‹ Les cent et une lettres bibliographiques a m. l'administrateur général de la Bibliothèque nationale par m. Paul LacroixChapitre 4 sur 8 · IX · texte numérisé non relu

IX

Monsieur l'Administrateur général,

Je vous parlais hier, par hasard de souvenir, du Tableau, de Paris : Sébastien Mercier ne soupçonnait pas, en 1782, que la Bibliothèque du Roi , devenue Nationale en 1849, ne saurait fournir un seul exemplaire complet de son ouvrage à ses nombreux lecteurs, qui peuvent, il est vrai, en acheter un, sur les quais, moyennant 5 ou 6 fr. ! Voici justement un de ses volumes dépareillés, à l'estampille de la Bibliothèque Impériale.

Tableau de Parie (par MercterX nouv. édition, corrigée et augmentée. Tome premier et tome second. Amsterdam^ t782, in-8», lea deux tomes en uu volume relié en veau, U 204S.

ftike ai Leq lecteurs ordinaires du Tableau de Paris voulaient

vous faire responsable d'avoir laissé ee volume courir les champs et manquer à leur appel quotidien, vous leur répondrez, preuves en main, queli'dit volume était sorti de la Bibliothèque «lu Roi, bien longtemps avant que vous y entrassiez. Van Praet régnait alors/

Comme ce Mercier était d'humeur rogue et superbe* il* son vivant (il n'estimait guère, en fait d'écrivains français, que lui et son ami Restif de la Bretonne), il pourrait bien vous demander compte, à la Bibliothèque Nationale, des ouvrages qu'il lui avait donnés en dépôt pour les transmettre à l'admiration de la postérité : je vous conseille de ne pas lui déclarer que ce dépôt a été très-fidèlement gardé; car il vous dirait aussitôt, comme Dieu à Caïn : « Qu'as-tu fait de L'An 2440, édition en trois volumes in-12? » Il sera tout fier, néanmoins, d'apprendre que ses œuvres, tant prêtées, tant lues, tant mà J niées à la Biblirjthèque Nationale, ont disparu en partie dans cet établissement, sans qu'il puisse s'en prendre à sa terrible prophétie de la Conflagration de toutes les bibliothèques de l'univers. Racontez-lui, pour le mettre en liesse, que la Bibliothèque avait déjà usé ou perdu deux exemplaires de V ,in 2140, lorsque Van Praet s'empara de celui que la bibliothèque du Tribunat léguait a une nouvelle génération de lecteurs, liseurs ou lisaillcurs : cet exemplaire, que le timbre impérial ne protégea pas mieux que l'estampille royale n'a-* vait protégé ses prédécesseurs, s'en est allé aussi comme les autres, en Vous léguant son épitaphe, %d est sa lettre de série et son numéro d'ordre : Z. 2284.

Que l'on dise encore que Sébastien Mercier n'a pas d'enthousiastes admirateurs, a la Bibliothèque Nationale !

S'il revient des limbes pour vous l'aire visite, prévenez ses questions, en lui annonçant que, des innombrables romans de son cynique Pylade Restif de la Bretonne, il vous reste bien une centaine de volumes plus ou moins isolés. Les Contemporaine*, le* Muits de Paris, le Drame de la vie, etc., ne sont pourtant pas des livres qu'on aille lire chez vous, quoiqu'ils n'aient point mérité d'être mis dans votre Enfer, f.e

citoyen Mercier vous rappellera ^J^^t

^.deosls^ecUonsde livres, ^StZ^ des Tuileries et des châteaux royaux, a 1. B.bUothèque n

tion» le - v p AUL LACROIX

Agréez, etc- («ouomil» jaco»).

13 septembre 1848.

Monsieur l'Administrateur général, r.i honte de vousdéranger pour si peu de chose i ce n est „„- U n naûl volume des Mémoire, mreU de Bachaumont ïe eTns vl prier de replacer sur un rayon, ou les rangs sont encore bien éclaircis, hélas !

Meiroberi, MouBle d'An*.™ >e . £ • * m e L . , 899 .

Jota Adamm, 1788, m-12; timbre de la bioii» +C.U.

. . collection dite de Bachaumont, quoiqu'il n'ait eu part La collection, une lr „ ntP . s ix oui la composent,

qu . a ux premiers vo.um s ^^ ^^ à rél l ger ,

Km ai été, d'ailleurs, plus feuilleté, plus épluche plus oressuré, plus dépouillé, depuis vingt-coq ans : on en S use d'ix exemplaires, si la Bmliothéque tionale les avait eus. Ce serait donc un moyen «MJ d'augmenter encore le nombre de vos hab.tués 0

abonnés), que de placer cet écriteau à la porte : ici on lit,

SANS RÉTRIBUTION, LES MEMOIRES DE BACHAUMONT. Essuyez vos pieds.

Mais à l'heure où je vous écris, il n'y a pas, chez vous, de ces Mémoires, vingt volumes disponibles, appartenant à plusieurs éditions et à différents exemplaires : ce n'est pas la peine d'en parler. Je trouverais plus grave que vous ne pussiez présenter un seul exemplaire complet du grand recueil des Historiens des Gaules, dont vous êtes pourtant aujourd'hui un des savants éditeurs; je parierais môme... A coup sûr, je perdrais le pari, puisque l'honnête bouquiniste Tabary, qui ne sait pas même le latin, a fait reproduire en facsimilé, par le procédé lithographique, le treizième volume infolio, qui manquait à la plupart des exemplaires, et surtout à celui de la Bibliothèque du Roi. 0 utinam!

Agréez, etc.

(BIBLIOPHILE JACOB)

14 septembre 1849.

P. S. Je rouvre ma lettre, en m'apercevant que j'ai laissé à la campagne le volume des Mémoires deBacbauroont, que je voulais vous adresser avec celte lettre, écrite en présence de l'humble déserteur. Je ne puis donc vous faire remettre ledit volume : ce retard ne sera pas perdu et j'espère bien, au lieu d'un volume, vous en rapporter deux, peut-être davantage. Mais uno avulso non déficit aller; le volume que je vous envoie et dont l'éloignement décomplétait un ouvrage usuel composé de neuf tomes, ce volume, dïs-je, vous prouvera ce que j'ai avancé, au sujet des livres sans estampille et même sans numérotage, que la Bibliothèque du Roi livrait à ses emprunteurs. Vous avouerez, Monsieur l'Administrateur général, qu'il faut des yeux de bibliophile pour reconnaître la propriété de la Bibliothèque dans le volume suivant:

Annales dramatiques ou Dictionnaire général des Théâtres, par une société de gens de lettres, tome cinquième. Paris, Babault, 1810, in-8, relié en veau racine, fil., aux armes du roi.

N'oubliez pas de remarquer que ce volume ne porte ni estampille, ni lettre, ni numéro, ni signe quelconque, qui accuse son origine, hormis les armes du roi; mais, en revanche, les autres volumes de la collection, que vous pouvez avoir encore à la Bibliothèque, sont dûment lettrés, numérotés, estampillés. Et nunc, reges, inieUigite!

Monsieur l'Administrateur général,

Ce n'pst rien qu'un volume isolé des Essais historique* sur Paris; il vous servira peut-être à compléter un des exemplaires défectueux de ce livre, qui fait tes délices des lecteurs perpétuels de la Bibliothèque Nationale, et qui n'a peut-être jamais vu tous s<?s volumes en place sur les rayons. Vous en avpz bien pourtant quelques tomes dépareillés, je le crois du moins, comme pour témoigner des nombreuses éditions, que le spirituel ouvrage de Saint-Foix a obtenues dans le dernier siècle.

