Florus, liv. I, ch. xxxvn
4. Voir dans la Revue celtique , t. III, p. 175, le récit de la mort du héros irlandais Cûchulainn, abrégé par M. Whitley Stokes d’après le livre de Leinster, ms, du milieu du xne siècle. Cf. César, De bello Gallico , liv. IV, ch. xxiv; liv. V, ch. ix.
5. Livre de Leinster, ms. du milieu du xue siècle, publié en fac-similé par l’Académie royale d’Irlande, avec une savante introduction de M. R. Atkinson, p. G4, col. 2. Cf. Leabhar nah Uidhre , ms. de la fin du xie siècle, publié aussi en fac-similé par le même corps savant sous la direction de M. Gilbert, p. 61, col. 1. O’Currv a publié une traduction anglaise de ce passage d’après le Leabhar nah Uidhre , dans Manners and customs of the ancient lrish , t. II, p. 363.
à deux druides dont l’histoire nous a (ransmis les noms. Une fois le christianisme introduit, les druides conservèrent pendant plus d’un siècle leur situation officielle, rivale de celle du clergé chrétien, qui leur faisait une guerre impitoyable. Ils succombèrent avec Tara, capitale de l’Irlande, qui, frappée de malédiction par le clergé chrétien, fut abandonnée par les rois vers l'année 560 L Alors cessèrent de se célébrer les festins royaux de Tara, où se réunissaient tous les grands seigneurs d’Irlande, et où des cérémonies du culte païen s’associaient aux plaisirs de la table. Un vieux traité, conservé dans deux manuscrits de l’Université d’Irlande, contient le plan de la salie du festin de Tara, et on y voit dessinée la place où s’asseyaient les druides, druid , peu de temps avant l’époque où cette salle, dont on montre encore l’emplacement sur le terrain, fut détruite pour jamais. Les druides à cette date n’occupaient plus la place d’honneur : elle avait été prise par d’autres, notamment par le clergé chrétien, par le savant en lettres, litre , comme on disait alors 1 2. Mais avant le christianisme, le druide irlandais tenait dans la société, à côté des rois, le rang le plus élevé. Un jour, l’épopée nous montre une invasion redoutable qui pénètre dans le royaume d’Ulster. Le roi et ses guerriers, atteints d’une maladie merveilleuse qui les rend incapables de combattre, sont réunis dans le palais d’Emain : un messager arrive à pas précipités, et remplit le palais des exclamalions douloureuses par lesquelles il annonce les désastres dont la patrie est victime. Personne ne répond, parce que le roi se tait et qu’aucun habitant d’Ulster ne doit prendre la parole avant le roi. Le roi lui-même ne dit rien, parce que le druide garde le silence, et qu’en présence des druides le roi lui-même ne peut prendre la parole le premier3.
Ainsi, la langue, les mœurs et les institutions de l’Irlande ancienne, telles que sa plus vieille littérature nous les conserve, se rapprochent beaucoup delà langue, des mœurs et des institutions que
1. « Coena postrem a • i • Temrala Diarmait mac Cerbail », Chronicon Scotorum , sub anno 560, édition Hennessy, p. 52. C’est la reproduction à peu près exacte de ce qu’on trouve sous la môme date dans les Annales du Tigernacli : « Cena postrema Tenir a cli la Diarmait mac Cerbuil» , O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores , t. II, p. 141. Sur les causes de l’abandon de Tara, voir Petrie, On the hislory and antiquities of Tara liill, p. 125 et suivantes.
2. Livre de Leinster, p. 29 du fac-similé. Livre jaune de Lecan, col. 810-811. Cf. Gilbert, National manuscripts of Ireland, partie III, pl. XXIV; Petrie, On the hislory and antiquities of Tara hillt p. 204 et suivantes.
3. Tain bo Çuailnge, dans le ms. du xne siècle connu sous le nom de Livre de Leinster , p. 93, col. 2. Cette épopée a été écrite au viie siècle.
nous trouvons chez les Celtes continentaux. Il n’est donc pas téméraire de chercher dans les plus anciens monuments de la littérature irlandaise la solution d’une partie des difficultés qu’a offertes jusqu’ici l’histoire des Celtes continentaux.
Tel sera le sujet principal de ce cours.
Ce sont les origines mêmes de notre histoire nationale.
