LA GAULE AU TEMPS DE CÉSAR
encore faut-il distinguer ce que César atteste de visu^ et ce qu'il n'a rapporté que par ouï dire. Il y eut des choses dont César eut surtout besoin de s'instruire, comme l'état militaire de la Gaule, son gouvernement, sa constitution politique; il y en eut d'autres qui n'avaient pas pour lui le même intérêt, comme le droit civil du pays.
C'est sous le bénéfice de ces remarques préliminaires que j'entre dans l'étude de la Gaule au moment où elle allait devenir romaine.
César, au commencement de ses mémoires, dit des • Celtes ou Gaulois : Ipsorum lingua Celtœ^ nostra Gain appellantiir.
Je constate en premier lieu, d'après César, que les habitants de notre pays se donnaient, dans leur propre langue, le nom de Celtes.
Il faut donc écarter se qu'on lit dans Strabon, que ce nom n'avait désigné primitivement qu'un peuple voisin de Marseille, et qu'on Tétendit aux populations qui habitaient par de là, faute de les bien connaître * .
^ € Ici Unit ce qui se rapporte aux peuples de la Narbon-
Ce qui est plus vrai, c'est qu'il fut fait de ce nom un très-grand abus sous un autre rapport : on l'appliqua effectivement à tous les pe:uples qui habitaient au-delà du Rhin. Ce fut. dans un temps où l'on ne faisait encore que les entrevoir de loin, sans les connaître exactement : dès que les Germains eurent été vus de plus près et furent mieux connus, on sut bien les distinguer des Celtes. Si la confusion ancienne se retrouve encore plus tard dans quelques auteurs, c'est qu'il y a toujours des écrivains arriérés qui reproduisent sans critique les vieilles erreurs * .
Les Celtes de la Gaule, qui n'avaient qu'une parenté éloignée avec les Germains, étaient au contraire — on l'a vu plus haut — unis par une parenté étroite avec les peuples de l'Archipel britannique. Ceux-ci se donnaient-ils aussi le nom de Celtes? C'est douteux. Mais puisqu'ils étaient de même langue, de même famille que les Celtes proprement dits, on a été autorisé à les comprendre sous ce nom.
« naise, c'est-à-dire aux Celtes, pour me servir de Tanf cienne dénomination; car j'ai idée que c'est aux habitants € de cette province que les Grecs prirent le nom de Celtes « pour rétendre à toute la Gaule. » (Strab. IV, 1.)
^ Cette confusion s'est renouvelée chez les modernes : elle vicie le grand ouvrage de Pelloutier : Histoire des Celtes et particulièrement des Gaulois et des Germains. 1740-50.
D'où vient que les Celtes furent appelés Galli (Gaulois) par les Romains ? Cette dualité de dénomination pour un même peuple surprend tout d'abord.
On imagina une explication qui ne mérite d'être relevée que pour sa singularité *. La contradiction était peut-être plus apparente que réelle. Le mot Galli semble avoir été une forme latine, forme tronquée, du nom de T<xkdLroLi donné aux Celtes par les Grecs. Quant à ce nom de ra^larae, ne se pourrait-il pas qu'il ait été lui-même une forme grecque de l'ethnique Celtes^ ou plutôt Keltes ; car c'est ainsi que le mot se prononçait *? On retrouve dans les deux mots le même fond de consonnes; or, en étymologie, les voyelles ont peu d'importance : c'est aux consonnes, les vrais membres des mots, qu'on doit s'attacher. — Quoi qu'il en soit. César fait foi que les Gaulois ou Celtes n'étaient qu'un même peuple appelé diversement : comment supposer; une erreur de César sur un fait extérieur de ce genre?
^ Gel tas nomine régis amabilis, et matris ejus vocabulo Galatas dicto ; ita enim Gallos sermo grœcus appellat. (Amm. MarceU. XV, 9.
2 Le C se prononce K dans les langues celtiques.
On a cependant prétendu que les noms de Gaulois et de Celtes s'appliquèrent à deux peuples distincts, formant deux branches d'une même famille, qui se partageaient le territoire de la Gaule.