Essais historiques sur Paris, de Monsieur de Sainl-Foii. Tome septième et dernier. Paris, V* Ducbesne, 1777, in-12, relié en maroquin rouge, aux armes du roi; timbre de la Bibliothèque Royale, L. 2048.

Il n'est pas étonnant que les livres sur Paris aient été beau coup lus, beaucoup prêtés, et par conséquent, souvent perdus, depuis cinquante ans : on s'est occupé de l'histoire de celte ville avec une sorte de passion, et plusieurs ouvrages, destinés à remplacer ceux de Sauvai, de Brice et de Piganiol de la Force, aujourd'hui trop arriérés, sont loin d'avoir épuisé la matière, ni même défloré le sujet. II faut remarquer, toutefois, que les nouveaux historiens d'e Paris incombent toujours à la Bibliothèque Nationale, sans avoir uue bibliothèque particulière qui défraye leurs travaux ; tant pis pour eux, car, chez vous, ils doivent se passer souvent des livres les plus nécessaires et les plus communs.

Je me rappelle que, vers 1832, je demandai à M. Van Praet un portefeuille, provenant de je ne sais quelle collection, dans lequel on avait rassemblé les pièces les plus rares et les plus curieuses sur l'ancien Paris : c'étaient les Ois de Paris, au nombre dé cent sept (Par., Nie. Buflet, 1549, in-8°de 16 ff. goth.), les Bues et églises de Paris, avec la dépense qui se

fait chaque jour (s. I. ni d., in-4° de loff. goth.); c'étaient d'aulres opuscules en vers et en prose, la plupart imprimés en gothique, relatifs aux événements dont Paris avait été le théâtre au seizième siècle. La note, en vertu de laquelle j'avais fait ma demande, pouvait passer pour très-exacte : on apporta donc le portefeuille; il était vide ou à peu près! Je m'en plaignis à M* YanPraet, qui prit de mes mains ce portefeuille, l'ouvrit et l'examina en faisant clapoter ses lèvres, secoua sa tète blanche avec impatience, haussa les épaules, et dit en soupirant t « Que voulez-vous ? on prend tout ici ! »

Je respectai ses souffrances de bibliotliecaire (alors, l'inondation des lecteurs commençait à la Bibliothèque), et je me conformai à sa triste pensée. Mais» dans une autre circonstance, je ne pus me défendre d'un mouvement de sur" prise et de dépit, lorsque, sur ma demande, M. Van Praet me remit lui-même un carton, à moitié vide, dans lequel auraient du se trouver les opuscules de son fougueux antagoniste en bibliographie, le fameux abbé Rive t « Nous n'avons que cela, me dit-il avec humeur, et c'est déjà trop. »

Ah! si l'abbé Rive était encore de ce monde bibliographique, il s'humaniserait peut-être, et au lieu de faire la C fiasse aux bibliographes , il ferait, comme moi , sans bruit et sans colère, la chasse aux livres volés ou perdus de la Bibliothèque Nationale.

Agréez, etc.

(BIBLIOPHILE JACOB)

15 septembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

Plaise à Dieu que le volume, tant soit peu moisi, que j'ai l'honneur de tous adresser, pour être réintégré à la Bi-

bliothèque Nationale, complète au moins un exemplaire du recueil auquel il appartient!

Des États généraux et autres assemblées nationales, tome troisième. Paris, Buisson, 1788, in-8°, rel. en mar. rouge, aux armes du roi; timbre de la Bibliothèque Royale, L. 1032 Pé.

Le recueil de Mayer, fait à l'impromptu, sans plan, sans ordre et sans critique, sous l'inspiration de Monsieur, frère du roi Louis XVI, est d'autant plus important pour l'histoire des Etats généraux, que les monuments originaux de cette histoire ne sont pas encore publiés, malgré mes instances auprès du Comité historique du ministère de l'instruction publique, dans le sein duquel nous avons l'occasion de nous rencontrer quelquefois. Cependant ce recueil, dont il a existé plusieurs exemplaires dans votre Bibliothèque, serait fort en peine d'y mettre en ligne ses dix-huit volumes bigarrés de différentes reliures. La faute en est aux études qu'on a faites, depuis la Charte de 1814, des institutions de l'ancienne monarchie et des droits du tiers État : c'est vous-même, Monsieur l'Administrateur général, qui avez donné le premier élan à ces éludes, par votre ouvrage de circonstance, intitulé : Conjuration d'Etienne Marcel contre V autorité royale, ou Histoire des Etals généraux de la France, en 1355-58. (Paris, Egron, 1815, in-8°, à l'emblème des fleurs de lys ) Si cet ouvrage était à faire maintenant, vous le jetteriez dans un autre moule, j'imagine, et vous n'auriez pour cela qu'à relire, avec la foi et la conscience dont vous parlez dans votre Lettre à M. Libri, le volume de Mayer, que je m'empresse de vous faire parvenir. N'oubliez pas, néanmoins, que Mayer était le scribe ordinaire de Monsieur, depuis Louis XVIII, à qui vous avez dédié, je crois, votre Conjuration £ Etienne Marcel.

J'ai appris avec plaisir que la Bibliothèque Nationale avait découvert enfin un exemplaire complet d'une autre collection sur les Etats généraux, recueillie par ordre du comte d'Artois, imprimée à ses frais et non publiée, à cause de son émigra-

tion : Recueil de pièces originales et authentiques concernant la tenue des Etats- Généraux d'Orléans, deBloiset de Paris, depuis 1560 jusqu'en 1614. (Paris, Barrois, 1789, 9 vol. in-8°.) Cette collection, à peine citée par les bibliographes et bien préférable à celle de Mayer ou du comte de Provence, est si rare, qu'on n'en connaît que trois ou quatre exemplaires, entre autres celui de la Bibliothèque de l'Arsenal.

Agréez, etc.

16 septembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

Le volume que je vous adresse aujourd'hui ne complétera pas, malheureusement, l'exemplaire auquel il appartient.

Histoire universelle drs Théâtres de toutes les nations, depuis Thespis jusqu'à nos jours, par une société de gens de lettres (l'abbé Coupé, Testu, Des Contai nés et Le fuel de Mericourt), tome X, 1" et 2* parties. Paris, v* Duchtsne, 1780, in-8 # (les figures ont été arrachées), rel. en mar. rouge, aux armes du roi ; timbre de la Bibliothèque Royale, Y. 135.

Le traducteur des comédies de Plaute ne peut voir avec indifférence les ouvrages qui traitent du théâtre ancien et moderne; celui-ci, qui est resté malheureusement inachevé malgré la protection du comte d'Artois, à qui l'éditeur l'avait dédié, comptait à la Bibliothèque du Roi plus de cinq beaux exemplaires provenant des bibliothèques particulières de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de madame Elisabeth, etc. Vous pouvez vérifier ce qu'il vous en reste. Je reconnaîtrai cependant volontiers que le treizième tome devait manquer dans la plupart de ces exemplaires, soit qu'il ait paru longtemps après les autres, soit qu'il n'ait pas été distribué à tous les souscripteurs. Demandez, sur ce point, l'avis d'un de vos humbles collaborateurs.

