Il s'agira d'avoir une tenue hou- » nête, de supprimer tout ce qui sentirait les coulisses: » car il faut se présenter dans le pays comme la fille » d'un brave militaire, mort au champ d'honneur. » Ainsi, beaucoup de mœurs, des vêtements de pension- » naire, et de la vertu première qualité; tel sera Tor- » dre. Si j'ai besoin de Césarine, et si elle réussit, à la » mort de mon oncle, il y aura cinquante mille francs ii a©
» pour elle; si elle est occupée, explique mou affaire à » Florentine; et, à vous deux, trouvez-moi quelque » figurante capable de jouer le rôle. J'ai eu le crâne » e'corné dans mon duel avec mon mangeur de succes- » sion qui a tortillé de l'œil. Je te raconterai ce coup- » là. Ah! vieux, nous reverrons de beaux jours, et nous » nous amuserons encore, ou l'autre ne serait pas l'autre. » Si tu peux m'envoyer cinq cents cartouches, on les » déchirera. Adieu, mon vieux lapin. Allume ton ei- » gare avec ma lettre. 11 est bien entendu que la fille » de l'officier viendra de Chàteauroux , et aura l'air de » demander des secours. J'espère cependant ne pas » avoir besoin de recourir à ce moyen dangereux. » Remets-moi sous les yeux de Mariette et de tous nos » amis. »
Agathe, instruite par une lettre de madame Hochon, accourut à Tssoudun, et fut reçue par son frère qui lui donna l'ancienne chambre de Philippe. Cette pauvre mère, qui retrouva pour son fils maudit toute sa maternité, compta quelques jours heureux en entendant la bourgeoisie de la ville lui faire l'éloge du colonel.
— Après tout, ma petite , lui dit madame Hochon le jour de son arrivée, il faut que jeunesse se passe. Les légèretés des militaires du temps de l'empereur ne peuvent pas être celles des fils de famille surveillés par leurs pères. Ah ! si vous saviez tout ce que ce misérable Max se permettait ici, la nuit !... Issoudun, grâce à votre fils, respire et dort en paix. La raison est arrivée à Philippe un peu tard, mais elle est venue; comme il nous le disait, trois mois de prison au Luxembourg mettent du plomb dans la tête; enfin sa conduite ici enchante monsieur Hochon, et il y jouit de la considération générale. Si votre fils peut rester quelque temps
loin des tentations de Paris, il finira par vous donner bien du contentement.
En entendant ces consolantes paroles, Agathe laissa voir à sa marraine des yeux pleins de larmes heureuses.
Philippe fit le bon apôtre avec sa mère, il avait besoin d'elle. Ce fin politique ne voulait recourir à Césarine que dans le cas où il serait un objet d'horreur pour mademoiselle Brazier. En reconnaissant dans Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise par son oncle, il voulait s'en servir préférablement à une Parisienne, capable de se faire épouser par le bonhomme. De même que Fouché dit à Louis XVIII de se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de donner une Charte, Philippe désirait rester couché dans les draps de Gilet; mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation qu'il venait de se faire en Berry; or, continuer Max auprès de la Rabouilleuse serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de la sienne. Il pouvait, sans se déshonorer, vivre chez son oncle et aux dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme ; mais il ne pouvait avoir Flore que réhabilitée. Au milieu de tant de difficultés, stimulé par l'espoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan de faire sa tante de la Rabouilleuse. Aussi, dans ce dessein caché, dit-il à sa mère d'aller voir cette fille et de lui témoigner quelque affection en la traitant comme une belle-sœur.
— J'avoue , ma chère mère , fit-il en prenant un air cafard et regardant monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compagnie à la chère Agathe, que la façon de vivre de mon oncle est peu convenable, il lui suffirait de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame Rouget que la servante-mai-
tresse d'un vieux garçon? N'est-il pas plus simple d'acquérir par un contrat de mariage des droits définis que de menacer une famille d'exhérédation? Si vous, si monsieur Hochon, si quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis mademoiselle Brazier serait heureuse en se voyant accueillie par vous comme une soeur, et par moi comme une tante.
Le lit de mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par madame Hochon, qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables sentiments de Philippe. Ou parla dli colonel dans tout Tssoudun comme d'un homme excellent et d'un beau caractère, à cause surtout de sa conduite avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet père, son médecin, cet homme si puissant sur l'esprit d'un malade, la respectable madame Hochon, mue par l'esprit religieux, Agathe si douce et si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage avec Rouget. Quand, séduite à l'idée d'être madame Rouget , une digne et honnête bourgeoise, elle désira vivement se rétablir pour célébrer ce mariage, il ne fut pas difficile de lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas entrer dans la vieille famille des Rouget en mettent Philippe à la porte.
