Millier, Handbuch der Archaeologie
ANNEXE r, 249
circulaires parallèles, avec correspondance exacte des représentations particulières, que dans plusieurs de ces représentations (telles que les combats d'animaux et les danses, que Ton trouve sur les anciennes peintures de vases, et la ville assiégée, motif que fournissent les bas-reliefs assyriens), on peut reconnaître des réminiscences d'œuvresd*art qui existèrent réellement*. »
Ainsi Otfriei Mùller, en 1835, concédait seulement la possibilité de prototypes partiels de la description homérique ; en 1864, on est déjà plus avancé, puisque, dans l'intervalle, les bas-reliefs des palais assyriens ont été ramenés à la lumière et que Ton a appris à mieux connaître les vases peints grecs du style oriental.
Vers la même époque, l'attention des archéologues était appelée sur les coupes d'argent doré, travaillées au repoussé et ornées de gravures, qui furent découvertes à Chypre, à Agylla, à Préneste, à Ninive môme. Ces monuments de «l'imagerie phénicienne», comme l'appela M. Clermont- Ganneau, présentent, sur une surface assez restreinte, un grand nombre de figures, souvent disposées en groupes qui suggèrent l'idée des épisodes successifs d'une même histoire. Comme l'on avait quelque raison de croire que les œuvres d'art homériques sortaient de fabriques phéniciennes, l'opinion s'accrédita que le bouclier d'Achille devait se rattacher à la même série que les patères historiées deCurium, d'Amathonte et de Caere. C'est le sentiment que l'on trouve exprimé dans la plupart des livres d'archéologie publiés entre 1865 et 1880. Citons d'abord l'opinion de M. Clermont-Ganneau * : « Nos monuments phéniciens nous fournissent le moyen de résoudre pratiquement une question homérique qui a préoccupé les critiques de toute époque : la description du bouclier d'Achille. Homère nous montre les personnages se livrant à des actes successifs et variés. On admettait généralement que le poète s'était laissé entraîner par son imagination et avait ajouté à sa description des traits, des actes même qui ne devaient pis, qui ne pouvaient pas être exprimés... La coupe de Palestrina nous fait immédiatement toucher du doigt le simple procédé à l'aide duquel la variété et la succession des actes devaient être figurées sur le prototype du bouclier d'Achille: la répétition des acteurs. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que certaines scènes du bouclier d'Achille se retrouvent littéralement sur quelques-uns des vases phéniciens venusjusqu'à nous, vases dont Homère a certainement connu les analogues, d'après ce qu'il dil luimême. Par conséquent, rien ne peut nous donner une idée plus précise du bouclier d'Achille que la coupe de Palestrina et les autres monumenls congénères, avec leurs sujets variés se déroulant, moment par moment, dans des zones concentriques. »
« Lors même qu'Homère décrit des œuvres qui paraissent imaginaires, écrivait un peu plus tard M. Saglio*, il ne s'éloigne pas beaucoup de ces
1. Bursian, Griechiscfie Kunst, daus YEncyclopaedit d'Ersch etGrubcr, p. :t!)7.
2. lievue critique, octobre 1878 [Imayerie phénicienne, t. 1, p. xxxi).
3. Saglio, Dictionnaire des antiquité/}, article Caelatitra, p. '.83.
modèles assyriens, égyptiens, phéniciens qui étaient alors tant admirés. Celle même qui a été l'objet de plus de discussions, le bouclier d'Achille, est conforme à un type que nous pouvons imaginer d'après celui des rondaches qui servaient alors à la défense et à celles qui ont été retrouvées en Étrurie, à Chypre, à Rhodes ; les sujets représentés sont distribués dans des zones de la même manière que sur les boucliers de Caere et à l'intérieur des coupes; l'analogie est suffisante pour que nous ne rejetions pas dans le domaine de la fantaisie pure les descriptions du poète. »
L'art des coupes dites phéniciennes est éminemment éclectique : les motifs assyriens et égyptiens se trouvent réunis sur les mêmes œuvres et les représentations de la vie réelle y voisinent avec celles de la fable. C'est ainsi qu'on y trouve des hommes et des animaux ailés à côté de guerriers, de danseurs et de musiciens, des sphinx et des griffons à côté de lions, de taureaux et de chevaux. Rien de tel sur le bouclier homérique : à l'exception de deux divinités, qui ne se distinguent des hommes que par leur taille1, et de trois figures où il reconnaît des démons, Homère n'entre pas dans le domaine de la fantaisie. Il y avait donc entre le bouclier et ses prétendus prototypes une différence essentielle et rien n'autorisait à répéter, comme on le faisait de confiance, que l'œuvre décrite dans Y Iliade était assyrienne, égyptienne ni surtout phénicienne par ses éléments.
Survinrent les découvertes de Schliemann à Mycènes. Parmi les trésors recueillis par ce chercheur, on ne trouva rien d'analogue aux coupes de Curium; en revanche, le nettoyage d'une lame de poignard (par M. A. Koumanoudis) fit paraître une série de figures inscrustées, représentant une scène de chasse, où les personnages et les animaux s'enlèvent en or sur le fond de bronze. Au lieu de la technique du repoussé ou de la gravure, on avait là de très anciens exemples d'incrustation, avec des nuances délicates de coloration obtenues par l'emploi d'un métal plus ou moins pur^
M. Milchhœfer, en 1883, montra l'importance de cette découverte pour la question qui nous occupe*. Il commença par établir que la description homérique du bouclier ne pouvait pas s'appliquer à une œuvre au repoussé : comment comprendre, dans cette hypothèse, la vigne aux rameaux d'or pliant sous le faix de grappes de raisin aux teintes sombres et soutenue par des pieux d'argent bien alignés3? Comment comprendre le troupeau où les bœufs étaient alternativement en or et en étain, ou les glaives d'or suspendus aux baudriers d'argent1? L'incrustation, combinée avec la gravure, permettait seule d'obtenir les eflets décrits par Homère. Or, les lames de poignards de Mycènes satisfont pleinement à toutes ces données littéraires ; les tons variés de l'or, tantôt éclatants, tantôt sombres, sont le commentaire le plus exact de la description du « champ
1. Comme l'a vu M Reichel, ce sont sans doute des chefs d'armée qu'Homère aura pris pour des dieux (Botnerische Wa/fen, Vienne, 1894).