Gomme je vous l'ai déjà insinué, la Bibliothèque Nationale a fait des pertes énormes, sinon irréparables, dans la classe du Théâtre ; car si les livres qui composent cette classe sont les plus communs et les moins coûteux, ces livres-là ont ton» jours trouvé des partisans parmi la foule légère de vos lecteurs inconnus. Je n'accuse pas les humbles collaborateurs, dont vous prenez si paternellement la défense, quand personne ne les attaque ; mais je me souviens qu'à une époque pëu éloignée (vers 1829), les jeunes employés (ils avaient alors des loisirs que votre austère administration ne leur permettrait plus, si le public les leur eût laissés) erraient dans les salles désertes, un vaudeville à la main. Ces pièces de théâtre se dispersaient ensuite comme les feuilles de chêne où la sibylle inscrivait ses oracles : voilà pourquoi les cartons, où elles devraient être rangées par ordre alphabétique, n'ont pas même gardé l'espérance de les voir revenir. Aidai, par exemple, chcrchez-y Robêrt-Macaire (vous serez bien étonné, en apprenant qu'il est devenu rare) et rassurez-nous sur son sort. Quant au Jeu du prince des Sots et Mère Sotte, joué aux Halles de Paris, Van mille cinq ans et unze (un des trois ou quatre exemplaires connus de l'édition originale), je suis bien certain que le savant historien des Origines du théâtre le tient enfermé sous trois clefs dans la Réserve, et il n'a pas tort, car maître Pierre Gringoire ne repasserait plus le détroit, comme Jean Lemaire des Belges et sa très-haute et très*puissant? Dame, s'il passait jamais en Angleterre.

Agréez, etc.

(BIBLIOPHILE JACOB)

l'Administrateur général,

Voici encore un de ces volumes dépareillés qui n'ont pas d'autre mérite que de venir compléter un des exea*$Jaires

de la Bibliothèque Nationale, où les ouvrages incomplets représentaient seulement 23,316 volumes, en l'an de grâce 1834.

L'Esprit de la Ligue, par Anquetil.tome second. Paris, fferissant, 1767, in- 12, rel.en maroq. rouge, aux armes du roi; liinbre de la Bibliothèque Royale, L. 1576 porté.

Ce volume, encore humide et taché de moisissure (il était enfermé depuis vingt ans dans une armoire) ne provient pas, il faut l'avouer, de ce terrible non porté que vous avez fait, le premier, non pas cataloguer, non pas inventorier, mais ranger dans les séries, par ordre de matières, et sous l'empire des lettres de division catégorique; c'est tout simplement un volume très-commun du fonds porté, où puisaient naguère les emprunteurs qui, sans penser à mal, ont laissé trop de traces de leur passage. Ce volume, du reste, n'est pas de ceux dont l'absence puisse être souvent regrettée, car on ne lit plus guère les ouvrages d'Anquetil, du moins à la Bibliothèque Nationale où messieurs de la lecture sont plus friands de fruit nouveau. Aussi, je ne vous cherche pas querelle au sujet de certains volumes d'Anquetil, portant l'estampille de votre Bibliothèque, volumes que j'ai rencontrés de par le monde. Je n'oublie pas non plus que le roi Louis XVI, Marie-Antoinette, M*«Elisabeth, le comte de Provence, et plusieurs grands personnages, dont les bibliothèques furent transférées au dépôt de la rue de Richelieu, en 92 et 93, avaient chacun leur Anquetil tout entier, relié en maroquin, aux armes; c'était l'histoire à la mode en ce temps-là. Anquetil a du bon parfois, et je vous recommande surtout Y Intrigua du Cabinet, dont j'ai vu quelque part, s'il m'en souvient, un très-joli exemplaire aux armes du roi et au timbre de la Bibliothèque Royale .

Au reste, il y a des emprunteurs libre$ à la Bibliothèque, et je ne désespère pas du retour volontaire d'un grand nom»bre de livres absents. Rappelez-vous ce lecteur qu'on avait arrêté à la porte, nanti d'un volume qu'il emportait sous son manteau, et qui, après un interrogatoire extra-Jégal, conduit

chez le commissaire de police, déclara, en pleurant, qu'il ne prenait des livres que pour les lire chez lui, à son aise, le soir, entre chien et loup ; il vous prouva qu'il restituait fidèlement, au bout de quelques mois, les volumes qu'il avait pris ainsi pour son instruction. C'était un garçon coiffeur du quartier de la Bibliothèque. Vous étiez tenté de l'envoyer aux galères, pour le punir d'avoir abusé de votre Salle de lecture, mais le commissaire de police se contenta de le faire coucher en prison. Ce coiffeur graissait et empommadait vos livres, mais du moins il ne laissait pas dedans, en guise de sinet, un os de côtelette de porc, comme celui que j'ai trouvé, un jour (vous pouvez vous en convaincre vous-même : scripta marient), dans le second volume de votre exemplaire du Catalogue des Rolles gascons (Londres, 1743, in-fol.). L'auteur de cette distraction n'était pas un coiffeur, mais un charcutier.

Agréez, etc. Paul LACROIX

(BIBLIOPHILE JACOB)

18 septembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

J'ai l'honneur de vous faire remettre un volume, dont l'absence n'a pas été certainement remarquée à la Bibliothèque, depuis trente ans, et dont le besoin ne se faisait guère sentir dans votre Salle de lecture.

L'Onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation, par M. Tissol. Lausanne, Marc Chapuis, 1764, ln-12, rel. en veau; timbre de la Bibliothèque Impériale; D. de T. 2663.

C'est là un de ces livres qu'on ne demande jamais et que l'on ne prêterait pas à la Bibliothèque Nationale, où il devrait s'en trouver au moins une trentaine d'éditions; celle-ci est la seconde publiée sous les yeux de l'auteur, qui en offrit à Voltaire un exemplaire que le malin vieillard adressa plaisamment à Frérop, avec cette dédicace Tibi et amicis. Le

volume, que je suis heureux de vous renvoyer, si fatigué qu'il soit, a sa place marquée dans la Médecine, dont le catalogue est, dit-on, achevé et prêt à être livré à l'impression. Vous nous avez appris vous-même cette bonne nouvelle dans un de vos rapports au ministre de l'instruction publique, qui était alors un littérateur, un académicien, que j'aime, que j'estime, que j'honore, sans avoir, comme tant d'autres, charge de reconnaissance. M. le comte de Salvandy pourra vous dire, en passant, ce qu'il pense de mon caractère ; il vous dira aussi qu'il m'a souvent accusé d'obstination et d'aveuglement à votre égard : lequel de nous deux était le plus aveugle ?

J'en reviens à votre prochain catalogue de la Médecine. Je suis étonné, je l'avoue, du choix de la matière qu'on a mise à jour avant toutes les autres ; il faut qu'on ait voulu profiter de l'immobilité poudreuse des livres qui traitent des sciences médicales, livres inconnus, oubliés, abandonnés, depuis qu'ils sont déposés dans le sépulcre de la Bibliothèque Nationale. Le choix de la Médecine, pour inaugurer le Catalogue général de la Bibliothèque, ressemble au choix malheureux qu'un poëte avait fait de Childebrand pour héros d'une épopée française. Enfin, peu importe; commencez par la Médecine, pourvu que vous commenciez ; ne laissez pas de côté cette seconde édition de V Onanisme, qui, je le crains, ne sera pas accompagnée de beaucoup d'autres dans la nomenclature de votre Catalogue, si ce n'est au chapitre des desiderata et des amissa. Les livres de cette espèce sont à peu près les seuls qui aient disparu dans l'innombrable famille des ouvrages de médecine, que vous possédez intacte, et que vous ferez bien de classer sous quatre ou cinq cents titres et paragraphes (comme dans le catalogue imprimé de la Bibliothèque de Liège), ne serait-ce que pour donner un échantillon de votre catalogographie, qui nous coûte déjà plus de deux cent mille francs.

Agréez, etc.

(BIBLIOPHILE JACOB)

19 «eptembre 1849.