— D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n'est-ce pas à lui que vous devez cette haute fortune ? Max ne vous aurait jamais laissée vous marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille, si vous avez des enfants, ne vengerez-vous pas Max? car les Bridau seront déshérités.
Deux mois après le fatal événement, en février 1823, la malade, conseillée par tous ceux qui l'entouraient, priée par Rouget, reçut donc Philippe, dont la cicatrice la fit pleurer, mais dont les manières adoucies pour elle et presque affectueuses la calmèrent. D'après le
désir de Philippe, on le laissa seul avec sa future tante.
— Ma chère enfant, lui dit le soldat, c'est moi qui, dès le principe, ai conseille' votre mariage avec mon oncle ; et, si vous y consentez, il aura lieu dès que vous serez rétablie...
— On me l'a dit, répondit:elle.
— Il est naturel que si les circonstances m'ont contraint à vous faire du mal, je veuille vous faire le plus de bien possible. La fortune, la considération et une famille valent mieux que ce que vous avez perdu. Mon oncle mort, vous n'eussiez pas été longtemps la femme de ce garçon, car j'ai su de ses amis qu'il ne vous réservait pas un beau sort. Tenez, ma chère petite, entendons-nous ? nous vivrons tous heureux. Vous serez ma tante, et rien que matante. Vous aurez soin que mon oncle ne m'oublie pas dans son testament ; de mon côté, vous verrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage... Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les gens les plus sensés, toute la ville vous conseille de faire cesser une position illégale, et personne ne vous en veut de me recevoir. On comprend que, dans la vie, les intérêts passent avant les sentiments. Vous serez, le jour de votre mariage, plus belle que vous n'avez jamais été. Votre indisposition en vous pâlissant vous a rendu de la distinction. Si mon oncle ne vous aimait pas follement, parole d'honneur, dit-il en se levant et lui baisant la main, vous seriez la femme du colonel Bridau.
Philippe quitta la chambre en laissant dans l'àme de Flore ce dernier mot pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à cette fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds. Philippe venait de jouer en ^etit la scène que joue Richard Ï1I avec la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de
cette scène montre que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur et y dissipe le deuil le plus réel. Voilà comment dans la vie privée la nature se permet ce qui, dans les œuvres du génie, est le comble de l'art; son moyen, à elle, est V intérêt, qui est le génie de l'argent.
Au commencement du mois d'avril 1823, la salle de Jean- Jacques Rouget offrit donc, sans que personne s'en étonnât, le spectacle d'un superbe dîner donné pour la signature du contrat de mariage de mademoiselle Flore Brazier avec le vieux célibataire. Les convives étaient monsieur Héron; les quatre témoins, messieurs Mignonnet, Carpentier, Hochon et Goddct père ; le maire et le curé ; puis Agathe Bridau, madame Hochon et son amie madame Borniche, c'est-à-dire les deux vieilles femmes qui faisaient autorité dans Issoudun. Aussi la future épouse fut-elle très-sensible à cette concession obtenue par Philippe de ces dames, qui y virent une marque de protection nécessaire à donner à une fille repentie. Flore fut d'une éblouissante beauté. Le curé, qui depuis quinze jours instruisait l'ignorante Rabouilleuse, devait lui faire faire le lendemain sa première communion. Ce mariage fut l'objet de cet article religieux publié dans le Journal du Cher, à Bourges, et dans le Journal de PIndre, à Chàteauroux :
Issoudun.
« Le mouvement religieux fait du progrès en Berry. s Tous les amis de l'Église et les honnêtes gens de cette » ville ont été témoins hier d'une cérémonie par la- » quelle un des principaux propriétaires du pays a mis » fin à une situation scandaleuse et qui remontait à » l'époque où la religion était sans force dans nos con- )> trées. Ce résultat, dû au zèle éclairé des ecclésias-
» tiques de notre ville, aura, nous l'espérons, des imita- » teurs, et fera cesser les abus des mariages non célébrés, » contractés aux époques les plus désastreuses du régime » révolutionnaire.
» 11 y a eu cela de remarquable dans le fait dont nous » parlons, qu'il a été provoqué par les instances d'un » colonel appartenant à l'ancienne armée, envoyé dans » notre ville par l'arrêt de la cour des pairs, et à qui ce » mariage peut faire perdre la succession de son oncle. » Ce désintéressement est assez rare de nos jours pour » qu'on lui donne de la publicité. »
Par le contrat, Rouget reconnaissait à Flore cent mille franc de dot, et lui assurait un douaire viager de trente mille francs. Après la noce, qui fut somptueuse, Agathe retourna la plus heureuse des mères à Paris, où elle apprit à Joseph et à Desroches ce qu'elle appela de bonnes nouvelles.
