LE RÉCIT DE TITE-LIVE SIR LA MIGRATION GALLOISE
Dans le second volume des Premiers habitants de l'Europe (1894). M. d'Arbois de Jubainville est revenu sur le récit de Tite-Live, touchant la migration de Bellovèse et de Sigovèse, récit dont il ne suffit pas de récuser le caractère historique, mais dont il importe de découvrir l'origine. M. d'Arbois pense, avec Mùllenhoff, que la source de Tite-Live, dans ce passage, a été Timagène et que ce dernier s'est fait l'écho d'une tradition épique gauloise, le cycle d'Ambicatus, appelé en Gaule Biturix, c'est-àdire semper Augustus, ce que Timagène, et Tite-Live d'après lui, ont interprété par « le Biturige ».
L'auteur des Gallische Studien et du recueil des inscriptions de la Gaule méridionale, M. Otto Hirschfeld, vient de reprendre la même question avec grand détail dans une communication faite à l'Académie de Berlin, le 12 avril 1894. Comme le mémoire de M. Hirschfeld, publié dans un recueil peu lu en France, risque de rester inconnu de ceux qu'il pourrait le plus intéresser, nous croyons devoir lui consacrer une analyse qui, par moments, sera presque une traduction.
Au \» livre de son Histoire, Tite-Live a fait précéder son récit de la défaite des Romains par les Gaulois, d'un exposé de ce qu'il croyait savoir sur l'immigration des Gaulois en Italie. Cet exposé est évidemment emprunté à une source tout autre que les annales romaines, car il est en contradiction avec ce qui précède comme avec ce qui suit. En effet, tandis que Tite-Live, racontant le premier conflit entre Gaulois et Romain, suit la tradition vulgaire, qui faisait apparaître alors pour la première fois les Barbares en Italie, il recule, dans sa digression, leur arrivée dans ce pays de deux cents ans, jusqu'à l'époque de la fondation de Marseille, et admet une colonisation graduelle de l'Italie supérieure, dont la dernière phase serait marquée par l'immigration de ces Sénons auxquels il était réservé de brûler Rome.
M. Hirschfeld estime, avec Niebuhr et M. Mommsen, qu'aucun homme
de bon sens ne voudra considérer le récit de Tite-Live comme historique;
il regarde aussi comme établi que le synchronisme avec la fondation de
Marseille est le résultat d'une interpolation postérieure. Il n'en est pas
moins vraisemblable que le pays entre les Alpes et le Pô a été occupé
par des Celtes longtemps avant le ive siècle et M. Hirschfeld croit tout à
fait insuffisantes les objections présentées contre cette hypothèse par
Niebuhr d'abord, et puis, avec plus de développement, par Miïllenhoff.
Mais, ajoute-il, nos documents littéraires ne remontent pas assez haut
pour nous permettre d'arriver sur ce point à des résultats solides et les
découvertes dites préhistoriques, faites jusqu'à présent dans l'Italie du
nord, n'ont pas encore donné d'indications suffisantes pour établir une
chronologie des plus anciens établissements gaulois dans la péninsule.
La seule question que nous devions donc nous poser, c'est celle de la
source à laquelle Tite-Live a pu puiser.
