‹ Les cent et une lettres bibliographiques a m. l'administrateur général de la Bibliothèque nationale par m. Paul LacroixChapitre 8 sur 8 · XXX1I · texte numérisé non relu

XXX1I

Monsieur l'Administrateur généra!,

Dites, avec l'Evangile: « Paix aux. bibliophiles de bonne volonté! » Cette bonne volonté, qui est grande chez moi comme chez vous, ne dispose que de petits moyens pécuniaires : impossible de racheter in partibus in/idelium ces beaux volumes en maroquin rouge, aux armes du roi, que je vous souhaite! Mais rien n'esté négliger dans l'ensemble d'une bibliothèque générale, et le plus modeste in-8, relié en basane, peut occuper une place importante au point de vuo de la bibliographie. Acceptez donc mon humble offrande, que les picoreurs de l'endroit ne se hâteront pas de s'approprier, car elle ne me coûte pas plus de deux francs, et elle ne vous coûtera qu'un grand merci.

Histoire du Parlement de Paris, par M. l'abbé Dig... (Voltaire). Amsterdam, 1769, 2 loin, en 1 vol. in-8, rel. en basane marbrée; timbre de la Bibliothèque Impériale, L. double de 2002.

Ce ne sont pas de ces doubles -là que la Bibliothèque du Roi échangeait ou vendait naguère, quand elle avait besoin d'argent pour ses reliures, ou plutôt quand quelque puissante partie intéressée avait besoin d'une édition rare ou d'un volume précieux que la librairie n'aurait pu lui fournir. Yous n'avez touché ni à ces ventes ni à ces échanges de doubles ; ne vous en lavez pas les mains. Il est utile et instructif pourtant de nous apprendre, d'après les archives des anciens gardes et do l'ancien conservatoire de la Bibliothèque, pourquoi et comment se faisaient autrefois etnaguère lesdites ventes et lesdits échanges. Encore une fois, Monsieur, vous n'y étiez pas, et je vous en félicite j mais enfin, puisque vous vous êtes porté fort de tout expliquer, de tout justiGer, de tout éclaircir, dans ce passé qui vous a légué ses pièces justificatives, sinon sa responsabilité; dites-nous un peu quels services les ventes et les échanges ont rendus à la

Bibliothèque ou quels torts ils lui ont causés? Quant à moi?

je ne connais de document officiel, qu'un catalogue de doubles imprimé pour une vente qui eut lieu en 1 735, au moment où le Catalogue général de la Bibliothèque était à peu près rédigé et classé pour l'impression. Mais ce qu'il nous imporle de connaître, ce ne sont pas seulement les titres des ouvrages vendus ou échangés, ce sont encore les précautions prises par l'administration pour que ces ouvrages fussent réellement des doubles, pour que ces doubles reçussent exactement la seconde estampille constatant leur sortie régulière, pour que la vente ou l'échange fût entouré de toutes garan* lies réciproques dans l'intérêt de l'ancien et du nouveau possesseur. Il ne sufllt pas de déclarer, comme vous l'avez fait, dans votre Lettre à M. Libri, que la Bibliothèque n'échange pas et ne vend pas; la réponse si péremploire et si judicieuse de M. Cretaine nous a donné la valeur de ces déclarations : Tanto... promissor hiatu, a dit Horace, que vous avez traduit aussi bien que Plante.

Combien de livres, sortis de la Bibliothèque par voie de vente ou d'échange, que les libraires ou les amateurs possèdent très-légitimement et que vous ne craindriez pourtant pas de revendiquer à la façon de l'autographe de Molière! Ici, le double timbre a été oublié; là, on n'a pas biffé l'ancien timbre ; ailleurs, tous les volumes d'un môme ouvrage ne portent pas les mêmes caractères de cession autorisée et approuvée par qui de droit. Périssent les colonies plutôt qu'un principe. Votre principe à vous, c'est que la Bibliothèque n'est jamais passible des fautes de ses chefs, et qu'elle reprend son bien partout où elle le trouve. Votre jurisprudence semble une réminiscence de Molière, qui s'excusait ainsi d'être le plagiaire de Cyrano de Bergerac. Permettez-moi. a ce propos, une digression historique, pour vous faire mieux comprendre la portée du mot de Molière. Le jeune Jean Pocquelin avait eu Cyrano pour condisciple et pour ami de collège : ils étudièrentensemble la philosophie sousGassendi. Dès cette époque, l'auteur de Y Etourdi coin-