Avant la conquête romaine, des races diverses ont occupé le sol du pays qui s’appelle aujourd’hui la France, mais une seule a une histoire : c’est la race celtique. Après avoir été pendant des siècles la terreur des Romains, elle a succombé faute non de courage, mais de discipline et d’unité, et, dans l’héroïsme impuissant de sa lutte désespérée contre le génie militaire de César, elle a montré plus de grandeur que sa puissance n'avait eu d’éclat aux jours si brillants de la prospérité. Vercingétorix, vaincu et mourant victime de son patriotique dévouement, inspire plus de sympathie que s’il eût été vainqueur ; il tient, dans la pensée française, plus de place que Brennus debout sur les ruines fumantes de Rome et menaçant dans leur dernier asile les fuyards de l’Allia. Brennus triomphant nous laisse froids. Nous nous intéressons à Vercingétorix presque comme à un Français et comme s’il eût été notre contemporain. Nous sommes émus en pensant au malheur de ce noble héros, qui, livré comme Jeanne d’Arc au dernier supplice par les ennemis de son pays, n’eut pas, comme elle, au moment fatal, la consolation suprême de sentir accomplie sa mission libératrice.
Rome nous a conquis définitivement; elle nous a imposé même sa langue, c’est- à-dire pour tous les instants de notre existence la forme de la pensée, et la magie de la puissance romaine a jeté sur notre esprit ce joug tyrannique avec un succès si étrange que, depuis quinze siècles au moins, nous le portons sans en sentir le poids : ce qui avait été le signe de la servitude est devenu un élément de notre nature même.
Cependant nous ne pouvons lire les guerres des Gaulois contre Rome, surtout la dernière de ces guerres terribles, sans comprendre qu’il coule dans r os veines plus de sang gaulois que de sang romain ; aussi n’y a-t-il pas un coin de la France où l’archéologie celtique ne soit en honneur, et où on ne la considère comme un des aspects les plus importants de notre histoire. On forme des collée-
tions de monnaies, de poteries, de bijoux celtiques : on lire du sol de nos cimetières antiques et on fait apparaître au jour les ossements des guerriers gaulois avec leurs grandes épées, leurs colliers d’or et les débris de ces chars sur lesquels ils ont parcouru l’Europe, portant d’abord avec eux pendant des siècles les joies de la victoire, puis enfin ramenant tristement de ce côté-ci du Rhin la défaite et ses amertumes.
Le moment est venu d’étudier la langue de ces guerriers longtemps redoutés, dont les tombeaux nous ont livré les armes et les viriles parures. Il ne faut pas seulement chercher les formes matérielles de leur civilisation dont les monuments figurés ont été classés avec tant d’ordre par M. Alexandre Bertrand sous les voûtes splendides du musée de Saint-Germain.
Il faut pénétrer leur pensée même, lire leur parole mutilée, tantôt sur les débris antiques où une main contemporaine l’a inscrite, tantôt dans les manuscrits du moyen âge où la tradition l’a fait parvenir en la mêlant à divers éléments plus modernes dont il est nécessaire de la séparer. Des étrangers, inspirés par le seul amour de la science, nous ont précédés dans ce labeur, avec succès, en Allemagne et en Angleterre, deux pays où l’étude des langues celtiques a pénétré dans l’enseignement des universités h Ç’a été la conséquence logique et forcée du progrès général de la linguistique.
Les résultats que ce progrès amène hors de France devaient se produire à plus forte raison en France, où la grammaire comparée des langues indo-européennes a su, grâce aux travaux de M. Bréal, conquérir définitivement sa place dans la science et dans l’enseignement 1 2, et où la branche celtique de cette étude nouvelle présente un intérêt national. Un cours de celtique est fait depuis plusieurs années avec autant de science que de distinction à l’École des hautes études, par M. Gaidoz, qui a eu l’heureuse initiative de donner en France un centre aux études celtiques par la fondation d’une Revue 3.
1. Dès 1875, M. Windiscli, aujourd’hui professeur à l’université de Leipzig, a professé à Strasbourg le vieil irlandais, et c’est à ce cours que M. Zimmer, l’un des celtistes les plus distingués de notre temps, a commencé ses études celtiques. Le savant M. Rhysest professeur de celtique à l’Université d’Oxford depuis 1876.
2. L’enseignement de la grammaire comparée des langues indo-européennes suivant la méthode moderne date au Collège de France de 1364, où M. Bréal a commencé son cours.
3. Le cours de M. Gaidoz date de 1876; la Revue celtique avait commencé à paraître en 1870.
MM. les professeurs du Collège de France ont pensé que le môme enseignement devait prendre place dans le programme du grand et célèbre établissement scientifique dont ils continuent avec tant de succès les traditions plus de trois fois séculaires. Leur vœu a été favorablement accueilli par M. le Ministre de l'instruction publique1 et par les Chambres. M. le Président de la République, après avoir établi cet enseignement nouveau, m’a fait l’honneur de m’en charger 2.
J’espère que la bienveillante indulgence de mes auditeurs facilitera l’accomplissement de la mission qui m’est confiée.