Déjà Niebuhr affirmait que la tradition rapportée par cet écrivain est certainement d'origine gauloise. La partie de la tradition qui est relative à l'immigration vers la Germanie était déjà connue de César (VI, 24), mais Denys d'Haï icarnasse qui, avec Tite-Live, est la source de la Vie de Camille de Plutarque, n'est instruit des migrations gauloises que par une source grecque qui ne paraît avoir rien su d'une immigration gauloise en Italie antérieurement à la prise de Rome. Tite-Live ne consacre qu'une mention rapide à l'immigration des Gaulois en Germanie, alors qu'il s'arrête longuement sur le passage des Alpes et l'invasion celtique en Italie. On pourrait croire que Tite-Live, Padouan de naissance, a appris à connaître cette tradition dans sa patrie et qu'il a été le premier à l'introduire dans la littérature. Les termes dont il se sert au début : De transitu in Ilaliam Gallorum haec accepimas, pourraient être allégués à l'appui de cette hypothèse. Mais il ne faut pas oublier que Tite-Live travaille toujours de seconde ou de troisième main et qu'il se montre partout peu disposé à des enquêtes personnelles ; d'ailleurs, le terme accipere ne s'emploie pas seulement quand il s'agit d'une tradition orale. En second lieu, la patrie de Tite-Live se vantait d'être d'origine grecque et elle était située dans le pays des Vénètes, de tout temps en état d'hostilité avec les Celtes. Aussi s'est-on à peu près accordé à penser que la tradition de la migration gauloise n'a pénétré dans l'ouvrage de Tite-Live que par l'entremise d'un autre historien, et l'on est disposé, d'après certains indices, à penser que cet historien était un Grec. Duncker n'hésite pas à nommer Posidonius, cet auteur ayant inséré dans son œuvre historique des traditions et des observations qu'il avait recueillies lui-même en Gaule. Mais, comme Duncker le reconnaît lui-même, il est bien douteux que Tite-Live, quand il écrivait sa première Décude, ait eu connaissance de Posidonius; d'autre part, la forme que prend la tradition en question dans le récit de Tite-Live trahit nettement une époque postérieure à celle de Posidonius. En effet, à côté des grands peuples gaulois, on y voit paraître les tribus assez peu importantes des Aulerques et des Ambarres, auxquelles les expéditions de César en Gaule ont seules donné
droit de cité dans la littérature . Cette observation a déjà été faite en 1877 par M. d'Arbois de Jubainville, dans la première édition des Premiers habitants de l'Europe. Soltau a insisté sur la mention, dans le même récit, de l'Alpis Julia, qui n'aurait reçu ce nom que depuis César. Il est vrai que Madvig.se fondant sur le texte de YHarlcianw, qui donne Juriae au lieu de Juliae, a corrigé Juliae Alpes en Duriae; mais M. Hirschfeld considère cette correction comme très douteuse el incline à maintenir le texte traditionnel.
On a déjà souvent remarqué que les mots de Titc-Live: Cellarum,<jna<: pars Galliae tertia est, trahissent évidemment la connaissance du début de l'ouvrage de César, où cette division tripartite de la Gaule est indiquée pour la première fois.
Par conséquent, Duncker a tort et Posidonius ne peut être la source de Tite-Live.
Mùllenhoff a mis en avant le nom d'un autre historien grec, Timagène d'Alexandrie. Il s'est contenté de jeter cette indication en passant, sans se demander de quel ouvrage de Timagène Tite-Live aurait fait usage. Cette question étant d'une haute importance, M. Hirschfeld s'est appliqué à l'étudier et il croit pouvoir conclure de son étude, comme nous le verrons plus loin, que l'hypothèse de Mùllenhoff n'est pas justifiée.
Nous savons peu de chose touchant l'activité littéraire de Timagène, qui appartenait à l'époque d'Auguste. Suidas, qui a emprunté ses renseignements à Hermippos de Berytos, contemporain d'Hadrien, écrit seulement : p-.