P. S. J'apprends i l'instant qu'un personnage, qui ne s'est pas fait .

naitre, a menacé de vos foudres vengeresses un pauvre bouquiniste du pont Saint-Michel, sur l'étalage duquel il avait trouvé et confisqué un volume de la Bibliothèque, exposé depuis six semaines aux intempéries de cette saison pluvieuse. I.e brave homme a craint qu'on ne lui retirât sa médaille. Ah 1 Monsieur l'Administrateur général, épargnez ces honnêtes étalagistes qui n'en peuvent mais et qui vous regardent dtyi comme un véritable croquemitaine; ne renouvelez pas contre eux la cruelle conspiration qui avait presque consommé leur perte en 1842 : ils eussent alors été supprimés, thermidoriscs par ordonnance de police, sans la bienveillante intervention de MM. de Monmcrqué, Quatremère, l-eber, Taylor, etc. qui savent ce que c'est qu'un livre, et qui ne croient pas que la bonne ville de Paris puisse se passer de bouquinistes. Il faut donc, comme vous l'apprend votre Virgile de collège : Parcere subjectis ac debellare sttfwbos.

Monsieur l'Administrateur général, Voici un volume qui, avec votre permission, va peut-être compléter une édition de Fontenelle, en six volumes, que notre infatigable bibliographe Quérard, qui n'est pourtant pas bibliothécaire (Proh pudor /), a omise dans sa France, littéraire.

Œuvres de M. de Fontenelle, nouvelle édition augmentée, tome second. Paris, Bern. Brunei, 1742, in-12, relié en maroquin rouge, aux armes du roi ; timbre de la Bibliothèque Nationale , Z. 2274.

Ce volume, qui a fait partie de la Bibliothèque de Choisyle-Roietqui porte néanmoins le numéro de l'exemplaire décrit dans le Catalogue imprimé de l'abbé Sallier, n'a reçu son estampille qu'en pleine République (la première, s'entend). 11 aura été emprunté par un citoyen qui voulait se transporter eu esprit dans les Mondes de Fontenelle, pour oublier celuici, où il y a tant à réformer, de môme que dans nos bibliothèques publiques.

Il serait très- possible que votre brebis égarée trouvât sa place prise, en rentrant au bercail après quarante ou cinquante an» d'absence; car M. VanPraet avait une telle aver-

- ai -

sion pour les vidés sur les rayons de la Bibliothèque, qu*it ne cessait de les remplir de son mieux, comme je vous l'ai déjà conté, sans se soucier de la reliure des volumes : il mêlait ainsi le veau et la basane au maroquin. C'était dans les prodigieux amas de livres provenant des couvents supprimés et des châteaux confisqués, qu'il allait sans cesse cherchant fortune $ il épluchait aussi ce fameux fonds non porté, que vous avez osé incorporer dans la Bibliothèque, et qui, avant un siècle peut-être, se trouvera enfin distribué dans le catalogue, comme il Test déjà sur les rayons. M. VanPraet, satisfait de sa Réserve et de ses cachettes, où il entassait les incunables, les exemplaires sur vélin, les gothiques français, etc., n'était pas si ambitieux : il ne se servait, vous disje, du «ton porté que pOur y chercher de quoi combler les lacunes du porté. (Pardonnez-moi cet abominable langage qui est reçu à la Bibliothèque, sinon à l'Académie.) M. Van Praet a doncremplacé delasorteun tiersdes volumesabsents \ mais il n'a pu souvent mettre qu'un mauvais exemplaire sali, fatigué ou défectueux, là où brillait, du temps de l'abbé Saluer, un superbe exemplaire relié en maroquin, aux armes du roi, doré sur tranche et encore vierge comme au sortir des mains de Padeloup ou Derome. Vousaurez un exemple de ce que j'avance, en examinant quatre numéros qui se suivent dans le Catalogue imprimé des Belles-Lettres, série de la Poésie latine, quoique cette série ait été moins dilapidée que les autres : n°* 2386, 2387, 2388, 2389; ce sont quatre éditions des poésies de Salmon Macrin, un des secrétaires du cardinal Jean du Bellay. Vous reconnaîtrez avec moi que, sur ces quatre volumes, deux au moins ont été changés depuis l'impression du Catalogue où le rédacteur a eu le tort de ne pas décrire la reliure et la condition des exemplaires. Ainsi, le n« 2386: Salm. Màckiki Juliodtmensis carminum libri ÎV (Parisiis, Sim. Colinaeus, 1530, in-8°) a été remplacé par un affreux exemplaire, provenant de la bibliothèque d'Estrées, puis de celle du Tribunat ; ainsi, le n° 2388 : Salm. Macrini hymnarum libri sex (Parisiis, Rob. Stephaaus, 1537, u>8°),

ne contient plus le rare et précieux recueil des poèmes latins du cardinal du Bellay (Salm. Macrini odarum libri très,- accessere Jo. Bellaiicardinalis poemala aliquot. Parisiis, Rob. Slephanus, 1546, in-8°), qui se trouvait dans l'exemplaire que cite le Catalogue de l'abbé Sallier. Il est possible, néanmoins , que cet exemplaire ait été sauvé par M. Van Praet, et porté en tapinois dans quelqu'une de ses cachettes.

Ces volumes de poésies latines ne m'intéresseraient pas tant, moi profane, si je n'y avais découvert plusieurs pièces de vers adressées à Rabelais et non encore recueillies par les éditeurs de maître François. Nous parlerons un autre jour, s'il vous plaît, de Rabelais, de ses éditions et de celles que regrette la Bibliothèque Nationale, qui est cependant plus riche en ce genre qu'aucune autre bibliothèque, grâce aux bons soins d'un savant qui aime les livres et qui les connaît, votre honorable collègue, M. Lenormand ; comme lui, j'aime les livres, et surtout ceux de Rabelais. Si j'avais la faiblesse de dérober jamais un volume dans votre Bibliothèque, Monsieur l'Administrateur général, ce serait l'exemplaire unique d'une édition primitive et inconnue du second livre de Rabelais, que vous a cédé dernièrement mon ami Gustave Brunei (deuxième du nom), de Bordeaux, pour l'amour de Pantagruel.

Agréez, etc. Paul LACROIX

(BIBLIOPHILE JACOB)

20 septembre 1849.

P. S. C'est avec le plus grand plaisir, Monsieur l'Administrateur général, que, par achat ou par voie d'échange, je me propose de réintégrer, a mes frais, tous les li vres que je pourrai découvrir, appartenant ou plutôt ayant appartenu à la Bibliothèque Nationale. Celle fantaisie, cette bonne action de bibliophile pourra bien m'entrainer dans une dépense assez forte; mais peut-être alors l'administration de celte Bibliothèque voudrat-elle reconnaître le service que je vais lui rendre, en m'envoyant, par exemple, un exemplaire du second volume du Catalogue imprimé de votre Jurisprudence, volume inachevé qui n'a jamais été mis au jour et dont vous possédez une vingtaine d'exemplaires inédits dans vos greniers.

La suite à l'ordinaire prochain.

Imprimerie de Hbnmjykb et C; rue Lemercier, 24. Batignolles.

Monsieur l'Administrateur général,

Voici un volume, qui n'avait été admis, ce me semble, à la Bibliothèque, que pour y remplacer un bel exemplaire relié en maroquin rouge, aux armes du roi et aux LL. couronnées.

Histoire du Calendrier romain, qui contient son origine et les divers changemens qui lui sont arrivez, par M. P.londel, professeur royal en mathématique et en architecture. La Haye, Arnoul Leers, 1684 , pet. in-8°, relie en vélin blanc; timbre de la Bibliothèque Royale, V+2309.