— Votre fils est un homme trop profond pour ne pas mettre la main sur cette succession, lui répondit l'avoué quand il eut écouté madame Bridau. Aussi vous et ce pauvre Joseph n'aurez-vous jamais un liard de la fortune de votre frère.
— Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre garçon, dit la mère; sa conduite à la cour des pairs est celle d'un grand politique, il a réussi à sauver bien des têtes!... Les erreurs de Philippe viennent de l'inoccupation où restaient ses grandes facultés ; mais il a reconnu combien le défaut de conduite nuisait à un homme qui veut parvenir; et il a de l'ambition, j'en suis sûre ; aussi ne suis-je pas la seule à prévoir son avenir. Monsieur Hochon croit fermement que Philippe a de belles destinées.
— Oh î s'il veut appliquer son intelligence profondément perverse à faire fortune, il arrivera, car il est
312 SCENE» DE Là VIE DE PROVINCE
capable de tout, et ces gens-là vont vite, dit Desroches.
— Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnêtes? demanda madame Bridau.
— Vous verrez ! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera toujours l"homme de la rue Mazarine, l'assassin de madame Descoings, le voleur domestique; mais, soyez tranquille : il paraîtra trèshonnête à tout le monde !
Le lendemain du mariage, après le déjeuner, Philippe prit madame Piouget par le bras quand son oncle se fut levé pour aller s'habiller, car ces nouveaux époux étaient descendus, Flore en peignoir, le vieillard en robe de chambre.
— Ma belle-tante, dit-il en l'emmenant dans l'embrasure de la croisée, vous êtes maintenant de la famile. Grâce à moi, tous les notaires y ont passé. Ahçà! pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu. Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée par moi mieux que par une duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans me donner le bras, et vous ne me quitterez point. Quant à ce qui peut se passer à la maison, je m'y tiendrai, sacrebleu, comme une araignée au centre de sa toile. Voici qui vous prouvera que je pouvais, pendant que vous étiez dans votre lit, hors d'état de remuer ni pied ni patte, vous faire mettre à la porte sans un sou. Lisez !
Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfaite :
« Mon cher enfant, Florentine, qui vient enlin de dé- » buter à l'Opéra, dans la nouvelle salle, par un pas de » trois avec Mariette et Tullia, n'a pas cessé de penser » à toi, ainsi que Florine, qui définitivement a lâché » Lousteau pour prendre Nathan. Ces deux matoises
» t'ont trouvé la plus délicieuse créature du monde, » une petite fille de dix-sept ans, belle comme une An- » glaise, l'air sage comme une lady qui fait ses farces, » rusée comme Desroches, fidèle comme Godeschai; et » Mariette l'a stylée en te souhaitant bonne chance. 11 » n'y a pas de femme pii puisse tenir contre ce petit » ange sous lequel se cache un démon : elle saura jouer » tous les rôles, empaumer ton oncle et le rendre fou » d'amour. Elle a l'air céleste de la pauvre Coralie, elle » sait pleurer, elle a une voix qui vous tire un billet de » mille francs du cœur le plus granitique, et la luronne » sable mieux que nous le vin de Champagne. C'est un » sujet précieux ; elle a des obligations à Mariette, et » désire s'acquitta avec elle. Après avoir lampe la for- » tune de deux Anglais, d'un Russe, et d'un prince ro- » main, mademoiselle Esther se trouve dans la plus » affreuse gêne ; tu lui donneras dix mille francs, elle » sera contente. Elle vient de dire en riant : — Tiens, » je n'ai jamais fricassé de bourgeois, ça me fera la » main ! Elle est bien connue de Pinot, de Bixiou, de » des Lupeaulx, de tout notre monde enfin. Ah! s'il y avait )> des fortunes en France, ce serait la plus grande cour- » tisane des temps modernes. Ma rédaction sent Nathan, » Bixiou, Finot qui sont à faire leurs l;èti?es avec cette » susdite Esther, dans le plus magnifique appartement » qu'on puisse voir, et qui vient d'être arrangé à Fio- » rine par le vieux lord Dudley, le vrai père de de » Marsay, que la spirituelle actrice a fait, grâce au cos- » tume de son nouveau rôle. Tullia est toujours avec » le duc de Rhétoré, Mariette est toujours avec le duc » de Maufrigneuse; ainsi, à elles deux, elles t'obtien- » dront une remise de ta surveillance à la fête du roi. » Tâche d'avoir enterré l'oncle sous les roses pour la pro- » chaîne Saint-Louis, reviens avec l'héritage, et tu en » mangeras quelque chose avec Esther et tes vieux amis
» qui signent en masse pour se rappeler à ton sou- )•> venir.