posait quelques essais dramatiques. Ce fut un de ces essais, le Maître d'école (le manuscrit de cette farce était encore en 1760 dans la collection dramatique de M. de Bombarde!) que Cyrano s'appropria pour le développer en grande comédie, sous le litre du Pédant joué. Molière ne se fit donc aucun scrupule plus tard d'utiliser ses propres canevas et de mettre en œuvre des idées comiques qui lui appartenaient. De là, le mot célèbre que les commentateurs ont regardé comme une boutade de génie un peu hasardée au point de vue moral. Ce n'était que l'énonciation d'un fait véritable que l'histoire littéraire n'a pas encore enregistré. Les faits les plus simples deviennent complexes, les plus clairs obscurs, quand ou les voit à travers les préjugés et la mauvaise foi des hommes. Ainsi en est-il du mot de Molière ; ainsi de son autographe.

Mais il nes'agitpointd'autographejls'agitde livres: eh bien! Monsieur l'Administrateur général, quelles inductions monstrueuses et stupidcs tirerait-on de la saisie régulière de vingt, de trente, de cinquante volumes à l'estampille de la Bibliothèque Nationale, chez un libraire ou chez un particulier! Les bibliothécaires, j'entends ceux dignes de ce nom, hausseraient les épaules et s'écrieraient, avec d'Alembert, qui ne fut pas aussi savant mathématicien que M. Libri : « Des livres à estampille? qu'est-ce que cela prouve? »» Si j'étais mort, en effet, avant la publication des Lettres que j'ai le bonheur de vous adresser et qui pourront bien s'élever au chiffre des Mille et une Nuits, on eût trouvé en ma possession les livres à estampille que je vous ai déjà envoyés et une partie de ceux que je vous enverrai successivement, selon notre bon plaisir; imaginez maintenant des ennemis acharnés, des envieux, des sots et des méchants (c'est tout un), réunis en conspiration contre ma mémoire de bibliophile. Voilà un bon procès à entamer contre votre humble serviteur qui vous a pardonné in extremis. Il y a corps de délit, il y ades livres à estampille de la Bibliothèque, et si les experts s'en mêlent, on embrouille tant et si bien les choses, que la justice, qui est déjà

quelque peu aveugle, n'y voit plus goutte. Ah ! Monsieur,

que j'ai prudemment fait de ne pas mourir, lorsqu'il y avait de si terribles charges contre moi! Miserere nobis, Domine. Cinquante mille volumes ont disparu, à différentes époques, de la Bibliothèque Nationale ; d'accord, et vous n'y pouvez mais. Or, quiconque sera trouvé nanti de quelques-unsde ces volumes passera pour les avoir dérobés, ou du moins sera-t-il accusé d'en être le recéleur. On n'osera plus avoir chez soi un seul volume, de peur de reneontrer, au premier jour, un accusateur impitoyable dans la peau de ce volume, de ce traître, relié en veau ou en maroquin, qui prend des airs d'honnête bouquin pour nous mieux abuser. C'est à faire trembler un saint ou un stoïque. Désormais, on arrêtera, on emprisonnera, on jugera tout citoyen accusé d'avoir acquis ou recélé un livre suspect d'estampille. Prenez garde à ous, Monsieur l'Administrateur, si vous avez eu l'imprévoyance d'acheter cent bouquins, dans tout le cours de votre vie d'académicien i' Mieux, vaudrait ne savoir pas lire.

Ce serait pis encore, si, parmi les livres à estampille saisis dans les mains de quelque innocent recéleur, chez vous ou chez moi, on en reconnaissait un que vous ou moi eussions emprunté ou lu à la Bibliothèque Nationale, quatre ou cinq années auparavant; il n'y aurait plus à se détendre ; il faudrait s'incliner sous le poids fatal de l'apparence. Et néanmoins, je vous le demande, Monsieur l'Administrateur général, vous souvient-il de tous les livres que vous avez eus sous les yeux? Les reconnaitriez-vous à leurs titres et qualités? Pauvre mémoire que la nôtre ! Comment voulez-vous que je reconnaisse un in-folio ou un in-douze, moi qui ne vous reconnaîtrais pas vous-même au milieu de trois experts i* Enlin, que ce volume, qui se retrouve si malheureusement parmi nos livres, ait perdu quelques-uns de ses feuillets ou de ses ligures (non de rhétorique), nous voilà, l'un ou l'autre, atteints et convaincus d'avoir mutilé et spolié le bien de l'Etat : « c'est très-grave I » diront les experts, et cette vilaine Renommée, quePalissot nous a montrée embouchant si malhonnè-

tement sa trompette, répétera : « C'est très-grave ! » O Palissot !

