‹ Les Celtes et les langues celtiques; lecon d'ouverture du cours de langue et littérature celtique fait au Collège de FranceChapitre 4 sur 7 · Ptolémée, édition Nobbe, liv. 11, ch. u · texte numérisé non relu

Ptolémée, édition Nobbe, liv. 11, ch. u

servé ce mot comme nom commun sous la forme dun , avec le sens de château, forteresse, habitation royale.

C’est ainsi que les langues et la littérature néo-celtiques nous donnent la solution d’une partie des difficultés que nous offrent les débris de la civilisation celtique transmis jusqu’à nous par les monuments de l’antiquité grecque et romaine. Ce n’est pas d’aujourd’hui seulement qu’on a commencé à comprendre de quel secours peuvent être les langues et la littérature néo-celtiques pour les chercheurs qui font de la civilisation celtique ancienne l’objet de leurs études. Sans sortir de notre siècle et de la France, je citerai le savant auteur de Y Histoire des Gaulois , M. Amédée Thierry, dans le livre duquel plusieurs générations de Français ont puisé ce qu’elles savent de nos origines nationales. Je citerai M. Henri Martin1 qui, dans ses éloquents travaux sur l’histoire de France, a suivi, pour l’étude des époques antérieures à la conquête romaine, le même procédé que M. Amédée Thierry 2. C’est le procédé que je compte employer aussi ; seulement il y aura dans l’application une différence sur laquelle je dois appeler l’attention. Quand les savants français ont voulu, jusqu’ici, chercher dans les langues néo-celtiques l’interprétation des mots gaulois transmis jusqu’à nous par les monuments de l’antiquité classique, quand ils ont demandé aux textes néo-celtiques l’explication des textes grecs et romains qui concernent les mœurs, les institutions, la religion des Gaulois, c’est aux langues et aux textes néo-celtiques modernes qu’ils se sont adressés. C’est au pays de Galles qu’ils ont été demander leurs principaux éléments d’information, quoique pendant plus de trois siècles cette partie de la Grande-Bretagne ait été soumise à la domination romaine, et ait subi la puissance d’assimilation qui a partout caractérisé le génie romain.

Nous avons aujourd’hui à notre disposition une autre source d’information : c’est la langue et la littérature du vieil irlandais 3.

On écrivait déjà des livres en irlandais au vn% peut-être même au vie siècle de notre ère, et la bibliothèque de Milan contient un

1. C’est un devoir et un plaisir pour nous de rappeler ici les démarches actives et réitérées par lesquelles M. Henri Martin a préparé la création de la chaire de celtique du Collège de France.

2. 11 a été aussi appliqué par Roget de Belloguet, Ethnogénie gauloise ; et par Pictet, De l’affinité des langues celtiques avec le sanscrit.

3. M. Henri Martin est le premier qui en France ait signalé aux savants les manuscrits irlandais de Dublin. 11 l’a fait dans la Revue de Paris, 1862.

manuscrit irlandais qui paraît avoir été écrit au vme siècle \ L’Irlande possède une littérature épique considérable, dont les plus anciens monuments, conservés d’abord par la tradition orale, ont été mis par écrit vers le vne siècle, et parmi les nombreux manuscrits qui la conservent, il en est un qui remonte à la fin du xie siècle, un autre au milieu du xne 2. La découverte de la langue dans laquelle ces vieux textes sont écrits remonte à Zeuss, auteur d’une Grammatica celtica dont la première édition date de l’année 1853 3. Les premiers savants qui aient mis en lumière les trésors de la vieille littérature irlandaise sont O’Curry4 et O’Donovan5 enlevés à la science par une mort prématurée, il y a vingt ans6.

Le vieil irlandais a conservé une déclinaison plus complète, sur certains points, que la déclinaison latine : cinq cas au singulier, quatre au pluriel, deux au duel ; et cette déclinaison présente la parenté la plus intime avec la déclinaison gauloise, telle qu’on peut

1. Différentes parties de ce ms. ont été publiées par Zeuss dans sa Grammaire; par M. Nigra, Revue celtique , I, 66-84; par M. Whitley Stokes, Goidelica , 2e édition, p. 17-51; et en dernier lieu par M. Ascoli, Il codice irlandese delV Ambrosiana (avec photogravure d’une page), Turin, 1878, in-8°, 112 pages. — Il existe aussi des mss. irlandais du ix° siècle. Celui de Saint-Gall, n° 904, a été publié par M. Ascoli, dans le second volume du môme ouvrage; celui d’Armagb, par M. Whitley Stokes, Goidelica; et M. Gilbert en a donné un fac-similé dans ses National manuscripts of Ireland. Sur les autres, voir Zimmer, Glossae hibernicae , Berlin, 1881, in-8°.