)) NATHAN, FLORINE, BIXIOU, FINOT, MARIETTE, )> FLORENTINE, GIROLDEAU, TULLIA. »
La lettre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait l'effroi de son âme et de son corps. La tante n'osa regarder son neveu qui fixait sur elle deux yeux d'une expression terrible.
— J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez : mais je veux du retour. Je vous ai faite ma tante pour pouvoir vous épouser un jour. Vous valez bien Esther auprès de mon oncle. Dans un an d'ici, nous devons être à Paris, le seul pays où la beauté puisse vivre. Vous vous y amuserez un peu mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi, je rentrerai dans l'armée, je deviendrai général et vous serez alors une grande dame. Voilà votre avenir, travaillez-y... Mais je veux un gage de notre alliance. Vous me ferez donner, d'ici à un mois, la procuration générale de mon oncle, sous prétexte de vous débarrasser ainsi que lui des soins de la fortune. Je veux, un mois après, une procuration spéciale pour transférer son inscription. Une fois l'inscription en mon nom, nous aurons un intérêt égal à nous épouser un jour. Tout cela, ma belle tante, est net et clair. Entre nous, il ne faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage, tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée.
Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand, un quart d'heure après, la Védie entra pour desservir, elle trouva sa maîtresse pâle et en moiteur, malgré la saison. Flore éprouvait la sensation d'une femme tombée au fond d'un précipice, elle ne voyait que ténèbres dans son avenir; et, sur ces ténèbres, se dessinaient, comme
dans un lointain profond, des choses monstrueuses, indistinctement aperçues et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid humide des souterrains. Elle avait instinctivement peur de cet homme, et ne'anmoins une voix lui criait qu'elle méritait de l'avoir pour maître. Elle ne pouvait rien contre sa destinée : Flore Brazier avait par décence un appartement chez le père Rouget ; mais madame Rouget devait appartenir à son mari, elle se voyait ainsi privée du précieux libre arbitre que conserve une servante-maîtresse. Dans l'horrible situation où elle se trouvait, elle conçut l'espoir d'avoir un enfant; mais, durant ces cinq dernières années, elle avait rendu Jean-Jacques le plus caduc des vieillards. Ce mariage devait avoir pour le pauvre homme l'effet du second mariage de Louis XII. D'ailleurs, la surveillance d'un homme tel que Philippe, qui n'avait rien à faire, car il quitta sa place, rendit toute vengeance impossible. Benjamin était un espion innocent et dévoué. La Yédie tremblait devant Philippe. Flore se voyait seule et sans secours ! Enfin, elle craignait de mourir; sans savoir comment Philippe arriverait à la tuer, elle devinait qu'une grossesse suspecte serait son arrêt de mort : le son de cette voix, l'éclat voilé de ce regard de joueur, les moindres mouvements de ce soldat, qui la traitait avec la brutalité la plus polie, la faisaient frissonner. Quant à la procuration demandée par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun était un héros, il l'eut dès qu'il la lui fallut ; car Flore tomba sous la domination de cet homme comme la France était tombée sous celle de Napoléon. Semblable au papillon qui s'est pris les pattes dans la cire incandescente d'une bougie, Rouget dissipa rapidement ses dernières forces.
En présence de cette agonie, le neveu restait impassible et froid comme les diplomates en 1814, pendant les convulsions de la France impériale.
Philippe, qui ne croyait guère en Napoléon II, écrivit alors au ministre de la guerre la lettre suivante que Mariette fit remettre par le duc de Mauîïigneuse :
«. Monseigneur,
» Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après » lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis » libre d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Ex- » cellence daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, » le roi pensera qu'elle est conforme aux lois de l'hon- » neur, sinon à celle du royaume. Le roi, qui a trouvé )> naturel que son aide de camp, le général Rapp, pleu- » ràt son ancien maître, aura sans doute de l'indul- » gence pour moi : Napoléon fut mon bienfaiteur.
» Je supplie donc Votre Excellence de prendre en » considération la demande que je lui adresse d'un emploi dans mon grade, en l'assurant ici de mon en- » tière soumission. C'est assez vous une, monseigneur, » que le roi trouvera en moi ie plus QdèLe sujet.
» Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel » j'ai l'honneur d'être,
» De Votre Excellence, » Le très-soumis et très-humble serviteur,