‹ Les cent et un Robert-MacaireChapitre 21 sur 22 · PIÉTÉ FILIALE · texte numérisé non relu

PIÉTÉ FILIALE

Quel jour affreux, Messieurs, pour les actionnaires, les administrateurs V^Q les Directeurs, les Grobloteurs de la Société Industrielle, que le jour ou ~ ^ chacun s abordait en s écriant Madame la Commandite se meurt

"^Madame la commandite est morte ! Hélas1 il est vrai , cette mère

œnéreuse est morte ! très morte!... ..On ne peut pas plus morte 1 ! 1

S. Bérain1 orand patron de la déconfiture, reçois aux cieux l'àme de notre mère commune

elle fut comme toi. Martyr des haines politiques. Messieurs, une souscription

par Actions est ouverte chez moi pour 1' érection d'un Mausolée sur lequel on lira: À LA MEffE OES ROBERT- MACAIRE.

Elle fut diône du PKNTHEÜN , elle mourut en faillite

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Aryj // ^ Gnr<

« Que vont devenir les afficheurs, dont les cent bras placardaient les constitutions des sociétés? Les murs de Paris doivent se couvrir de crêpes , si le papier de la Commandite ne les pare plus de ses lettres monstres ?

« Le cabriolet de régie lui-même reçoit la contre-secousse de la réaction; car la circulation en voiture n’est alimentée que par des gérants qui cherchent des actionnaires, ou par des actionnaires qui poursuivent des gérants. Voilà les chevaux sur la paille.

« Que vont devenir les garçons de caisse et les commis; que vont devenir les portefeuilles en maroquin, les tapis de serge, les gros livres à dos de cuivre? Il n’y a donc plus rien de stable , de durable, d’immuable sur la terre ? Nous sommes donc des feuilles mortes que le vent d’automne chasse et fait tournoyer à sa guise? Nous sommes donc tous enfoncés? »

L’orateur s’arrête un moment; puis, comme s’il recevait de la tombe même de la Commandite, une révélation surhumaine, il relève la tête, son œil est brillant, sa figure est inspirée, il s’écrie :

« Non, messieurs, vous ne serez pas enfoncés! L’industrie aura bien du mal, mais elle ne périra pas. La Commandite est morte , vive autre chose... ou plutôt vive la même chose sous un autre nom.

« Des folliculaires, des libellâtes ont flagellé l’organisation des capitaux comme nous l’avions assise; essayons d’autre chose.

« Les caricaturistes fouettent les gérants et les actionnaires ; changeons les noms , appelons ceux qui recevront les capitaux régents, et ceux qui les donneront recevront... le nom de fractionnaires. Ils seront intéressés à une fraction des bénéfices. Quant aux actions, aux coupons, supprimons-les... donnons des jetons en cuivre, en corne, en fer galvanisé.

« Vous le voyez, c’est un autre ordre social à organiser, mais le courage et la persévérance ne me manqueront pas... et l’argent non plus , messieurs. Voyez-vous, le monde est régi par une loi d’attraction qui fera que le métal se portera toujours là où l’aimant de l’intelligence saura l’attirer et le fixer.

« Séchons nos larmes et ouvrons nos poches. »

Paris, chez AUBEllT. galerie Véro-Dodat.

imprim. de Béthune et Plon, 36, rue de Yaugirard.

— 1 oo. —

Uokrt iWrtrairc d)c; moniteur îlaumtcr.

Le peintre de la galerie des Robert Macaire était au travail , quand il fut distrait par l’arrivée d’un personnage dont les traits ne lui parurent pas tout-à-fait inconnus.

— Monsieur Daumier, dit notre héros se présentant incognito, votre série des Robert Macaire est une chose charmante ; c’est la peinture exacte des voleries de notre époque, c’est le portrait fidèle d’une foule de coquins qu’on retrouve partout, dans le commerce , dans la politique, dans le barreau, dans la finance, partout, partout... Les fripons doivent bien vous en vouloir... mais l’estime des honnêtes gens vous est acquise... Vous navez pas encore la croix d’honneur? C’est révoltant.

— Monsieur Daumier, je suis fâché de n’avoir pas eu plus tôt l’honneur de vous connaître ; j’ai beaucoup vécu, j’ai beaucoup vu, et j’aurais peut-être pu vous donner quelques avisses pour votre œuvre im-

mortelle... car c’est une œuvre immortelle que vous avez enfantée : les coquins de toutes les époques voudront l’avoir dans leur bibliothèque. Vos croquis sont des matériaux précieux pour l’histoire des floueries humaines. Je m’étonne seulement que vous n’ayez produit que 101 livraisons. Je vous fais un marché pour doubler ce nombre, si vous voulez m’honorer de votre confiance. Je vous avouerai que j’ai craint une chose en venant près de vous 5 je me suis dit : Je ne voudrais pas pour tout au monde que monsieur Daumier s’emparât des traits de ma physionomie et put les livrer dans quelque album. Serais-je facile à faire ?