2. Ils ont été tous deux publiés intégralement en fac-similé par l’Académie royale d’Irlande, l’un en 1870, l’autre en 1880. Il en sera question encore p. 20, n. 5.

3. Il faut se servir aujourd’hui de la seconde édition, publiée à Berlin par Ebel, en 1872.

4. Les principaux travaux d’O’Gurry sont : 1° ses catalogues inédits des mss. irlandais de l’Académie royale d’Irlande et du British Muséum, comprenant l’un 394 mss., l’autre 167, et formant à eux deux un peu plus de neuf volumes in-fol.; 2° l’ouvrage intitulé : Lectures on t/ie manuscript materials of ancient irish history , un vol. in-8 de 722 pages et 26 planches, dont une seconde édition a paru à Dublin en 1878; 3° les second et troisième volumes de l’ouvrage intitulé : On the manners and customs of the ancient Irish, Dublin, 1873, in-8; 4° des copies de textes de jurisprudence irlandaise utilisées dans la collection des Ancient laws of Ireland, etc., etc.

5. On doit à O’Donovan : 1° une grammaire irlandaise, A grammar of the irish language, Dublin, 1845 ; 2° une édition des Annals of the four Masters, texte irlandais et traduction anglaise, avec des notes considérables, sept vol. in-4°; 3° un catalogue inédit de 55 mss. irlandais du collège de la Trinité, de Dublin, en un vol. in-folio, dont la Bibliothèque nationale de Paris possède une copie ; 4° la copie et la traduction qui ont servi de base aux premiers volumes des Ancient laws of Ircland , etc., etc.

6. O’Donovan est mort en novembre 1861 ; O’Curry quelques mois après en 1862.

l’observer dans les inscriptions lapidaires, dans les légendes des monnaies et dans divers textes latins qui contiennent des mots gaulois.

Dans l’épopée irlandaise, nous trouvons les mœurs et les institutions des Gaulois du temps de César; sur certains points môme, des usages plus anciens. Le guerrier épique de l’Irlande combat en char, comme les guerriers gaulois cisalpins à la bataille de Sentinum, 295 avant J. -C. \ comme le roi cisalpin Virdumâros à la bataille de Clastidium, 222 2 ; comme le roi transalpin Biluitos, mis en fuite par le consul Q. Fabius Maximus en 121 1 2 3. Quand, au milieu du siècle suivant, de 58 à 51, César acheva la conquête de la Gaule transalpine, l’usage du char de guerre était passé de mode dans ce pays. César le retrouve en Grande-Bretagne dans ses expéditions des années 55 et 54 : c’est sur un char de guerre que combattent les guerriers du plus ancien cycle héroïque de l’épopée irlandaise4.

Le druidisme est une des institutions qui, dans la Gaule transalpine, ont le plus frappé les auteurs grecs et les auteurs romains. Nous retrouvons le druidisme en Irlande, dans la littérature épique et dans l’histoire. Un des monuments du plus ancien cycle héroïque nous montre le druide Cathbad ( Cathbad , drui) se promenant entouré de ses élèves, auprès de la royale forteresse d’Émain, capitale de l’Ulsler; ce qu’il enseigne à ces jeunes gens, c’est la science druidique (druidecht), et il prédit le brillant avenir réservé à Cûchulainn, héros de celte épopée5. Quand, avec saint Patrice, l’histoire et la légende chrétienne succèdent à la littérature épique, le druidisme est encore vivant : des druides prédisent, dit-on, l’arrivée de Patrice ; le roi suprême d’Irlande a deux filles, et leur éducation est confiée

1. Tite-Live, liv. X,cb. xxvm, § 9; Orose, liv. III, cli. xxi. Suivant Orose, il y aurait eu à cette bataille mille carpentarii ou cochers gaulois conduisant des chars.

2. Properce, liv. IV, chant x, v. 39-/44. Cf. Tite-Live, Epiiome , liv. XX; Ampélius, ch. xxi ; Florus, liv. II, ch. xx; Eutrope, III, vi; Acta triumphorum, dans le Corpus inscriptionum latinarum> t. 1 , p. 453. Cf. Mommsen, Roemische Geschichte, 6e édit., t. I, p. 557.

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