VI
Monsieur l'Administrateur général , Samedi dernier, j'ai trouvé, à l'étalage d'un honnête bouquiniste, sur le quai Voltaire, un volume portant l'estampille de la Bibliothèque Royale ; je vous prie de lui rendre la place qu'il occupait sur vos rayons à côté des Aventures de la comtesse de Strasbourg et de sa fille], roman anonyme de Sandras des Courtilz.
Sophie, par M. D. B. (des Biefs). La Haye el Paris, Hochereau, 1756, 2 part, en l vol. in-12, raar. r., aui armes du roi ; timbre effacé, mais encore visible, Y a. 614 + b.
Ce pauvre volume vous revient dans un triste état , Monsieur l'Administrateur général, et l'on pourrait parier que celte Sophie-là court les champs depuis quelques Yingt ans. Ne vous défendez donc pas de l'avoir laissée partir.
Les romans français, vous le savez, ne séjournaient guère autrefois à la Bibliothèque : ces mauvais sujets n'avaient garde surtout d'y rentrer, lorsqu'ils étaient dehors. Je ne parle pas de vos romans de chevalerie , imprimé^ etl gdthïques, quoique plusieurs d'entre eux sé soient gfffcsés dans les ventesde doubles du dernier siècle, pour aller voir le beau monde. Plusieurs aussi ont suivi les exemples de certains chevaliers errants, témoin celui qui fut ramené au logis un jour par feu Merlin (ne pas confondre avec l'enchanteur de ce nom), savant libraire, père du très-savant rédacteur du Catalogue des livres de Silvestre d^ Sacy. Le bibliophile par excellence, votre préJécesseur, Van Praet, s'émut beaucoup du retour de ce roman (exemplaire de La Vailière)
qu'il n'espérait plus revoir : « Je puis retrouver votre voleur, lui dit Merlin. — Je me contente d'avoir retrouvé le livre, répondit Van Praet ; quant au voleur, je n'en ai que faire. Si j'ébruitais le vol , j'apprendrais aux voleurs le chemin de la Bibliothèque. >» Et le digne Van Praet remboursa , de sa poche, sans en parler à personne, la somme de 80 fr. que Merlin avait donnée au détenteur du volume : « Mon cher ami , dit-il à l'estimable libraire, en le remerciant de nouveau, si notre voleur revient, je ne lui confierai plus mes romans de chevalerie. »
Van Praet n'avait pas la môme vénération pour les romans contemporains, et il les prêtait le plus libéralement du monde, sans qu'ils fussent même estampillés ( Historique, comme disait M» e la comtesse de Genlis). C'est un fait que se rappelleront tous les anciens habitués de la Bibliothèque. J'approuve fort l'administration actuelle d'avoir interdit absolument le prêt des romans nouveaux, pour ne pas faire une concurrence trop ouverte aux cabinets de lecture.
Je regrette beaucoup , je l'avouerai, les lacunes que présente, à la Bibliothèque, la série des romans français ; ce ne sont pas seulement les modernes, ceux publiés de 1790 à 1825, qui ont disparu, par suite du prêt à domicile ; ce sont encore ceux du dix-huitième siècle, les plus galants, les plus pimpants, les plus réjouissants, qui vous ont dit adieu. Vous reconnaîtrez pourtant une attention délicate delà part de Van Praet , qui a réparé de son mieux l'absence de ces derniers, en intercalant, dans les vides, de charmants exemplaires reliés en maroquin, provenant de Meudon, de Choisyle-Roi et des autres châteaux royaux.
Quant aux longs et volumineux romans du dix-septième siècle, ils sont presque tous immobiles et poudreux à leur place: l'ennui les a protégés contre les liseurs et les emprunteurs ; le discrédit où ils sont tombés les protégera longtemps contre les voleurs. On m'assure pourtant, en bon lieu, que la Bibliothèque a perdu ses plus beaux exemplaires (elle en avait trop) des romans de d'Urfé, de la Calprenède,
de Scudery, etc. Je n'irai pas y voir, ni vous non plus, Monsieur r Administrateur général.
Je ne parle pas des romans éroliques, qui se sont enfuis par bandes, le diable aidant, et qu'on n'ira pas chercher dans les mauvais lieux de Paris, pour les réintégrer dans l'Enfer de la Bibliothèque. Le Dante n'a pas écrit sur la porte de cet Enfer : Lasciate ogni speranza. Ledit Enfer était moins riche que la Bibliothèque de feu Noël, de mythologique mémoire, professeur de rhétorique et inspecteur général de l'Université. Voyez le Catalogue d'icelle, naïvement rédigé par le libraire Galliot, en 1841.
Enfin, si je donne jamais mes loisirs à une Bibliographie des romans français , que j'ai projetée, ce n'est pas à la Bibliothèque Nationale, c'est à l'Arsenal que j'irai pour trouver la suite bien complète de ces romans, parmi lesquels il en est un grand nombre qui valent bien les ouvrages, tant admirés, de Longus et d'Apollodore, ne vous déplaise. Agréez, etc.
(bibliophile JACOl).
26 août 1849.