Remercions le Ciel, Monsieur l'Administrateur général, de n'avoir jamais collectionné, l'un et l'autre, soit des livres, soit des estampes, soit des autographes; car il est à peu près impossible de rassembler quelques milliers de volumes ou de gravures, ou de feuillets manuscrits, sans que la Bibliothèque Nationale, ou quelque autre dépôt public, ait droit, ou raison, ou prétexte de réclamer la part du lion. Je nous vois d'ici bien embarrassés d'une semblable affaire. Tout le monde crierait haro sur le baudet.

Agréez, etc.,

7 novembre 1849.

P. S. Il est minuit : Je suit tellement effrayé d'avoir encore chez moi un volume à l'estampille de votre Bibliothèque Nationale, que Je me lève de mon lit, pour placer sous votre couvert ce volume menaçant:

Essais historique i sur Taris, et autres œuvres de M. de Soinl-l"oix sur les mœurs de cette capitale. Tome sixième. Paris, K« Duchesne, 1771, in-H, relié en maroquin rouge, aux LL couronnées et aux armei du Roi; timbre la Bibliothèque Royale, L. ao«.

Encore du Saint-Foix! toujours du Saint-Foîx! vos lecteurs ordinaires ne s'en plaindront point. Et vous aussi, Monsieur l'Administrateur général, lisez les Lettres turque», que renferme ce volume, pour vous dis* traire du sérieux de mes Lettres. En remarquant que ce volume contient les dissertations sur le prisonnier masqué, n'allez pas supposer que je vous l'aie emprunté pourécrire mon Histoire de l'Homme an masque de fer. Quel rapprochement redoutable et mystérieux ! c'est comme si vous aviez le courage de réintégrer à la Bibliothèque quelque traduction de Piaule portant l'estampille et reliée aux armes du roi. Qu'en dirait-on P Hélas 1 la moitié des choses de la vio et des bibliothèques est subordonnée a ce terrible arrêt : Qu'en dira-t-on?

Monsieur l'Administrateur général ,

Je vous ai déjà envoyé une grammaire latine, comme pour donner le pas au latin sur les autres langues qui sont ses filles

plus ou moins légitimes. Je vous adresse aujourd'hui une grammaire espagnole , en attendant que Je puisse forcer ainsi toutes les langues européennes à venir vous rendre liommage par la voix de leurs grammaires ramenées en triomphe à la Bihliothèque Nationale. N'avez-vous pas traduit le carthaginois du Pœnulus de Plaute ? Mais il ne s'agit pas de la langue ni de la foi puniques.

Le Maître d'espagnol, ou Éléments de la langue espagnole i l'usage des Français par J.-L.-Barlhélemi Cormon. Lyon, B. Cormon et Blanc, 1804, ln-8, relié en veau racine, filets ; timbre de la Bibliothèque Impériale, X. 1449.

N'est-il pas touchant de voir les services que la Bibliothèque Nationale ne cesse de rendre aux jeunes citoyens qui veulent apprendre les langues étrangères? Vous n'avez pas de grammaire, encore moins de dictionnaire, mais la Bibliothèque en a pour vous. La Bibliothèque n'est-elle pas instituée ou plutôt réglée et dirigée pour cela? Voilà \epanem et cireenses de ses commensaux ordinaires. Ils viennent s'asseoir à cette table, ouverte éternellement à tous les appétits du besoin de savoir, et là, sous vos yeux de professeur de rhétorique et d'ancien maître d'étude, ils déjeunent et dînent de langues, si bien qu'ils emportent quelquefois les plats et les couverts. Oh ! que c'est bien comprendre l'usage de cette admirable Bibliothèque, qui, comme celle d'Alexandrie, fait l'envie et l'ornement du monde lettré! Est-il besoin d'un catalogue classé, raisonné et imprimé pour distribuer des grammaires aux pauvres de langues, comme le Petit Manteau bleu distribue des soupes aux indigents?