— On y arriverait avec un peu d’étude.

On m’a dit que j’avais la physionomie très-mobile, et que c’était

une difficulté pour la ressemblance.

— C’est une excuse que tous les peintres et les lithographes tiennent prête pour les portraits qui ne ressemblent pas.

— Ah, les farceurs d’artistes !

— Je n’abuserai pas de vos moments , car vous pourriez abuser de mes traits, et j’ai des parents très-rigoristes, des oncles puritains et un beau-père quaker ; j’ai une tante iconoclaste , ce qui signifie , comme vous le savez, ennemi des estampes : si elle me voyait aux carreaux du magasin Aubert, elle me déshériterait. Il ne faut pas jouer avec la malédiction , M. Daumier , surtout quand elle remorque la privation d’héritage. Encore une question... absolument étrangère à l’art .. c’est-àdire, je me trompe , elle rentre dans la question de la liberté , ou , si vous l’aimez mieux, de la propriété du physique : croyez-vous , monsieur Daumier, qu’un homme ait le droit de s’approprier le foulard, en d’autres termes, de faire le foulard au préjudice d’un passant?

— C’est peu légal.

— Eh bien, quelle différence faites-vous avec l’industriel qui dérobe le tissu en question et l’artiste qui dérobe les traits d’un flâneur? En d’autres termes , vous n’avez pas le droit de prendre mon portrait sans m’en demander permission... sans avoir acquis un litre de propriété sur mon visage. Je sais bien tout ce que vous allez me dire...

— L’usage fait loi.

— Je comprends à merveille que je brise par mon raisonnement tous les Daguerréotypes du monde , car si on met en question le droit de croquer les passants , on demandera pourquoi on se permet de cro-

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quer une maison , un arbre, un tubercule. Le gouvernement des cantons suisses interdira la copie de ses génisses, de ses pâturages et de ses chalets. C’est égal, il y a là une large question à traiter; elle a beaucoup d’analogie avec celle qui a fait organiser l’insurrection des hommes de lettres : aujourd’hui un vaudevilliste qui se permet de prendre un calembour dans un feuilleton est traduit en police correctionnelle et condamné. Les magistrats, fatigués de retrouver au théâtre ce qu’ils avaient lu le matin dans un journal , se sont montrés trèssévères pour le double emploi de la pensée. Le crayon ne doit pas jouir d’un privilège refusé à la plume, et franchement, vous avez affaire à un bon garçon. Ce Robert Macaire n’est donc jamais venu vous trouver , vous proposer un cartel ou vous demander des dommages-intérêts? Cela me ferait croire qu’il n’existe véritablement pas, et que vous avez fait un portrait de fantaisie.

— Vous croyez ?

— Ce qui me donne à penser cela, c’est que dans ce type, que j’examine souvent, je trouve beaucoup de ressemblance avec moi : il y a un sourire sardonique , un nez triangulaire , une certaine pose que je ne désavouerais pas si je les retrouvais dans un croquis pour lequel j’aurais posé. Il y a aussi un second type qui ressemble comme deux gouttes de lait à mon ami Bertrand... je me trompe, je veux dire à mon ami Durand... Tout cela est fantaisie, n’est-ce pas?... Quoi qu’il en soit, monsieur Daumier, je n’en suis pas moins un des plus chauds admirateurs de votre beau talent , et c’est à ce titre que je vous demande la permission d’emporter une collection complète de vos Macaires. Eloa. .. je veux dire Amanda, mon épouse, et mon beau-père Wormspire... je veux dire Crompire, seront enchantés... J’ai la tête tellement farcie de vos personnages, que je les confonds avec ma famille.

— Au revoir, monsieur Daumier... Restez donc, je vous prie Je

vous demanderai la permission d’emporter votre canif en signe d’amitié.

Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.

Imprim. de Béthune et Plon, 36, rue de Vaugirard.

— loi —

tiobcrt illacairf faisant une fin.

Si, pour parler en style de prospectus, un besoin se fait généralement sentir dans la société parisienne , et surtout dans les sociétés industrielles, bien certainement c’est le besoin d’un chemin de fer de Paris à Bruxelles! Bien entendu que le débarcadère serait établi au perron du palais de la Bourse.

Ce sera vraiment une chose charmante, lorsque MM. les boursicotiers, boursicoteurs et boursifloueurs pourront , après une fin de mois désagréable , monter dans un wagon rapide qui prendra sa course vers la Belgique, vers cet asile de tous les industriels , ou chevaliers d’industrie qui ont eu des malheurs. Aujourd’hui ces messieurs en sont réduits à la chaise de poste, qui ne fait guère que trois lieues à l’heure : c’est bien peu, et quelquefois les créanciers ont le temps d’arrêter le fugitif. — Grâce à la vapeur on n’arrêterait plus rien du tout.