J'ai l'honneur de vous faire remettre, en attendant mieux, un volume, acheté, le 1 er septembre, sur un étalage de bouquiniste, au pont Saint-Michel.
Code de la Toiletle, manuel complet d'élégance et d'hygiène, 4« édlt., par Horace Raisson. Paris, J.-P. Roret, 1829, ln-18, broché; timbre de la Bibliothèque Royale, sans lettre de série, coté 5483.
Ce petit volume, en revenant prendre place sur les rayons de la Bibliothèque Nationale, y apportera quelques utiles enseignements. Il fournira un spécimen des lectures instructives que se donne gratis le public ordinaire de la Bibliothè-
que ; il prouvera que les voleurs de livres, à la Bibliothèque,
sont de deux sortes : ceux qui choisissent et ceux qui ne choisissent pas ou qui ne savent pas choisir; il prouvera que les numéros d'ordre ou d'inventaire, inscrits sur la couverture des volumes brochés, n'attendent, pour disparaître, que la métamorphose de la reliure; il prouvera enfin que la plupart des vols contemporains ont porté sur des livres de littérature légère, provenant du dépôt légal.
Ce n'est pas à dire, néanmoins, que les livres du même genre, dans l'ancien fonds, aient paru plus lourds à enlever. Vous n'ignorez pas, Monsieur l'Administrateur général, que ces espèces de livres, romans, pièces de théâtre, contes, facéties, etc., ont eu des attraits invincibles pour messieurs les picoreurs de l'endroit (expression consacrée par le Bulletin des Arts). Vous vous en convaincrez mieux, si vous voulez prendre la peine de parcourir quelque série du Catalogue imprimé des Belles-Lettres et de son supplément manuscrit. Cherchez-y, par exemple, un petit livre fort rare, intitulé : Ordonnances générales d'amour envoyées au seigneur baron de Myrlingues? Il est vrai que la Bibliothèque du Roi ne possédait guère que trois exemplaires, ne vous déplaise, de cet opuscule qui a eu trois éditions, en 1564, 1574 et 1618; mais vous serez peu étonné de n'en pas trouver un seul aujourd'hui (Y* 1300, 1371 a et 6). Certes, vous vous affligerez médiocrement de ces pertes, en apprenant que le fameux Etienne Pasquier est l'auteur de cette bucolique, et que vous avez conservé du moins une douzaine d'exemplaires de ses OEuvres in-folio. Par malheur, les éditeurs d'Etienne Pasquier, qui n'avaient pas compté sur la suppression des Ordonnances générales d'amour, à la Bibliothèque du Roi, ont négligé de les admettre dans le recueil des œuvres du grave et docte auteur des Recherches de la France. Vous comprendrez aussi, sans le moindre effort d'iraaginative, que les Ordonnances générales d'amour, édition de 1574, devaient inévitablement suivre la fortune des deux rarissimes facéties, auxquelles on les avait jointes sous la môme reliure et sous
le môme numéro (Y* 1300) : Mitistoire baragouine de Franfeluche et Gaudichon , el la Navigation du Compagnon à la bouteille. Vous regretterez certainement l'irréparable absence de ce volume, qui doit être marqué en lettres d or dans les arcbïves de vos amissa.
Les voleurs de livres sont-ils donc facétieux de leur nature, qu'ils ont fait si belle rafle de vos facéties ? C'est à en pleurer, je vous jure ; car on peut dresser, de mémoire, la liste de deux ou trois cents volumes de gaie science, qui n'existent plus que sur vos catalogues. Ainsi, les Tabarin et les Bruscambille s'en sont allés presque tous et des premiers, pour faire pièce à vos lecteurs indigues. Demandez, en outre, à la collection de Falconnet ce qu'elle a fait du Nouveau Panurge (12152), du Formulaire de Bredin (12239], des Caquets de l'accouchée (12247), du Miroir des plus belles courtisanes (12285), des Fanfares et courvèes abbadesques (11729), etc., etc. ?
Vous déclarez avec confiance, Monsieur l'Administrateur général, que la Bibliothèque Nationale n'a pas perdu deux cents volumes précieux? J'offre de parier avec vous, et, qui plus est, de vous prouver qu'il manque plus de quatre cenls articles rares ou rarissimes dans la seule classe des Facéties, sans parler du Triomphe d'une très-haute et très-puissante Dame, déjà signalé parmi les Desiderata de la Bibliothèque.
Agréez, etc.
(BIBLIOPHILE JACOB)
4 septembre 1849.
P. S. La tuile à la première réintégration de livre a estampille.
Monsieur l'Administrateur général,
j'ai l'honneur de vous envoyer un volume au timbre de la Bibliothèque Impériale, trouvé parmi les livres d'un vieux bouquiniste, le père Lefèvre, qui étalait vis-à-vis de la rue
des Saints-Pères, et qui n'avait pas peu contribué à augmenter les énormes amas de papier imprimé, que le fameux bibliomane Boulard a laissés en mourant pour la plus grande joie des bouquinistes.
Histoire des douze Césars, traduite du latin de Suétone, par Maurice Levesque, tome second. Paris, Arthus Bertrand,! SOS, in-8°, relié en veau racine, fil., armes impériales. (La lettre de série et le numéro d'ordre, placés sur la garde, ont été grattés.)