Ce volume, qui fut tiré évidemment du dépôt général des livres provenant des couvents supprimés, porte cette autre indication d'origine : Recol. Paris. 1770. ex donoS. 119B. C'est à la sollicitude de Van Praet, que la Bibliothèque devait de posséder cet exemplaire qui n'était pas trop propre à lui faire oublier celui qu'elle avait perdu. On conçoit que Blondel, maître de mathématiques du Dauphin, ne pouvait se dispenser de figurer, dans la collection du roi, relié en maroquin, doré sur tranches, et armorié à trois fleurs de lis. Qu'élait-il devenu depuis ? C'est ce que vous ne sauriez nous dire, puisque vous n'êtes pas sorcier. La Bibliothèque avait mieux gardé sans doute la première édition, in-4°, de cet ouvrage, publiée en 1682, car elle ne la réclama point parmi les livres qu'elle avait le droit de choisir dans le catalogue de

Falconnet. On n'accusera pas du moins Fabre d'Eglantine d'avoir emprunté révolulionnairement la seconde édition qui vous manquait, pour y puiser les éléments de son Calendrier républicain. A propos de Fabre d'Eglantine, Monsieur l'Administrateur général, je vous demanderai quel était le sort des livres de la Bibliothèque Nationale, prêtés à des conventionnels qu'on décrétait d'accusation, qu'on jugeait et qu'on exécutait dans l'espace de vingt-quatre heures? Les gens qu'on guillotinait le soir avaient-ils le temps et l'humeur de vous renvoyer le matin les livres qu'ils vous avaient

empruntés, reliés aux armes du tyran? Les conservateurs de la Bibliothèque Nationale s'occupaient-ils alors, comme vous le faites avec un zèle digne d'un meilleur résultat, de se mettre en quête et de courir après l'ombre de quelques livres perdus, en laissant tant de bons livres se perdre tous les jours entre les mains sales et ignorantes d'un public illettré?

Vous êtes tout fier, Monsieur l'Administrateur, quand on vous demande un livre, de pouvoir dire : « Le voici, avec la lettre et le numéro du catalogue. » Ainsi avez-vous fait un peu bien légèrement, pour répondre à M. Libri qui vous envoyait de Londres un bel exemplaire du Thrèsor de la langue françoise, par Nicot (et non pas Nicod, comme vous le dites), relié en maroquin rouge, aux armes du roi. Cet exemplaire, sans estampille et sans numéro, est pourtant, n'en doutez pas, le bel exemplaire, le véritable exemplaire de la collection du roi, que la Bibliothèque avait peut-être égaré depuis un siècle. Vous avez beau nous représenter un autre exemplaire, avec reliure de cent cinquante ans et estampille ancienne, inscrit au Catalogue imprimé des Belles- Lettres, sous le n° 1337, X., cela ne prouve rien, si ce n'est que cet exemplaire-la, relié en veau brun, était à sa place en 1750, au moment où l'abbé Sallier faisait paraître le volume du Catalogue où il se trouve; mais cela ne prouve pas que l'exemplaire du roi (je désigne de la sorte celui qui portait comme une livrée royale la reliure bien connue en maroquin rouge aux armes de France) n'ait pas existé à une époque antérieure, avant la conspiration de Cellamare , si vous voulez, et ne puisse rentrer à la Bibliothèque, où sa place a été prise par un intrus, après votre Conspiration tienne Marcel.

Sachez-le bien, Monsieur l'Administrateur général, il est certains livres qui doivent être nécessairement, à la Bibliothèque du Roi, revêtus de la reliure uniforme en maroquin rouge armorié; l'époque de leur publication, la matière dont ils traitent, le nom de leurs auteurs, les circonstances particu-

Hères de leur composition, de leur dédicace et de leur privilège, sont autant de preuves à peu près certaines de l'existence d'un exemplaire aux armes du roi ; cet exemplaire a pu disparaître; le vide qu'il avait laissé a pu être rempli au catalogue et sur les rayons par un exemplaire commun, relié en veau et même en basane sans armoiries ; mais on sent mieux alors et l'on regrette davantage son absence ; car il en est des livres comme des bibliothécaires et des académiciens : ce n'est pas les remplacer que de leur succéder. Je vous déclare donc encore une fois que M. Libri vous a représenté le seul exemplaire du Thrésor de Nicot que la Bibliothèque du Roi puisse avouer comme sien. Il n'est pas estampillé, c'est vrai ; il n'offre aucun signe de repère, lettre ou numéro, j'en conviens ; mais il était sorti sans doute de la Bibliothèque, lorsque le timbrage et le numérotage n'y étaient pas encore introduits pour les besoins du catalogue. Rappelezvous que les maisons de Paris ne furent numérotées qu'au milieu du dix-huitième siècle? Oscriez-vous soutenir que les livres de la Bibliothèque l'ont été longtemps auparavant? A coup sûr, ils ne l'ont pas été tous, puisque vous rencontrez çà et là des volumes qui ne le sont point encore. Il n'y a pas six mois que j'ai emprunté à la Bibliothèque (comme vous autres, messieurs, disait Bridoie) un recueil de pièces sur les orfèvres, et je l'ai fait timbrer pièce à pièce sous mes yeux, pour qu'on ne m'accusât pas de l'avoir emporté, ainsi que Palhelin emporta son drap.

Croyez-moi: pas de fausse honte; cessez de nier la paternité de votre Thrésor de Nicot, qui n'est pas de ces pauvres diables qu'on reliait en veau à la Bibliothèque du Roi. Je conviendrai volontiers, avec vous, que la reliure d'ordonnance de la Bibliothèque était souvent semblable aux reliures qu'on faisait pour les livres des résidences royales et même pour les exemplaires de présents. Mais les fers, dits de la collection du roi, les deux LL entrelacées et couronnées, ainsi que l'écusson à trois fleurs de lis avec la couronne de France, furent toujours employés pour les livres de la Bi-

bliothèque Royale, après avoir été fabriqués exprès pour elle sous le ministère de Colbert. Ces fers étaient si bien appropriés et réservés aux reliures de la Bibliothèque, qu'ils furent repris et remis en usage , à partir de 1815, quand la Restauration commença son œuvre par ramener chaque chose à l'ancien état. Voyez, Monsieur l'Administrateur gênerai, si votre Conjuration d'Etienne Marcel, publiée en 1815, n'a pas été reliée avec les mômes fers, les mômes doubles L et les mômes armes du roi, que la Conjuration de Fiesque, par le cardinal de Retz, ou la Conjuration des Espagnols contre Denise, par Saint-Réal ?

On comprend, du reste, que vous n'ayez pas daigné vous amuser aux bagatelles de la reliure, quoiqu'un savant numismate, un archéologue de premier ordre, votre collègue à l'Institut. M. Charles Lenormand, soit le créateur de votre Musée historique de reliures à la Bibliothèque; quoique ce conservateur du Cabinet des Antiques ait eu la faiblesse de montrer du goût, du savoir, et môme de l'expérience dans cette futile question delà reliure, dont Charles Nodier s'est plus préoccupé que de la quadrature du cercle et de la direction des ballons.

Je vous raconterai, un autre jour, comment la Bibliothèque Nationale voit aujourd'hui tant de hideux exemplaires tenir la place de ses plus beaux volumes en maroquin rouge. Ne vous hâtez pas, cependant, de soupçonner la République Française (première du nom) et de jeter la dernière pierre à la Convention, qui avait imaginé de faire enlever à l'emportepièce toutes les armes du roi sur les couvertures des livres de la Bibliothèque. Cette ingénieuse opération n'aurait guère coûté que 150,000 fr. à forfait. Ce forfait-là eût reçu immédiatement son exécution, si la Bibliothèque avait été administrée alors par un citoyen attaché, comme vous, à son devoir, et, comme vous, exact à le remplir aveuglément.

