Les cent et un Robert-Macaire
Salut au héros de l’Odyssée dont nous nous faisons l'Hoinère! — Salut à l'inséparable compagnon du grand homme ! salut au fidèle Achate du pieux Énée en pantalon garance !
Nous voici au premier chapitre de cette histoire phénoménale, plus fertile en incidents dramatiques , drôlatiques et gendarmifiques surtout , que tous les romans de Cervantes et de Lesage. Nous avouons que nous n’entreprenons pas cette aventureuse narration sans une certaine crainte : l’existence du héros qui va nous occuper de nouveau a déjà été si connue du public qu’il serait dangereux peut-être de vouloir broder sur un canevas appartenant pour ainsi dire au domaine de l’Histoire. Il en est de Robert-Macaire comme de don Quichotte, comme de Gil Blas : i!s ont
existé véritablement, tous leurs discours sont gravés dans la mémoire, et vouloir y changer un mot serait un crime véritable , dont demanderaient justice tous les membres de l’institut historique.
Cela dit, nous commençons la chronique des faits et gestes d'un chevalier d’industrie qui fut sans peur, mais non sans reproche.
A peine échappés des prisons de Lyon , dont les barreaux sont si épais, ainsi que Bertrand l’a entendu dire dans la société , les deux célèbres amis voyageurs arrivent dans la fameuse Auberge des Adrels, ei là, après avoir fait un dîner copieux avec du fromage de Gruyère , Robert et Bertrand tenant conseil auprès d’une table non couverte d’un tapis vert, le conseil décide à l’unanimité des voix:
1° Qu’on n'a pas d’argent dans la poche pour payer le festin que l’on vient de consommer ;
2° Que la crise commerciale actuelle rendrait fort difficile l’escompte d'une lettre de change tirée par Bertrand sur Robert;
3° Que le propriétaire de Y Auberge des Adrets est un homme fort mal élevé, et qui ne consentirait pas à faire crédit aux deux voyageurs sur leur bonne mine.
Dans cette circonstance critique, la première idée qui se présente à l’esprit de Robert est de laisser en gage, entre les mains de l’aubergiste, son ami Bertrand; mais Bertrand, trouvant celte proposition peu parlementaire, la repousse avec toute la vigueur de ses poumons , et consent tout au plus à laisser en plan son parapluie. — Mais après un mûr examen du meuble en question, on reconnut qu’il était lui-même comme l’examen, c’est-à-dire très-mûr, et l'assemblée, rejetant la proposition, passa immédiatement à V ordre du jour.
Bertrand, pour acquérir les fonds nécessaires au paiement de ce malheureux morceau de fromage de Gruyère, propose successivement de demander au directeur du théâtre de Lyon une représentation à bénéfice, à titre d’artistes voyageurs dans la débine; — ou bien , de faire jouer une queue d’honneur au billard de V Auberge des Adrets, au profit des orphelins du tremblement de terre de Lisbonne; — ou bien enfin, troisième moyen, le plus commode de tous et le plus à portée de toutes les fortunes, Bertrand propose de quitter immédiatement l’hôtel sans demander Y addition du pain et du fromage.
Cette dernière motion fit tressaillir Robert - Macaire , depuis la plante des pieds jusques et y compris la plante des cheveux; et se redressant de toute la hauteur d’un homme dont la fierté est révoltée , Robert s’écria : — Lever le pied sans demander la carte ! mais Bertrand , vous n’y songez pas !... vous voulez donc nous faire passer pour des polissons?
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Bertrand, tout honteux du peu de succès de sa proposition, baissa la tête, et , pour prendre contenance, se mit à frotter le taffetas de son parapluie afin de le rendre un peu plus brillant , car l'averse du guignon , et toutes les vicissitudes d’une existence passablement orageuse, avaient déjà pas mal terni l’éclat du dôme protecteur qui tournait légèrement au riflard.
Bertrand fut tout à coup tiré de son occupation par la voix de Robert, qui, à l’instar et avec la joie d'Archimède, s’écria : — Je l’ai trouvé!
— Quoi donc? — exclama Bertrand à son tour, — une pièce de dix sous !... fameux !