êMa fis eypa^E iïoXXoc. A quoi il ajoute: TtixayévY); ioropixb; ueptirXouv cdunjc OaXâfffrri; èv ptgXtotç e' (ou y', suivant d'autres manuscrits), mots qui se rapportent sans doute à l'historien. Puis il en cite un autre, Tiyaybm ï| Tt[Aoy£vr(; MtX^atoç loropixoç xcù pVjxwp, auquel il attribue des lettres et un écrit sur Héraclée Pontique. Les deux Sénèque mentionnent une histoire d'Auguste par Timagène l'Alexandrin, histoire que l'auteur aurait brûlée après avoir été disgracié par l'empereur. Sénèque le philosophe dit encore : historias quas postea (après sa disgrâce) scripseral, recilavit. Qu'il ait écrit un ouvrage sur la Gaule, c'est ce qu'indique la notice du Pseudo- Plutarque {De fluviis, VI, 3), au sujet de l'Arar : Kaôù>; ïffTopeî KaXXiffOévr,; ô Eu6aptTï); èv iy' PaXaTixtov, itap' o-j ty)v ôuôôï<tiv et^çev TttiayivrjÇ 6 Evpo;. L'explication ô SOpo;, alors qu'il s'agit d'un Alexandrin, ne suffit pas à faire mettre en doute l'authenticité de cette référence. C'est bien au même ouvrage que doit songer Ammien Marcellin (XV, 9), lorsqu'il déclare puiser ses renseignements dans Timagène : et diligentia Graecus et sermone haec quae diu sunt ignorata collegit ex multiplicibus libris, cujus fidem secuti obscuritate dimota eadem distincte docebimus et aperte. Il semble, en effet, certain, d'après les paroles mêmes d'Ammien, qu'il a en vue un ouvrage spécial sur la Gaule, et M. Hirschfeld refuse de croire, avec Wachsmuth, qu'il se soit agi d'une subdivision du livre de Timagène lhp\ paiiXswv, connu seulement par cette citation d'Etienne de Byzance : MiXûai, o't Tipôtepov £&Xv>|Mi, o>; Tt|xayâvr]ç ■npwtf;) Pa<TiXéu>v. Hien II est moins prouvé que l'hypothèse de Gutschmid et de Wachsmuth, d'après laquelle cet écrit llep\ favù.iw aurait été l'œuvre capitale de Timagène. M. Hirsch-
feld pense, avec Daub, qu'il est question du même ouvrage dans la notice de Suidas sur Timée : eypa^e rcspi E'Jpiaç xai tô>v èv aÙTrj lïôXewv xac paaiXéwv fkêXîa y'. Un livre sur ce sujet ne peut, en effet, être attribué au Sicilien Timée, qui s'est occupé exclusivement de l'ouest de l'Europe. Déjà Cari Mùller, sans tenir compte de ce passage de Suidas, et seulement d'après le contenu des fragments de Timagène, a supposé que ce dernier avait écrit un ouvrage spécial sur la Syrie. Ainsi s'expliquerait tort bien que le Pseudo-Plutarque ait pu qualifier Timagène de Etfpo;. Il y a donc eu, chez Suidas, confusion entre Timée et Timagène. M. Hirschfeld croit avoir découvert, chez Pline, une seconde confusion portant sur les mêmes noms : l'ouvrage cité par Pline, Timaeus historiens de medicina melallica, serait en réalité de Timagène qui, au § 118 du livre XXXIII, est allégué comme autorité pour l'existence du cinabre en Ethiopie.
Le livre de Timagène sur les villes et les rois de Syrie, cité par Suidas, est-il identique à celui que mentionne Etienne de Byzance sous le titre IIep\ pao-iXlwv? M. Hirschfeld est disposé à le croire, sans vouloir rien affirmer à ce sujet. Il est possible qu'il ait écrit aussi une histoire d'Alexandre, à laquelle Tite-Live paraît faire allusion dans sa diatribe contre les levissimi ex Graecxs qui exaltent Alexandre le Grand pour diminuer les Romains, et même Parthorum contra nomen Romanum gloriae favent. Mais il n'est pas nécessaire de voir là une allusion aux (tem^etç de Timagène. Son histoire d'Alexandre pouvait aussi bien faire partie d'une histoire universelle, à la manière de celle d'Éphore, qui remontait jusqu'aux origines et faisait une grande part à ce que nous appelons aujourd'hui l'histoire de la civilisation et des mœurs.
Gutschmid a soutenu l'hypothèse que l'ouvrage de Trogue-Pompée, connu par l'extrait de Justin, n'était autre qu'une rédaction latine du Ilepi paoOiwv de Timagène. Cette hypothèse a été reprise par Wachsmuth, d'après lequel Trogue-Pompée aurait toutefois utilisé, outre Timagène, de nombreux historiens grecs depuis Éphore jusqu'à Posidonius. Si l'on admet en principe que Trogue-Pompée s'est servi de Timagène et si l'on suppose que Timagène est la source de Tite-Live dans le passage relatif aux invasions gauloises en Italie, il faut nécessairement instituer une comparaison entre ce passage et la rédaction de Trogue-Pompée telle que nous l'a conservée Justin.
Or, Justin parle en deux endroits de l'invasion des Gaulois en Italie. Au ve chapitre du XXe livre, il mentionne une ambassade que les Gaulois, après avoir brûlé Rome, envoyèrent à Denys qui assiégeait Crotone et il ajoute : his autem Gallis causa in Italiam veniendi sedesque novas quaerendi intestina discordia et adsiduae domi dissensiones fuere, quarum taedio cum in Italiam venissent, sedibus Tuscos expulerunt et Mediolanium, Comum, Brixiam, Veronam, Bergomum, Tridentum, Vicetiam condiderunt. Cette tradition n'a en commun, avec celle de Tite-Live, que la fondation de Mediolanium, Brixia et Verona (Tite-Live ne nomme pas les autres villes), mais diffère complètement de celle-ci par les motifs allégués. En revanche, la seconde mention que fait Justin de l'invasion gauloise (XXIV, 4) présente des concordances tout à fait frappantes avec Tite-Live :