Certes, vous devez être lier de ces magnifiques résultats, que peut revendiquer votre gracieuse administration. Il est si doux d'étudier les langues, surtout quand il n'en coûte rien ! Comment ne pas bénir les bienfaits de la Bibliothèque Nationale? Dans les premiers temps de l'imprimerie, le Facet, le Théodoret et les autres grammaires latines, en usage dans les universités, se vendaient aux écoliers moyennant

quelques testons, et l'on en achetait alors autant que des bibles; mais aujourd'hui, on trouve ^toutes les grammaires du monde, sans bourse délier, à la Bibliothèque. Je dis qu'on les trouve, par ligure de rhétorique, c'est-à-dire qu'on devrait les y trouver. En tous cas, quand elles sont en place, rien n'est plus facile que de mettre la main dessus, catalogue à part. Mais, aussi, faut-il avouer qu'elles ne sont pas toujours où elles devraient être, témoin ce Maître d'espagnol. « Carajo ! s'écriera un bibliothécaire de votre trempe. Qui ose prétendre que la Bibliothèque Nationale n'a pas de Maître d'espagnol? En voulez-vous deux ? en voulez-vous trois ? en voulez-vous cinq ? Les voici, les voilà. Puer, abige muscas.— Dieu fasse, Monsieur le bibliothécaire, qu'on ne vous charge pas de trier les doubles de la Bibliothèque et de les réformer comme des invalides ! Vous entendez par double de bibliothèque, ce me semble, le même livre ; moi, j'entends la même édition et l'exemplaire conforme. Ainsi, le Maître d'espagnol dont je vous représente la première édition, dédiée à l'Académie royale espagnole, a été réimprimé dix ou douze fois, in-8 et in-12; ce sont autant d'exemplaires que la Bibliothèque possède ou a possédés par le droit monstrueux du dépôt légal. Combien vous en reste-t-il? Répondez, si vous ne jetez pas votre langue aux chiens. Je formulerai ainsi ma proposition: La Bibliothèque Nationale, que vous gouvernez en cabinet de lecture, est destinée, comme centrale et générale, à réunir et à conserver toutes les éditions d'un même livre. Telle est sa véritable utilité. Mais vous mêlez l'utile à l'agréable. De là, le prêt des livres au dehors et l'invasion du public nuisible au dedans. Quousque tandem abutere,Catilina, patient ia noslra!

Je ne vous ai point encore parlé des lacunes que présente la série des grammairiens à la Bibliothèque Nationale. Ces lacunes sont assez nombreuses, sinon difficiles à combler. 11 y a cependant des grammaires et des dictionnaires aussi rares et aussi précieux que les romans de chevalerie, voire celui de I.ancelol du Lac. A propos, n'aurait-on pas,

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en 1815, échangé le Lance lot du Lac, exemplaire de M" e de Pompadour, contre une grammaire cosaque ou contre un dictionnaire sibérien? Quel qu'ait été cet échange, toujours est-il que vos grammairiens et vos lexicographes patois ont décampé depuis longtemps, aussi bien que vos vocabulaires d'argot, qui se promènent sans doute dans les bibliothèques particulières des plus honnêtes gens. Allez donc courir après ces facétieux enfants de Pierre Faifeu, de François Villon, de Jean Millet et de Pierre Goudouli !

Mais parlons des langues honnêtes, de celles qui se parlent en pays d'académie; ne nous occupons pas ici du caraïbe, de l'algonquin, ni du topinambous : la Bibliothèque Nationale ne ressemble déjà que trop à la tour de Babel. Qu'avezvous fait, qu'a-t-on fait de tant de livres de grammaire et de linguistique, qui pourraient s'élever jusqu'au ciel sans amener la confusion des langues? Les plus mauvais ont suivi les meilleurs, les plus communs n'ont pas été moins épargnés que les plus rares. En fait de langue, tout est bon à lire, si tout n'est pas bon à dire : le latin et le grec, l'italien et l'espagnol, l'allemand et l'anglais ont pris des ailes pour s'envoler hors de la Bibliothèque, ainsi que la colombe de l'arche, et ils n'y reviendront pas en vous rapportant la branche d'olivier. "Vous plait-il d'en connaître quelques-uns qui n'attendent peut-être qu'un coup de vent pour rentrer dans votre volière, plus ou moins éclopés ? C'est l'éternelle fable des Deux Pigeons.

