Virgile, Aen., VIII
vers à propos desquels le commentateur de Virgile nous avertit que le gaesum était un long javelot, propre aux Gaulois des Alpes : jaculum grande, longe feriens, proprium'Gallorum Alprs incolenlium.
Le longe feriens ne permet guère de douter que le gaesum fût un javelot amenté.
N'est-il pas curieux de retrouver le javelot avec amenlum figuré sur la ceinture d'un guerrier des Alpes juliennes?
LA CATEIA
On avait été bien moins heureux encore jusqu'ici dans l'interprétation de la cateia.
Les deux dictionnaires archéologiques qui ont aujourd'hui Je plus de réputation et une réputation méritée, le Dictionnaire anglais d'Antony Rich (verbo Cateja) et le grand Dictionnaire des antiquités grecques et romaines publié sous l'habile direction de M. Saglio, se sont également trompés à cet égard.
Je cite Rich, traduit par M. Chéruel :
Cateja. — « Trait employé en temps de guerre par les Germains, les Gaulois, les Hirpins, etc. C'était une épée d'une longueur considérable et d'un bois mince à laquelle était attachée une longue corde comme au harpon. De cette manière, celui qui l'avait lancée pouvait la ramener à soi. » A l'appui de cette définition, Antony Rich cite Virg., Aen., VII, 742; Servius, ad L; S'il., III, 277; Isidore, Orig., XVIII, vu, 7.
Je n'ai même pas essayé de faire construire dans les ateliers du Musée de Saint-Germain Parme ainsi décrite. Il est évident qu'une pareille arme ne répond à rien de pratique ni même de réel.
J'ouvre le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, p. 968; ici le mot est écrit Cateia et non Cateja :
Cateia. — § Arme dont on rencontre le nom pour la première fois dans Virgile (Aen., VII, 741). Il la met dans les mains des Campaniens, mais en lui attribuant une origine teutonique. Après lui, d'autres poètes, ses imitateurs, Valérius Flaccus (VI, 82), Silius Italicus (III, 27), les scoliaslcs Servius {ad Aen., VII, 741), Donatus, Isidore [Orig., XVIII, 7), Papias(.SM^ verbo), en font une arme de peuples très différents : Scythes, Gaulois, Espagnols, Africains, Perses même, en lui donnant, quand ils s'expliquent à ce sujet, une origine germanique ou celtique.
« Des termes dont se servent ces auteurs, il parait résulter que la cateia était une arme de jet, emmanchée d'un bois très flexible, long d'une coudée ou d'une coudée et demie, à l'extrémité duquel une pointe ou un tranchant était fixé par des clous: une courroie y était adaptée, nu moyen de laquelle on lu lançait. D'après Isidore, elle ne pouvait être envoyée à une très grande distance, à cause de son poids, mais elle frappait avec beaucoup de force et brisait ce qu'elle atteignait; on la ramenait ensuite à soi à l'aide de la courroie qui y était attachée. »
Cette description cil plus conforme aux textes. Pourtant M. Saglio
sent bien qu'elle ne représente à l'esprit rien de bien net, puisqu'il ajoute en note : « Nous n'essayerons pas de reconnaître la cateia dans aucun type connu »; et il se contente de renvoyer à une brochure belge, intitulée : Essai de solution philologique d'une question d'archéologie généralement réputée insoluble, par J.-H. Bormans, professeur émérite à l'Université de Liège.
D'après M. Bormans, la cateia est la hache de bronze à douille carrée et à anneau, la hache dite de type breton, parce que c'est en Bretagne qu'elle s'est jusqu'ici rencontrée en plus grand nombre. La dissertation de M. Bormans est bien longue et bien confuse. C'est lui, cependant, qui, selon nous, s'est approché le plus près delà vérité. La cateia était en effet une hache, la hache que sur notre plaque brandit le cavalier de droite, le servant de gauche. Telle est du moins notre conviction, et nous pensons que telle sera également la conviction de tous ceux qui, en présence de l'arme ainsi représentée, voudront se donner la peine de relire avec attention les textes qui s'y rapportent.
Que dit le seul texte présentant quelque netteté : « Cateia est genus gallici teli ex maleria quam maxime lenta, quae jacta quidem non longe propter gravit atem evolat, sed quo pervenit vi nimia perfringit. Quod si ab artifice mittatur rursum venit ad eum qui misit. Hujus meminit Virgilius dicens :
Teutonico ritu soliti torquere cateias.
« Unde et eos Hispani et Galli teutonos vocant. » (Isid., Orig., XV11I, vu, 7.)
Analysons les diverses expressions de ce texte.
L'arme est lourde, elle brise plutôt qu'elle ne perce ou ne coupe, le manche est fait d'un bois flexible. 11 est évidemment court, sans quoi l'arme ne serait pas maniable; Servius, ad Aen, VII, 741, dit que la cateia avait seulement une coudée ou une coudée et demie de long; on la lançait de près, car. vu son poids, elle ne portait qu'à une petite distance. Enfin, dernier trait, si elle était maniée par une main habile, elle pouvait par un mouvement rotatoire revenir dans la direction de celui qui la lançait.
« Si ab artifice mitlalur rursum venit ad eum qui misit. »
Il n'est point ici question de corde ou de lien qui serve à la ramener en arrière comme le harpon.
L'effet produit est celui du boumerang. Il est impossible de tirer autre chose du texte d'Isidore.
Ni les vers de Virgile, ni ceux de Silius Italicus n'ajoutent rien à ces renseignements. Mais Valérius Flaccus, liv. VI, v. 79-83 des Argonautigues, fait allusion à un détail curieux de l'éducation des populations voisines de l'Hyrcanie. qui ne doit pas passer inaperçu. Valérius Flaccus représente les enfants de ces contrées s'exerçant sur le timon des chars à lancer la cateia :
Et puer e primo lorqucus leu.oue cateias.
Le maniement de la cateia exigeait donc un long exercice; il fallait s'y habituer dès l'enfance. On y devait lutter d'adresse. Le retour de l'arme vers celui qui la lançait était le comble de l'art : siab artifice mitlatur. Il est très probable que ce tour de force n'était destiné qu'aux jeux guerriers si familiers à ces populations dont la vie se passait à guerroyer comme les Gœsates, où florissait également le combat du ceste, représenté sur la situle découverte dans une sépulture voisine de celle qui a livré la plaque du prince de Windisch-Grœtz. Et, en effet, l'arme ne pouvait revenir sur elle-même qu'autant qu'elle n'avait pas rencontré d'obstacle ; si elle frappait le but, elle déviait forcément; le manche devait le plus souvent se briser; il en est de même du boumerang. Servius parle de clous de fer dont l'arme était pourvue : clavis ferreis illigata. Ces clous se voient très distinctement sur la cateia du cavalier de droite.
En tout cas, on ne peut nier que l'arme que tiennent à la main notre fantassin et notre cavalier ne soit faite d'un bois flexible, pliant légèrement sous le poids du fer, d'une coudée ou d'une coudée et demie de long et destinée à être lancée de près, puisque les deux champions se touchent presque. Elle ressemble singulièrement à la cateia des textes, si l'on n'y veut pas voir cette arme même.
Alex. Bertrand.