Robert Macaire, après avoir rendu les derniers devoirs à cette bonne,

h cette excellente Commandite, qu’il chérissait tant, rentra dans son domicile avec des idées d’une nuance excessivement foncée; et, se laissant tomber sur un sofa, il dit à son ami Bertrand, qui voulait lui faire respirer du vinaigre des quatre voleurs :

— Laisse, Bertrand, laisse... tes parfums ne peuvent rien à ma douleur... Je suis bien triste, Bertrand, je suis très-triste, mon ami...

— Qué que l’a? murmura Bertrand.

— Je ne sais pas au juste... j’ai du vague à lame!

— Tiens! c’est comme moi... je suis tout... chose... J’ai rêvé cette nuit chat , crocodile et gendarme. C’est mauvais signe... ça m’inquiète!

— Ah, Bertrand !... les temps sont devenus biens durs... les pigeons sont excessivement rares... il n’y a plus rien à plumer, h fricasser... et pour comble de malheur le procureur du Roi se laisse aller à une foule de préjugés relativement aux gérants des sociétés en commandite... Le séjour de Paris va devenir insupportable... Il faut décidément songer à faire une fin.

— C’est ça, déposons notre bilan... Nous offrirons trois pour cent payables dans quinze ans...

— Fi donc, Bertrand, pour qui me prenez-vous? Nous n’offrirons rien du tout... au contraire, pour en finir je veux prendre encore quelque chose.

— Eh quoi donc?... il n’y a plus rien dans la poche de nos actionnaires.

— Eh, parbleu! prenons de l’air, bêla!... le soleil de Belgique luit pour tout le monde, et principalement pour les négociants de notre espèce... Nous avons un petit magot de trois cent mille francs... cela nous fera juste quinze mille francs de rente... deux amis peuvent, à la rigueur, parfaitement vivre avec cela... surtout deux amis fidèles et dévoués comme nous le sommes... L’un se contentera de douze cents francs par an, et il restera à l’autre treize mille huit cents francs!

— Dis donc, Macaire , quel est ce l’un là... Je désirerais beaucoup savoir...

— C’est bien... nous arrangerons tout cela à Bruxelles... Ne vas-tu pas nous faire perdre tout notre temps en discussions oiseuses?...

— Oui, mais c’est que les douze cents francs...

— Quelle effroyable rapacité!... Mon Dieu, que c’est dégoûtant!... El qui vous a dit que c’était vous qui n’auriez h dépenser que douze cents

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iffû i/7 - Adieu Pays des arts et des briquets phosphonuues . Adieu

^'V'~ terre morate qui chasse tes en fans , qui les eXIle cm, les

Persecute ■ Adieu !.<.< .. .je porte ailleurs mes

pénates, mon industrie et mes capitaux

Mais je te laisse mon coeur. . prends darde

de le perdre

francs? En ai-je soufflé un mot? Ah! Bertrand, Bertrand! tous les jouis j’apprends à mieux vous connaître , et quand on lit dans votre âme on y trouve des phrases bien plates et bien ignobles... Vous devriez rougir de votre conduite... Allez commander les chevaux, allez. Quant à moi, je vais m’occuper à préparer la chaise de poste et les passe ports.

— Ah ! tu les prépares toi-même, les passe ports?

Parbleu! tout ce qu’on fait soi-même est toujours bien mieux fait.

A propos, en allant commander les chevaux, commande donc aussi , «à la première imprimerie que tu rencontreras, trois cents invitations pour un grand bal que j’annoncerai pour le 18 de ce mois...

Comment, tu veux donner un grand bal à Paris le 18 , et nous

partons pour Bruxelles ce soir même, 12 du mois !... . Est-ce que tu es fou ?

— Bertrand ! vous avez toujours été et vous serez toujours d une ignorance crasse pour tout ce qui tient aux manières et aux usages de la belle société... Puisque nous partons ce soir pour Bruxelles, nous devons forcément inviter tous nos amis et tous nos créanciers à un grand bal... Cela se fait toujours.... Ainsi, pourquoi donc vouloir nous soustraire à cet usage,.... surtout quand c’est là une politesse qui coûte si peu ?

Le lendemain matin, en même temps que les invitations du bal arrivaient au domicile des invités, Macaire et Bertrand arrivaient à la Irontière de Belgique; et là, Macaire éprouvant le besoin de jeter un dernier regard sur sa patrie; s’arrêta un instant pour s écrier :

« Adieu pays des arts et des briquets phosphoriques.... Adieu terre ingrate, qui chasse tes enfants, qui les exile, qui les persécute... adieu! je porte ailleurs mes pénates, mon industrie et mes capitaux ; mais je te laisse mon cœur !... Prends garde de le perdre ! »

Telle fut, cher lecteur, la conclusion des aventures du grand Macaire. Remerciez la Providence de ce que Paris est enfin délivré de ce dangereux chevalier d’industrie.

Grâce à l’expatriation de Macaire , on ne trouve plus à Paris un seul filou, un seul escroc, un seul floueur, un seul boursicoteur.

Êtes-vous de mon avis ?

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