Agréez, etc. Paul LACROIX

(BIBLIOPHILE JACOB)

!•» octobre 1840.

Je vous parlais hier de certains ouvrages qui doivent avoir ou qui du moins ont eu , à la Bibliothèque Nationale, un exemplaire d'élite relié en maroquin rouge, aux armes de France, comme destiné à faire partie de la collection du roi. Voici, aujourd'hui, que je vous signale un de ces ouvrages; voilà que je vous renvoie un de ces exemplaires.

Origine des posles chez les anciens et chez les modernes, par M. Lcquicn de la Neufville, de l'Académie royale des Inscriptions et médailles. Paris, Pierre Giffart, 1708, in-12, relié en mar. rouge, aux armes du roi, avec deux timbres portant BUAiothecœ Regiœ, et deux numérotages, F. 3209, et F 4500.

Vous avez certainement plusieurs exemplaires de ce livre, mais on peut parier qu'aucun de ceux qui vous restent ne vaut celui-ci que sa reliure attachait plus particulièrement à la collection du roi. Vous conviendrez, avec moi, que le savant ouvrage d'un membre de l'Académie des Inscriptions n'était pas fait pour s'habiller de veau ou de basane, dans la Bibliothèque Royale, comme les Aventures du sieur oVAssoucy, comme les tragédies de M. Pradon , comme les galanteries de M. Le Pays. Louis XIV n'entendait pas que ses pensionnaires, membres de ses Académies, fussent vêtus à l'instar des goujats littéraires qui faisaient foule dans la Bibliothèque , comme le menu des courtisans dans les antichambres de Versailles.

Il serait difficile de dire avec certitude à quelle époque ces beaux exemplaires ont été enlevés et ont cédé la place à des successeurs indignes qui se sont attribué insolemment le rang et le numéro des absents : il en est des livres perdus comme du mari de la matrone d'Ephese : Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré. En conséquence, on a trop vile oublié les élégantes et riches reliures qui décoraient tant de

volumes, que le malheur des temps a remplacés par d'autres plus modestes et moins dignes d'un roi j on s'est accoutumé à des reliures communes qui semblent, en quelque sorte, un anachronisme dans une collection que Louis XIV et Colbert avaient enrichie à si grands frais. Il est permis d'avancer que les métamorphoses de volumes, que je déplore, ont eu lieu à toutes les époques, mais plus particulièrement au dix-huitième siècle, lorsque les pourvoyeurs des bibliothèques d'amateurs ne reculaient devant aucun sacrifice ni aucune démarche pour conquérir de beaux exemplaires. De là, les ventes à l'encan de doubles ou soi-disant tels. Dans lesdites ventes, on glissait toujours quelques livres uniques qui s'en allaient tomber directement dans le cabinet des principaux amateurs, sans môme que ceux-ci fussent à l'affût pour les guetter au passage. Dieu sait tout ce qu'une main complaisante et intéressée pouvait glisser dans de pareilles ventes, où Girardot de Préfond, Gaignat, M-« de Pompadour, le duc deLaVallière trouvèrent des merveilles! On accuse le libraire Chardin d'avoir été le plus adroit intermédiaire de ces ventes et de ces échanges qui firent la fortune des bibliothèques particulières et la ruine des Bibliothèques publiques dans le dernier siècle.

Pour avoir une idée de ce que la Bibliothèque du Roi a perdu par ces ventes et par ces échanges, passez en revue vos livres de Chasse, et voyez ce que vous avez sauvé de ces livres qui se comptaient par centaines dans la collection du roi. Les rois de France aimaient trop la chasse, pour ne pas avoir non-seulement tous les traités de vénerie et de fauconnerie, mais encore toutes les éditions do ces traités si souvent réimprimés et pourtant si rares. Eh bien ! vous n'avez maintenant, par exemple, que trois exemplaires de la Vénerie, de Du Fouilloux, en éditions du seizième siècle: l'un, édition des Marnefz etBouchetz frères, est incomplet de plusieurs cahiers qui semblent avoir été arrachés de la main des picoreurs de i endroit i l'autre, relié en vieux maroquin, sans armes, est taché, graissé, éreinté, pour avoir été prêté pendant six mois

à un artiste qui en a copié les ligures ; le troisième, malgré sa reliure récente en maroquin du Levant, est un horrible exemplaire, trouvé dans les reliques de la Bibliothèque du Tribunat. Ab uno disce omnes. Vous n'avez qu'à visiter l'admirable collection de livres de chasse réunie par M. Jérôme Pichon, pour vous assurer que la Bibliothèque Nationale ne possède rien ou presque rien dans cette série de livres précieux. Je vous conseille d'en rejeter la faute sur Louis XIV, qui avait extrait de sa Bibliothèque de Paris la plupart des ouvrages cynégétiques pour les mettre à Versailles et dans ses rendez- vous de chasse : Louis XIV avait môme voulu garder le célèbre manuscrit original de Gaston Phœbus, que l'incendie du château de Neuilly a fait rentrer au dépôt de la Bibliothèque Nationale, après un siècle et demi d'absence et de pérégrinations.

Ce n'est pas vous, Monsieur l'Administrateur général, qui auriez permis à Louis XIV de s'approprier ainsi le bien de l'État : vous lui auriez dit son fait (sans ligure de rhétorique), comme vous avez dit le sien au prisonnier de Ham, qui osait demander l'autorisation d'emprunter des livres, en regrettant de ne pouvoir venir les lire dans votre Salle de lecture. Louis XIV formulait son système en ces termes : l'Etat, c'est moi; vous pouvez dire aussi, pour définir votre système : la Bibliothèque, c'est moi!

Agréez, etc.

(BIBLIOPHILE JACOB)

2 octobre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

Vous accueillerez avec intérêt le bouquin moisi que j'ai l'honneur de vous adresser aujourd'hui.

i Vie de l'Empereur Julien, par M. l'abbé de La Blcttcrie. Paris, v Savoy e

1775, in-12, relié en veau marbré; limbre de la Bibliothèque Nationale,

L'auteur de cet ouvrage, que les critiques de Voltaire ont rendu célèbre, était, comme vous, membre de l'Académie des Inscriptions; comme vous, il avait été professeur de rhétorique chez les frères de l'Oratoire; comme vous, il a traduit, commenté et préconisé les écrivains de Rome antique; et pourtant il n'a jamais été créé pair de France, ainsi que vous deviez l'être en compagnie de feu M. Letronne, si la Chambre des pairs et la royauté de Louis Philippe eussent vécu trois mois de plus.

Pair ou non, vous ne recevrez pas avec moins de satisfaction un volume qui a passé par les mains de l'abbé GuerouU, autre traducteur, autre professeur de rhétorique. On voit sur la garde dudit volume, qu'il fut donné en prix ingenuo adolescenti Claude Chamerolles Lambert, le 7 janvier 1779, par ce digne professeur du collège des Grassins.