Je comprends que vous éprouviez quelque étonnement à recevoir des volumes estampillés, par d'autres mains que celles des commissaires-priseurs ; car, à dater de la publication de votre Lettre à M. Libri, vous avez pris des mesures si rigoureuses, pour empêcher la vente et la circulation commerciale de ces volumes, qu'ils n'osent plus paraître, comme naguère, dans les salles d'encan : dès que le hasard les y amène, ils sont aussitôt signalés, d'une voix unanime, au veto de l'officier ministériel qui se charge de les réintégrer à la Bibliothèque Nationale et qui sans doute ne tire pas reçu de leur restitution. Voilà pourquoi tant d'enfants prodigues vous sont revenus sans tambour ni trompette /depuis cinq ou six mois. Je me féliciterais volontiers d'être pour quelque chose dans les battues actives que vous faites faire en pleine librairie au profit de la Bibliothèque, si vos traqueurs ne dépassaient souvent leurs instructions en menaçant les pauvres bouquinistes qui maintenant aimeraient mieux garder la peste qu'un volume au timbre de la Bibliothèque du Roi, ou Royale, ou Impériale, ou Nationale. C'est là, direz-vous, une terreur salutaire qui vous permet d'espérer que bientôt je ne découvrirai plus de livres estampillés à vous rendre.
Rassurez-vous, Monsieur : la province et l'étranger ne me laisseront pas manquer d'occasions de correspondre avec vous, en vous adressant de nouvelles trouvailles. J'aborderai ensuite la catégorie des volumes qui n'ont jamais porté d'estampille, ceuxdont les estampillesont été grattées oucoupées, ceux dont le titre a été arraché, tous ceux enfin qui ne conservent que des traces imperceptibles de leur provenance,
et qui semblent, aux yeux des profanes, n'avoir rien de cornmun avec la Bibliothèque Nationale.
Je ne dois pas vous cacher que, si quantité de livres vous sont rentrés proprio motu, celte année (et je m'en réjouis), quantité d'autres (et j'en gémis) sont désormais perdus pour vous ; car, en présence de cette espèce de proscription si brusque, si mal motivée, contre les possesseurs, vendeurs et recéleurs de livres à estampille, acquis de bonne foi et possédés légitimement, on a souvent effacé tout vestige qui pouvait faire reconnaître l'origine d'un volume que vous n'eussiez pas hésité à réclamer. Votre jurisprudence à l'égard des livres à estampille a de quoi effrayer les plus honnêtes bibliophiles.
Si Louis Jean Gaignat, écuyer, conseiller, secrétaire du roi, vivait encore, et si sa célèbre bibliothèque n'avait pas été vendue aux enchères , en 1769, par les soins du savant Guillaume François de Bure jeune, il s'empresserait aujourd'hui de faire disparaître le timbre de la Bibliothèque du Roi, qui marquait son exemplaire, longtemps réputé unique, du traité de liturgie mozarabe : Brève suma y relation del modo del rezo y missa del officio santo gotico mozarabe, por Eugenio de Robles. Toledo, 1603, in-4 de 23 feuillets. Cet exemplaire était alors bien connu de tous les bibliographes, puisque l'auteur de la Bibliographie instructive ne se fît aucun scrupule de le mentionner comme existant dans le cabinet de Gaignat ; aussi, le rédacteur du Catalogue des livres de la bibliothèque du collège deClermont (Saugrain, libraire, à la Bonne foi couronnée) a-t-il écrit naïvement cette note, sous le numéro 357 de ce catalogue où iigure un exemplaire de l'ouvrage d'Eugenio de Robles : « M. Gaignat a le deuxième exemplaire de ce petit traité, timbré des armes du roy, ce qui prouve que le roy ne l'a pas dans sa Bibliothèque. » La pensée ne vint alors à personne, que Gaignat eût soustrait à la Bibliothèque du Roi un volume qui faisait l'ornement de la sienne. On ne savait pas encore à quelles slupides et odieuses calomnies un savant amateur de livres pouvait
être exposé, de la part de ses ennemis, des méchants et de*
ignorants.
Continuez donc, Monsieur, à faire la chasse à vos livres volés, égarés ou perdus. Les plus communs n'auront pas de raison pour persévérer dans leur existence vagabonde > ainsi, vous finirez par retrouver certainement quelques-uns des volumes dépareillés qui rendent incomplets vos trois exenn plairesdu Tnbkau de Paris, de Sébastien Mercier. Ce sont la h s livres qu'on lit quotidiennement à la Bibliothèque Nationale. Gloria in excelsisl
Agréez, etc.
{BIBLIOPHILE JACOB)
12 septembre 1849.
P. S. Grâce a vous, Monsieur, *n n'aura plus le scandale d'une vente publique par autorité de justice, dans laquelle tous les livres adjugés porteront l'estampille de la Bibliothèque du Roi : c'est pourtant ce qui arriva en 1834 ou 1835, a*N m'en souvient, après la déconfiture du sieur abbé Jolft d'Altaï.