En preuve de cette assertion on a dit qu'il s'y parlait deux langues différentes : une langue celtique, une langue gauloise. C'est ce qu'on a déduit d'un passage de Sulpice Sévère, auteur chrétien qui écrivit en Gaule vers la fin du quatrième siècle. On a de lui, entre autres œuvres, une vie de saint Martin composée enforme de dialogue * : un des interlocuteurs y demande à l'autre qu'il veuille bien lui raconter l'histoire du saint personnage. Celui-ci s'excuse, parce qu'il ne saurait parler qu'un latin gi'ossier : « Il n'importe, reprend celui qui a fait la demande ; Vel celticè^ vel^ si mavis^ gallicè loquere, » Ce langage indique-t-il une dualité de langues? J'y vois plutôt une dualité de dénominations pour un même idiome : « Parlez en langue celtique ou gauloise, si vous préférez ce nom. » — Nulle part ailleurs on ne trouve quelque indice de la coexistence de deux langues, l'une celtique,
^ D. Bouquet, I, 574.
Tautre gauloise : il n'est jamais fait mention que d'une langue appelée indifféremment celtique ou gauloise.
La coexistence de deux peuples, Celtes d'une part, Galls ou Gaulois de l'autre, a été soutenue avec des vues nouvelles par M. Al. Bertrand, conservateur du musée de Saint-Germain * . Selon ce savant, les Gaulois de la Haute-Italie, ceux que Rome nommait Cisalpins, n'y étaient point venus de notre pays, mais de régions danubiennes, voisines des Alpes, d'où seraient parties aussi les tribus de même famille qui ravagèrent la Grèce et fondèrent la Galatie. Telle est l'origine attribuée par M. Al. Bertrand aux Gaulois de la Cisalpine. Plus tard, en franchissant les Alpes dans une direction contraire à celle qu'ils avaient d'abord suivie, les Cisalpins auraient passé dans notre ' pays", habité alors par les Celtes , et en auraient occupé une partie : il y eut ainsi désormais en Gaule des Gaulois et des Celtes.
Ce système, comme on le voit, est le contre-pied de la tradition qui faisait des Cisalpins un peuple originaire de la Gaule. Pour infirmer cette tradition M. Bertrand relève certains traits erronnés, fabuleux du récit où Tite-Live^ montre deux neveux de Bellovèse se dirigeant, au temps de Tarquin, l'un vers la Grèce, l'autre vers l'Italie. J'ai déjà remarqué en passant '
* Archéoloyie celtique et gauloise, 1876. « V. 34.
* Supr. p. 48.
les doutes que soulèvent cette légende et cette date ; mais cela n'autorise pas à rejeter la tradition qui régnait relativement, à l'origine des Cisalpins et des Gallo-Grecs, sortis les uns. et les autres de notre pays.
M. Bertrand a fondé son système sur une interprétation ingénieuse de divers passages de Polybe qu'il a rapprochés. L'auteur grec, dans certains livres de son histoire, s'occupe des affaires de l'Orient, dans d'autres livres des affaires de l'Italie; il emploie tantôt le mot raXarae , tantôt le mot Ke^roe. On avait toujours cru qu'il usa indifféremment des deux locutions pour varier son langage. M. Bertrand voit au contraire dans cet emploi des deux noms une intention profonde : il suppute les ra^aroce et les KeXroj, et remarque que les T(xk<xT(xi prédominent dans certains livres, que les Kc^TOj prédominent dans d'autres; il conclut de ce rapprochement que les Celtes et les Galls ne doivent pas être identifiés.
M. Bertrand invoque encore l'archéologie, les indices que fournissent des sépultures fouillées par nos antiquaires. Il en est où le bronze figure seul, ou prédomine ; dans d'autres se montre le plein usage du fer. M. Bertrand a cru reconnaître deux zones : à l'ouest une zone du bronze, à l'est une zone du fer; ces deux zones lui ont paru démontrer la coexistence de deux nationalités. C'est par les Gaulois du Danube que le fer aurait été apporté en Italie et dans le pays des Celtes qui ne connaissaient encore que le bronze.
Il faudrait donc désormais distinguer deux peuples dans notre ancienne Gaule : des Celtes, et des Gaulois. Il faudrait distinguer deux époques : une époque celtique, et une époque celto-gauloise.
Des interprétations arbitraires de Polybe et des inductions non moins arbitraires tirées de l'archéologie, voilà des fondements bien légers pour soutenir un système aussi contraire aux idées reçues, à tout ce que les anciens ont dit *.
^ M. Bertrand s'est encore autorisé de textes anciens où les / Gaulois et les Celtes sont distingués. Il y eut lieu en effet de les distinguer quand on comprenait sous le nom de Celtes tout ce qui habitait des deux côtés du Rhin : les Gaulois, selon cette idée, ne formaient qu'une branche de la grande nation des Celtes.