Vous en pouvez conclure, avec moi, que ce volume, qui s'était trouvé on ne sait comment ni pourquoi dans le dépôt des livres provenant des couvents et collèges supprimés, n'entra dans la Bibliothèque Nationale que pour y remplacer un exemplaire absent de la même édition. Les deux éditions précédentes, celles de 1735 et de 1746, sont sans doute représentées, chez vous, par de beaux exemplaires reliés en maroquin rouge aux armes du roi, comme devait l'être, comme l'étaità cette époque tout ouvrage de quelque valeur littéraire. Jérôme Bignon et Frédéric Bignon n'eussent pas souffert que la Bibliothèque du Roi refusât les honneurs du maroquin au plus obscur de leurs collègues à l'Académie des Inscriptions. On n'a pas tant d'égards, de notre temps, pour les académiciens et leurs ouvrages contemporains : je me souviens qu'en 4835 l'admirable dissertation d'Émeric David sur la Peinture au moyen âge ne se montrait, à la Bibliothèque Royale, que sous la forme d'un affreux exemplaire en haili ns, et cet exemplaire avait disparu lui-même en 1842,

lorsque je l'ai remplacé par la nouvelle édition que je publiai alors comme pour combler une' des plus fâcheuses lacunes de la Bibliothèque. Je vous citerai certains ouvrages de vos honorables collègues, auxquels vous n'avez pas môme accordé l'élégante reliure de veau fauve, qui va si mal aux mains sales de votre public ordinaire, à ses inévitables pâtés d'encre et aux bureaux incultes de votre Salle de lecture. En revanche, vous faites relier coquettement, en veau fauve, par Simier, Bradel, Duru et Bauzonnet, toutes les compilations usuelles que le dépôt légal vous envoie gratis, et vous n'hésitez pas à parer d'une reliure de six francs un misérable volume qui se vendra tout à l'heure au poids du papier. On ne soupçonnerait pas, sans l'avoir vu, le triste et honteux état dans lequel on vous a mis tant de livres publiés et reliés d'hier : il y a, par exemple, deux exemplaires des Girondins, couverts de votre livrée en veau fauve, mais tout pollués, tout noircis, tout mutilés, comme s'ils avaient traîné dans tous les faubourgs de Paris, infectant le tabac, la crasse et le reste.

Attollite portas, Monsieur l'Administrateur général; vous n'avez pas encore assez de lecteurs, et vous avez trop de livres, grâce à cet innombrable non porté, qui équivaut à deux ou trois bibliothèques sans catalogue au milieu de la Bibliothèque cataloguée. Les livres sont immortels à la façon des académiciens, c'est-à-dire à condition qu'on les réimprime. Il ne vous chaut que vos aimables lecleurs détruisent, bon an mal an, deux ou trois exemplaires des Girondins deM. Lanwirtine, que paye l'auteur ou le libraire à titre dedimeou de corvée, et que l'Etal, représenté par vous, relie gracieuse-» ment à ses frais. Excusez du peu.

Agréez, etc.

(BJBL10PH1LB .lAO.lt..

3 octobre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

« Tuez toujours! criait-on à la Saint-Barthélémy, Jésus- Christ reconnaîtra les siens. » Vous pouvez aussi vous écrier: «Coupez, effacez, recouvrez l'estampille des livres errants delà Bibliothèque Nationale! faites disparaître la lettre de sério et le numéro d'ordre! défigurez môme la reliure, en attaquant les armes du roi à l'emporte-pièce ! rien n'y fera : l'œil du maître reconnaîtra toujours et partout le volume appartenant à la Bibliothèque. » Est-ce vous, Monsieur, qui vous engageriez à reconnaître les vôtres? En voici un qui vous revient, comme un soldat estropié après la bataille, sans timbre (il est coupé), sans lettre et sans numéro (ils sont effacés).

Éphémérides politiques, littéraires et religieuses, par le citoyen Noeï, inspecteur général de l'instruction publique, et le cit. Planche, instituteur. Seconde édition, revue, corr. et augm. (Mai cl juin.) Paris, Le Normatif, 1803, 2 part, en 1 vol. in-8°, relié en veau marbré, fll.

Que vous en semble, Monsieur l'Administrateur général ? Auriez-vous reconnu votre bien dans ce volume ainsi dénaturé et métamorphosé? Répondez à la question, avec la foi et la conscience dont votre Lettre à M. Libri nous a donné un éclatant témoignage : ce volume est-il de ceux qu'on ne saurait acquérir ni posséder légitimement? Vous l'avez déclaré dans la Rectification d'un passage de la Lettre à M. Libri, les prétendus possesseurs de bonne foi ont ordinairement une bonne foi, qui, dans l'hypothèse la plus favorable, va bien jusqu'à ne pas voler soi-même et à payer le prix des livres qu'on achète, inais qui ne va pas jusqu'à s'enquérir de la provenance d'un livre suspect, marqué d'un siyne de suspicion.

La proposition est formelle : on ne doit jamais acheter un livre suspect, sans s'être enquis de sa provenance, en remontant, s'il le faut, jusqu'à la dixième génération de ses possesseurs. Selon vous, un livre suspect est celui qui porte en-

core les traces d'un timbre, soit coupé, soit effacé, soit recouvert. Voilà votre loi et vos prophètes. Eh ! Monsieur l'Administrateur, vous êtes peut être, sans doute, très-versé dans la théorie et la pratique de votre Bibliothèque du Roi, mais vous n'entendez pas le premier mot aux choses des bibliothèques publiques et particulières. Avez-vous acheté quelquefois des livres pour votre compte ? En avez-vous acheté par commission, non-seulement à l'étranger, mais encore en France? Avez-vous eu quelque belle occasion d'appliquer votre prodigieux système en matière d'achat de livres? Avezvous môme défini ou établi les caractères du livre suspect?

Quoi ! vous ignorez (et je m'étonne qu'un savant tel que vous aille de la sorte afficher son ignorance), vous ignorez que la plupart des livres anciens, qui tombent et retombent sans cesse dans le commerce et la circulation, offrent ce caractère de suspicion que vous dénoncez aux scrupules des amateurs et des possesseurs : ces livres proviennent des grandes Bibliothèques qui depuis quatre siècles se sont successivement formées et détruites; ces livres ont eu des estampilles ou des cachets ; souvent, ils les conservent encore ; ces livres ont également des lettres, des numéros, des signes, indiquant la place qu'ils occupaient dans un catalogue ou dans une armoire. Et ce sont là les livres suspects dont il faut rechercher la provenance! Je vous mets à l'œuvre, vous. Monsieur l'Administrateur général : comment vous y prenezvous pour rechercher et découvrir cette provenance? Vous examinez avec soin, à la loupe, s'il le faut, les vestiges de l'estampille enlevée ou grattée ; vous interrogez l'aspect du numérotage \ vous vous rendez compte de tous les indices matériels qui peuvent vous renseigner sur ce que je nommerai l'état civil du volume. C'est bien, et je vous loue d'être un bibliophile si fin , si délicat, si consommé ; je vous vois d'ici embrassant l'histoire des Bibliothèques du monde entier, leur formation, leur dispersion, leur organisation : tout est pour le mieux \ vous n'avez qu'à loucher un volume pour nous dire tous les maîtres qu'il a eus depuis son origine ; il ne

vous faut qu'une note, un chiffre, une lettre, une croix, pour constater que Baluze, La Monnoye, Sepher, Goujet, Secousse, Falconnet, Barbier, ont possédé ce volume qui garde encore l'empreinte de cette honorable possession ; vous êtes enfin devenu tout à coup un bibliographe ou, du moins, un bibliothécaire. J'en félicite la Bibliolhèque Nationale.