Encore un peu d'espagnol, cette fière langue qui vous a enfanté le matamore : Focabolario italiano e spagnolo, de Lorenzo Franciosini(X. 1 171) , un peu d'italien .Nuovo Dizzionario italiano francesee francese italiano, édition de 1676(X. 1168); un peu d'allemand : Nouvelle Grammaire allemande,

de J. Meidinger(X, 1490); un peu d'anglais : le Maître an-

glait, ou Grammaire raisonnée, de Poppleton (X. 1547), etc.

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Vous riez d'un air de triomphe, et vous m'allez convaincre

d'erreur inbaroquo et in balordo ; car Vous les avez encorë, ces livres, vous les comptez par trois et quatre exemplaires ; bien plus, de Poppleton, cinq éditions différentes ; de Meidinger, dix ou vingt éditions. Mais l'exemplaire en maroquin rouge, aux armes du roi, l'exemplaire en veau racine, aux armes de l'empereur, ont-ils suivi, l'un, Napoléon à Sainte-Hélène, l'autre, Louis XVIII à Coblentz ou À Gand? Je yous fournis volontiers les numéros des livres; fournisseznous les livres des numéros.

Puisque la Bibliothèque Nationale offre mille ressources à quiconque veut étudier les langues étrangères, ne soyez pas surpris que certains grecs se soient souvent introduits à la Bibliothèque t votre Salle de lecture est pour eux le cheval de Troie. Ici, le lecteur a mis le livre sous le manteau ; là, le prêt à domicile a fait un vide énorme. Que de pertes irréparables et innombrables depuis cinquante ans! Rien n'a semblé trop lourd, ni trop chaud à emporter. Jam proxi~ mus ardet Ucalegon.

Agréez, etc.

(anuoraas «coi).

S novembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

Si j'étais plus riche, si j'étais comme Chapelain ou comme vous, le mieux renté de tous les beaux esprits, si j'étais seulement un bibliophile appointé, pensionne, et académiquement couché sur la feuille des bénéfices du budget, je ne marchanderais pa&avec le plaisir de faire rentrer des livres rares à la Bibliothèque Nationale ; mais ce plaisir-là coûte cher» et je suis forcé de le prendre d'une manière économique. Je remplace aujourd'hui la qualité par la quantité. Voici trois volumes qui vous reviennent à la fois : Numéro Deus impare gaudet.

Dictionnaire des Origines , ou Époques des intentions utile! , des découvertes importâmes et de l'établissement des peuples, des religions, des sectes, des hérésies, des lois, des coutumes, des modes, des dignités, des monnoies, etc. ( par Jean -Baptiste-Abraham Dorigrty ). A-r. Paris, J.^Fr. Battiên, 1TTÎ, 3 vol. ln-8, relié en veau marbré, tranche rouge; timbré de la Bibliothèque Impériale, P. 520.

Je suis bien certain de n'avoir jamaislu ni jamais emprunté cet outrage-la à votre Bibliothèque : on ne me soupçonnera donc pas de vous faire une restitution adroite, et de me mettre de la sorte à l'abri d'une méchante affaire. Mais, je l'avouerai, Monsieuri\Administrateurgénéral, depuisquinze ou ™^ ans, j'ai usé quelquefois du privilège du prêt (comme voua autres, messieurs), et , parmi les livres que la Bibliothèque m'a prêtés si généreusement, livres que je lui ai restitués avec un soin religieux, il en est sans doute aucuns que d'autres lecteurs ou emprunteurs ont touchés après moi. Ceci est une question grave, et môme très-grave, comme disent les experts. Si, par aventure, on ne retrouvait plus à la Bibliothèque un des volumes qui m'ont été communiqués), est*ce a dire qu'on m'accuserait de l'avoir pris, et qu'on viendrait m'en demander compte ? Souvent, et principalement pour des ouvrages fort précieux, je les ai remis en mains propres au conservateur qui me les avait confiés. Eh bien ! il suffirait d'une indication vague, laissée par mégarde sur un registre, pour me causer de l'ennui, sinon des désagréments? Tout ce qui se passe en fait de Bibliothèques publiques, de livres a estampilles et d'experts, est bien fait, ce me semble, pour nous donner a réfléchir. La Bibliothèque du Roi et son Administrateur général sont des buissons d'épines, dit-on t qui s'y frotte s'y pique, c'est la devise de Jean Sans-Peur et de certaines gens. J'ai recours à .vos lumières pour me faire d'avance réponse à tout : il ne s'agit pas seulement d'être innocent, il faut encore le paraître.

