CHAPITRE V
César distingue trois régions dans la Gaule : Gallia est omnis divisa in partes tres^ quarum unam incolunt Belgae^ aliam Aquitani^ tertiam qui ipsorum lingua Celtâs^ nostra Galli appellantur. (T. I.) En parlant ainsi, César laisse de côté la partie de la Gaule qui était déjà romaine; il s'occupe seulement de ce qui va devenir sa conquête.
La Celtique était la région centrale, la Gaule purement gauloise; deux régions, Tune située au sud, l'autre au nord, se distinguaient par ime physionomie particulière.
Au sud, était Y A quitaine^ qui s'étendait de la Ga-
ronne aux Pyrénées. Là se mêlaient deux éléments nationaux, des Celtes, des Ibères. L'élément ibérien avait même prédominé : Strabon dit que TAquitaine semblait plu§ ibérienne que gauloise ^
De la Seine au Rhin s'étendait une Gaule Belgique. La conjecture qui se présente naturellement à Tesprit, c'est que cette autre partie de la Gaule tirait de même son caractère particulier d'un mélange de populations appartenant à des races différentes. Telle est aussi l'idée que César nous en donne : il dit que la population de la Belgique se compose, pour la plus grande partie, de Germains qui ont franchi le Rhin et se sont fait par la force une place dans cette partie de la Gaule ^.
On connaissait la date de quelques-uns de ces établissements : ainsi celui des Atuatiques ne remontait pas au-delà de l'invasion des Cimbres et des Teutons qui furent taillés en pièces par Marius s. La tradition
* 'Eo\xaat lï {jiaUov I6r)paiv. (Strab , I. IV.)
2Reperiebat CoBsar plerosque Belgas esse ortos a Germania, Rhenum antiquitus transductos; propter loci fertilitatem ibi consedisse, Grallosque qui eo loco incolerent expulisse. (Cîfes., Il, 4.)
d'autres établissements s'était conservée, sans qu'on put leur assigner une date précise •. Pour le plus grand nombre, l'établissement était immémorial : on savait seulement d'une manière vague qu'une grande partie de la population était venue anciennement d'Outre- Rhin.
Ainsi s'explique une tradition druidique qu'Ammien Marcellin'nous a transmise. Les Druides disaient (par allusion sans doute aux Celtes) qu'une partie de la population de la Gaule était autochtone, fille du sol; qu'une autre était venue du dehors, chassée de ses demeures par diverses causes et surtout par une irruption de la mer '\ Un regard jeté sur la Hollande montre de quels cataclysmes ces terres basses ont dû être le théâtre à différentes époques ^. Quelque irruption des eaux poussa vers la Gaule des populations entières ; leur effort fut irrésistible ; cette partie du territoire gaulois fut ainsi germanisée^
* Gondrusos, Eburones, Gaerœsos, Paîmanos qui uno nomine Germani appellantur. (Cœs., II, 4.) Segni, Condrusique ax gentes et numéro Germanorum. (Oses., VI, 32.) Nervi circa affectationem originis germanicœ ultro ambitiosi sùnt. (Tacite, Germ. 28.)
2 DrysidiC memorant rêvera fuisse popuU partem indigenam ; sed alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus transrhenanis, crebitate bellorum Bt alluvione fervidi maris sedibus suis expulsos. (Amm. Marcell., XV, 9.)
' Vers 1282 la mer rompit la langue de terre qui faisait auparavant un lac intérieur de ce qui devint le Zuiderzée. (Geffroy, Rome et les barbares ^ p. 8.) Ces régions n'avaient sans doute pas été plus épargnées dans l'antiquité.
Strabon atteste que sa physionomie était plus germaine que gauloise. La langue celtique avait cependant prévalu : Saint Jérôme avait entendu parler à Trêves dans sa jeunesse Tidiome qu'il retrouva chez les Galates^
. A cette idée que César nous donne de la Belgique, M. Am. Thierry, dans sa belle Histoire des Gaulois^ a substitué un système que je discuterai plus loin : les Belges sont devenus des Kymris, parents des Celtes, arrivés plus tard, qui dépossédèrent les Celtes d'une partie du territoire occupé par ceuji^-ci.
On ven*a combien ce système, malgré le succès qu'il a obtenu, est fragile, Le moment n'est pas venu de l'apprécier» puisque je me renferme provisoirement dans ce que les anciens nous ont appris ; ils ne soupçonnèrent rien de pareil ; c'est sur des légendes du pays de Galles et de l'Irlande que M. Am. Thierry a fondé son système.
Mais il existe entre César et Strabon un désaccord qu'il faut éclaircir, La limite occidentq.le de la Belgique est fixée par César à la Seine, tandis que Strabon la recule jusqu'à la Loire.
Une telle contradiction serait étrange s'il s'agissait
^ V. iupr,, p. 52. Les Trévires étaient d'origine germanique : c Trevirr circa affectatiouem germanica} originis ultro ambitiosi suut. » (Taeite, Germ,, 28.)
de divisions politiques, administratives, qui de leur nature sont certaines et précises ; mais il s'agit de divisions géographiques, déduites de la physionomie des différentes parties du pays. Il se peut que la région située entre la Seine et la Loire ait eu une physionomie équivoque ; ce qui la faisait ranger par les uns dans la Belgique, par d'autres dans la Celtique. Les Germains, en effet, durent se mêler en moindre proportion aux Gaulois à mesure qu'on s'éloignait davantage de la Germanie : ils purent pénétrer jusque dans la pé* ninsule armoricaine, sans y opérer un changement pareil à celui qui se fit dans la région située entre le Rhin et la Seine. L'histoire des campagnes de César dans la Gaule prête quelque appui à cette conjecture. La Celtique ne remuait pas quand les Belges prirent les armes : la Celtique reste encore immobile; au contraire la péninsule armoricaine fait cause commune avec les Belges soulevés, et s'attire ainsi un cruel châtiment. Cette conduite n'est-elle pas l'indice de rapports particuliers, de liens étroits entre les Armoricains et les Belges ?
La Belgique était la partie forte de la Gaule *. César en donne deux raisons : la première c'est que les peuples d'Outre-Rhin n'avaient pas cessé de faire effort pour s'établir de l'autre côté du fleuve. Tous
^ ^ Omnium fortissimi suntBelgse. (Caes. , 1, 1 .) Au temps de rinvasion des Gimbres, la Belgique avait pu, presque seule, leur fermer son territoire. (Gses., II, 4.)
les Belges, Gaulois anciens et Germains devenus des Gaulois nouveaux, s'unissaient pour défendre leur territoire contre ces entreprises. Les habitudes guerrières furent ainsi constamment entretenues.
D'autre part, la situation de la Belgique l'avait rendue peu accessible aux influences civilisatrices et amollissantes qui pénétraient peu à peu le reste de la Gaule ; la Belgique resta plus belliqueuse parce qu'elle restait plus barbare. Aussi, dans la lutte suprême, lorsque César laisse voir ses projets c'est la Belgique qui la première prend les armes; c'est là que le conquérant trouve la plus énergique résistance ; la Belgique terrassée, le sort de la Gaule est décidé.