Mais nous demanderez-vous à nous, pauvres apprentis bibliophiles, la môme science universelle, et cela, dans l'unique but de nous enquérir de la provenance des livres que nous achetons en aveugles, à votre avis ? De grâce, apprenez-nous à reconnaître un livre suspect entre mille. Je vous vois venir : l'achat d'un ancien livre est une affaire grave et sérieuse; elle peut avoir les plus terribles conséquences, témoin le procès criminel (pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent pas ce qu'ils font!) intenté à M. Libri ; acheter un livre, c'est engager sa responsabilité dans le présent et dans l'avenir. Conclusion : vous n'avez jamais acheté de livres, vous n'en achèteriez pas pour un empire, voire pour un manteau de pair de France; et cependant, Monsieur, vous n'aviez pas l'honneur de connaître les deux experts (Minos et fthadamante) qui vous ont averti que deux lettres autographes, dérobées à la Bibliothèque Nationale, allaient être vendues aux enchères! Imprudent M. Libri, qui a osé acquérir tant de livres à l'étranger, sans les voir, sans les passer à votre alambic, sans les soumettre à votre pierre de touche! Malheureux et coupable M. Libri, qui s'est permis d'acheter, un jour, chez un libraire honorable, bien patenté et bien connu, quatre mille volumes à la fois, en bloc, sans enquête préalable, sans examen postérieur!

Certes, Monsieur l'Administrateur général, ce n'est pas vous qui auriez fait une pareille folie. Acheter des livres! fi donc ! s'exposer à faire entrer chez soi des livres volés, avec ou sans estampille! Quelque sot!... comme dit Figaro, qui n'était pas de votre famille. Brisons-là, Monsieur l'Administrateur général, et jurez-nous, sans figure de rhétorique, que vous n'avez jamais eu , que vous n'avez pas à cette

heure un seul livre ayant un caractère de suspicion, sinon une provenance suspecte ?

Agréez, etc.

(BIBLIOPHILE JACOB)

4 octobre 1849.

XXÏ.

Monsieur l'Administrateur général,

Voici un volume, frère ainé du volume que je vous adressais hier : comme lui, privé de son estampille qui a été coupée, mais non dépossédé, comme lui, de sa lettre de série et de son numéro d'ordre, qu'on n'a pas jugé nécessaire d'effacer, pour se tranquilliser sur une possession valant titre.

Éphémérides politiques, littéraires et religieuses, par le citoyen Noël, inspecteur général de l'instruction publique, et le cit. Planche, instituteur. Seconde édit., revue, corr. et augm. (Mars et avril.) Paris, Lenormand, 1803, 2 part, en l vol. in-8», relié en veau marbré, 01. ; maculaturc rouge du timbre de la Bibliothèque Impériale, G. 1479.

Selon votre opinion , tout livre , dont l'estampille a été coupée, ressemble fort à un livre suspect, et tout livre suspect est bien près de ressembler à un livre volé. Tel est inévitablement le syslème que vous devez soutenir pour proclamer l'imprescriptibililé du droit de la Bibliothèque Nationale, cet hippogriffe que vous avez enfourché si bravement, à propos de l'autographe de Molière, et qui vous conduira tout droit dans la lune où l'Arioste a mis en bouteille, non les autographes, mais la raison des grands hommes. Je reviendrai un jour ou l'autre sur l'autographe de Molière, que vous avez repris en vertu d'un arrêt autocratique de la Cour royale. Nous appelons de cet arrêt à la Cour... d'appel.

Je vous demandais donc si vous n'avez pas (cherchez bien ?) dans votre petite bibliothèque d'académicien quelque vo-

lume marqué d'un caractère de suspicion (nous savons ce que vous entendez parla). Je vous suppose Irès-inquiet, trésconfus, très-perplexe , en cas que vous ayez trouvé ce volume. Ce n'est pas moi qui l'y ai mis, Monsieur l'Administrateur général ; mais, je consens volontiers à vous rassurer là-dcssus, en vous rappelant, comme je vous l'écrivais hier, que la plupart des anciens livres ont été ou sont encore estampillés, timbrés, marques, lettrés, numérotés. Avant votre Lettre à M. Libri, avant la jurisprudence draconienne que vous prétendez établir en matière de possession de meubles, ces innocentes marques ou estampilles étaient généralement respectées; on n'y prenait pas garde; on laissait passer la justice des bibliophiles. Mais aujourd'hui, depuis que vous avez décrété la terreur dans la vieille librairie, et promulgué votre loi des suspects, c'est un empressement général à effacer, à couper, à couvrir, à laver, à détruire enfin toute estampille, toute marque caractéristique qui pourrait autoriser votre suspicion. Vous-même, Monsieur, vous devez être impatient de faire disparaître, s'il y a lieu, des livres de votre bibliothèque particulière, tout caractère de suspicion et tout prétexte de revendication ou de controverse : dites, ne pensez-vous pas avoir le droit de supprimer une estampille dans un livre que vous auriez acquis de bonne foi ? Et si cette estampille avait été déjà supprimée, d'aventure, au moment où le livre est entré en votre possession, douteriezvousde la légitimité de cette possession, et accepteriez-vous pour votre propre compte les reproches et les soupçons que vous adressez un peu bien légèrement à ceux que vous nommez de prétendus possesseurs de bonne foi?

Consultez sur ce point les deux experts (Minos et Rhadamanle) que vous avez à présent l'honneur de connaître et qui sont gens exercés en ces sortes d'affaires : informez-vous auprès d'eux de l'insinuation, de l'induction, de la conclusion qu'ils pourraient tirer de la découverte d'un volume ou de plusieurs volumes suspects dans votre bibliothèque particulière. La guerre qu'ils ont faite s] M. Libri me laisse

fort troublé , fort indécis, a votre jendroit. Imaginez-vous que ces experts de nouvelle roche ont choisi, saisi et incriminé, parmi les 40,000 volumes composant les collections de M. Libri, deux ou Irois cents volumes, au moins, marqués d'un caractère de suspicion : Estampilles coupées, estampilles effacées, estampilles lavées, estampilles masquées, estampilles des Bibliothèques de Saint-Victor, de Saint-Germain-des- Prés, du Tribunal, de la Sorbonne, du collège Louis-le- Grand, etc. Vous frémissez, Monsieur (ligure de rhétorique), vous frémissez d'indignation î mais, Dieu merci! nous avons des experts à Paris, comme il y avait des juges à Berlin.

Vous frémirez encore davantage, en apprenant quelesdits experts ont appréhendé au corps, comme suspect, dans le domicile de M. Libri, un ouvrage en 37 volumes in-folio. Quos ego! allez-vous vous exclamer, en supposant que ces 37 in-folios, reliés en maroquin rouge, aux armes, ne peuvent appartenir qu'à la Bibliothèque du Roi. Je ne dis pas non : cela s'est vu ; mais ce magniiique exemplaire de la collection des Conciles a été vendu à M. Libri, par le libraire Techener, qui l'avait acheté d'un libraire de 3Ialines, qui l'avait acheté dans le département du Nord.

L'excellente occasion de faire admettre par les experts votre opinion sur la provenance des livres et sur leurs différents caractères de suspicion! N'imitez pas, cependant, le Comité de Salut public qui avait renvoyé la définition du mot suspect aux arrêts du tribunal révolutionnaire.

J'en reviens, s'il vous plaît, aux livres à estampilles, infolios ou in-16, que vous pourriez avoir, par mégarde, le plus innocemment du monde, dans votre modeste bibliothèque. Que si les estampilles avaient été coupées, je vous servirai volontiers de caution pour établir qu'avant votre jurisprudence en matière de bibliothèques publiques, on avait commencé à effacer ou à couper les estampilles des livres, quand ces estampilles pouvaient à tort ou à raison discréditer ceux qui les portaient. Ainsi, les doubles de la Bibliothèque du Roi, vendusjou échangés au dix-huitième siècle, avaient une dou-

Après ces renseignements, que j'abréee et mi» b r commentaires de vos deux èx Jr s /if ? ' Vre 3UX vous nW, miu «1 , P (M,nos et «hadamantc),

un certificat de possesseur de bonne foi Agréez, etc.

5 octobre 1849. (bibliophile jacob).

Page 1