Robert ne daigna pas répondre à cette question empreinte de simplicité ; et, se cambrant fièrement en arrière, en passant le pouce entre le gilet et la chemise , comme un gentilhomme très-anglais , il jeta à la face de Bertrand ces mémorables paroles qui nous ont été transmises par l’histoire :
— Écoute, Bertrand, nous n’avons pas de fonds, parce que nous n’a-
vons pas de caisse; ayons une caisse, nous aurons des fonds; tu me comprends?
Bertrand fit un signe très-diplomatique, qu’on pouvait interpréter de toutes les manières, et à la volonté des personnes. — Robert, satisfait de cette approbation , continua :
— Voici la chose ! — Bertrand, j’adore l’industrie.... Si tu veux, nous créerons une banque ; mais là, une vraie banque ! Capital : cent millions de millions , cent milliards de milliards d’actions. Nous enfonçons la Banque de France , nous enfonçons les banquiers, les byinquistes ; nous enfonçons tout le monde !
— Oui ; mais les gendarmes ?
— Que tu es bête, Bertrand ! est- ce qu’on arrête un millionnaire?
Pari?, ehez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacraik-tf. et Comp., rue Damiette
Robert-iîlacaire pl)tlantl)rope*
De l’auberge des Adrets nous tombons au beau milieu de Paris. La maison de banque fondée sous la raison sociale Macaire, Bertrand et Comp% n’ayant pas eu tout le succès désirable, les deux industrieux amis vinrent exercer la profession d’industriels dans la célèbre capitale qui renferme dans ses murs l’élite des arts, des sciences et des lettres, plus, quatre mille forçats libérés , jeunes hommes ayant éprouvé des malheurs, mais lettrés aussi.
Dès son entrée dans le chef-lieu du département de la Seine, le cœur de Robert-Macaire fut vivement ému du spectacle affligeant que présentait celte grande famille de huit cent mille individus qui, loin de vivre
entre eux comme des frères, ne sont pas le moins du monde cousins. — Robert, véritable philanthrope, comprit qu’une association qui viendrait à lier tous les membres de cette vaste famille qui compose Paris serait d’autant plus profitable , qu'un caissier probe et intelligent servirait de point central à ce réseau immense.
Dans notre siècle on vit tellement vite, et tant d’événements nouveaux viennent faire oublier les événements de la veille, que, pour comprendre parfaitement aujourd’hui la pensée qui avait présidé à la formation de la Société du Clystère, il est nécessaire de se reporter à l’époque où cette société prit naissance.
11 y a trois ans environ , tous les Français furent saisis tout à coup d’un bel accès de philanthropie; une lutte généreuse était ouverte pour savoir à qui resterait la palme de l’humanité et de la bienfaisance. — Ces hommes éminemment généreux se mirent à créer une foule de Sociétés particulières, qui toutes avaient pour but d’être utiles à la société en général. — De tous côtés, on se cassait la tête pour trouver un moyen d’être utile à ses contemporains.
L’un inventait une Société philanthropique des Fricandeaux , qui , moyennant trois sous par plat , devait servir des festins de Balthazar à domicile ; — désormais, on ne pouvait plus mourir de faim, à moins de n’avoir pas trois sous dans sa poche ; — et encore la Société faisait-elle un crédit de quarante-cinq ans !
L’autre inventait une Société philanthropique des Tempêtes! Grâce à cette Société, personne ne peut plus se noyer : lorsque par malheur on tombe à i’eau , il suffit d’écrire immédiatement au gérant de l'établissement, place Vendôme, à Paris, et on est repêché aux frais de la Société. (Les lettres non affranchies ne sont pas reçues.)
Celui-ci, touché du désagrément que l’on éprouve à endosser pour huit années l’uniforme de tourlourou, vint à créer une Caisse d'épargne au moyen de laquelle tous les jeunes Français seront exempts de la conscription .
Celui-là enfin imagine une Société, toujours philanthropique, qui, sous le prétexte de soigner gratis les malades, a pour but de faire mourir de faim tous les médecins et tous les apothicaires de Paris.
Robert-Macaire , dans son accès de philanthropie , n’a pas été jusqu’à donner gratis tous ses soins à l’humanité souffrante, et on ne pouvait être reçu de la Société du Clystère qu’en payant une prime de douze francs par an!
C’est dans cette première opération de Robert-Macaire, que nous voyons apparaître la grande affiche, cette compagne inséparable de l’industrie moderne, cette trompette des carrefours; — si l’affiche a pris
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