Que répondrais-je si l'on me demandait tout à coup des nouvelles de votre exemplaire d'^tet6tarfe Fanciulb> qui a été entre mes mains, pendant plus de quinze jours, en 1837

ou 1838 ? C'est un bien abominable livre, mais c'est un livre rarissime, et un bibliophile ne peut se dispenser de le connaître de visu, ne serait-ce que pour distinguer l'édition originale de la contrefaçon. J'avais donc emprunté ce petit volume, que la Biblothèque du Roi ne dédaigna pas d'acheter, à la vente du duc de La Yallière , moyennant la somme de 35 francs : il vaut aujourd'hui plus de 500 francs , parce que des remords de conscience ont décidé la plupart des possesseurs de ce livre infâme à détruire leurs exemplaires. Il en existe à peine cinq ou" six de l'édition originale. C'est un livre qu'on ne prête à personne, dans votre Salle de lecture, bien entendu -, j'avais obtenu de l'emporter avec moi pour comparer avec l'exemplaire que possédait mon vieil ami Guilbert de Pixerécourt, dont je rédigeais alors le Catalogue avec Charles Nodier. Je vous parle de 1837, Monsieur : voua n'étiez encore que simple et très-simple conservateur à la Mazarine. J'ai donc rendu à votre savant collègue, M. Magnin, l'exemplaire qu'il avait bien voulu me permettre de faire scrlir de la Bibliothèque. Qu'arriverait-il si, dans l'intervalle des douze années qui se sont écoulées depuis, YAlcibiade Fanciullo avait disparu de la place qu'il occupe à si bon droit dans votre Enfer ? On se demanderait naturellement quel est le lecteur ou l'emprunteur qui a, en dernier lieu, consulté le volume absent; on se souviendrait de moi, sans doute, et si une note malencontreuse, oubliée dans vos registres, allait donner un démenti à mes explications, on ne réclamerait qu'à moi cet affreux livre que les bibliophiles achètent au poids de l'or. Par bonheur, mes souvenirs bibliographiques me viendraient en aide pour prouver que, dans le cours de 1846, un conseiller aulique de Vienne, bibliographe érudit et ingénieux, a fait exprès le voyage de Paris, afin d'examiner YAlcibiade Fanciullo de la Bibliothèque du Roi. Il a pu dire, en s'en retournant satisfait : Veni^ vidi, reddidi.

Les appréhensions que je vous soumets à l'égard de ce volume que je donne au diable bien volontiers, n'ont rien

que de très-possible et de fort naturel : je nie souviens d'un fait qui les confirme. Quand je composais Y Histoire de Soi*' sons, j'obtins de la Bibliothèque de cette ville, par l'obligeante intervention du maire, l'honorable M. Quinetle, communication du manuscrit d'une histoire inédile, recueillie par Cabaret; M. Quinette me remit lui-môme, à Paris, les deux volumes in-folio de cette histoire, que je gardai pour mon travail pendant plus de trois mois. V Histoire de Soissons terminée et imprimée, je renvoyai à M. Quinette le manuscrit qu'il m'avait confié, et il voulut bien m'en accuser réception. Un an plus tard, le bruit courut à Soissons que j'avais confisqué le manuscrit de Cabaret. Il y a du scandale à Soissons tout comme à Landernau. Le bibliothécaire de la ville m'écrivit lettre sur lettre pour me prier, pour me sommer de restituer le manuscrit. J'en écrivis à M. Quinette, qui avait totalement oublié les circonstances de la restitution. J'eus alors, comme dit Panurge, la puce à l'oreille, et je craignis d'être bel et bien convaincu d'avoir perdu ou détruit ce pauvre Cabaret. Que faire? Que répondre? Si les experts avaient eu force de loi en ce temps là, j'étais dénoncé et accusé comme spoliateur de bibliothèque publique, comme voleur de Cabaret. Par bonheur pour moi, les experts étaient encore sous la férule de leur professeur de rhétorique. Après de longues et pénibles^ recherches, je découvris la lettre de M. Quinette, certifiant la remise du manuscrit entre ses mains, au moment même où M. Quinette découvrait, de son côté, le manuscrit oublié au fond d'une armoire.

Ce manuscrit élait autographe; mais quel prix peut-on attacher à un autographe de Cabaret? On a donc jugé inutile de s'assurer qu'aucune page n'avait été arrachée dans ce manuscrit. 11 est vrai que je l'avais reçu sans le collationner. Or, par la jurisprudence qui court, on ne saurait prendre trop de précautions là-dessus, et je m'effraye en songeant que je suis détenteur de votre manuscrit de Rabelais depuis deux ans et plus, en vertu, il est vrai, d'une autorisation du ministre (c'était alors le digne et excellent M. de Salvandy, que

je regretterai toujours, sans être payé pour cela). Ce manuscrit

autographe et inédit, c'est moi qui l'ai reconnu à la Bibliothèque du Roi ; c'est moi qui l'ai annoncé au monde savant ; c'est moi qui ai charge de le publier. Voilà certes plus d'un titre plausible pour le tenir sous le rayon de ma lampe de travail. Mais s'il y manquait un feuillet, un feuillet autographe de Rabelais, comment me justifierais-je de l'absence de ce feuillet précieux? Eh ! Monsieur l'Administrateur général, quand j'ai accepté le dangereux dépôt de ma trouvaille, aije pris la précaution d'en compter les feuillets et d'en établir le nombre ? Bien plus, je me rappelle que ce volume, qui en formait deux avant d'être relié, il y a vingt ou trente ans, est imparfait à la fin, sans que rien constate ce qui peut y manquer. Le bibliothécaire, avant ou après la reliure, n'a pas laissé dans ce volume une note analogue à celle que M. Champollion- Figeac a eu la précaution d'inscrire de sa main et de signer, dans le premier tome du Recueil de chansons, dit de Maure» pas: « Cejourd'hui, j'ai reconnu l'absence de tel feuillet déchiré. » Une note du même genre constate la soustraction des premiers cahiers du manuscrit autographe de Y Histoire de saint Louis, par Lenain de Tillemont. Il y a là de quoi tranquilliser les lecteurs et les emprunteurs à venir. Dieu merci! je ne suis pas un des ces autographophiles dont le nom seul vous fait dresser les oreilles ; je crois avoir acquis, par vingt-cinq ans de maniement de livres et de manuscrits, une bonne réputation de bibliophile (souvenez-vous que j'ai trouvé dans la bibliothèque de M. de Soleinne deux ou trois cent mille francs en billets au porteur et en rouleaux d'or). Cependant, c'est une merveilleuse chose qu'un autographe de Rabelais ; un seul feuillet de cette sacro-sainte écriture vaudrait peut-être deux ou trois cents francs, et, dans le triste temps de démoralisation où nous sommes, Caton pourrait faillir pour moins que cela ! Monsieur, Monsieur, je vous quitte, pour aller voir si mon, si votre manuscrit de Rabelais est intact! Celui qui oserait porter une main profane sur fceutre de maître François ne serait, à coup sûr, ni un

buveur très-illustre, ni un goutteux très-précieux : je le livrerais sans pitié à votre jurisprudence et à ses ministres ; je demanderais, comme Harpagon, des échafauds î des bourreaux ! des experts ! Je ferais pendre tout le monde, pour que le voleur n'échappât point à ce trop juste châtiment, et je me pendrais moi-môme, après lui, de désespoir.

Agréez, etc.

(BUUOPHILB JACOt).

8 novembre 1849.

P. S. A propos de Rabelais, M. Magnin, qui l'aime comme je rais, m'apprend qu'il a retrouvé l'édition originale in-16 du Cinquième et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel , reliée naguère avec la Navigation du Compaignon à la bouteille; celte édition si rare, que J'avais souvent cherchée inutilement sous le n» 820 Y", se trouverait aujourd'hui, par erreur, sous le numéro de la seconde édition, donnée en tb6b. Je crains qu'il n'y ait encore là une autre erreur, mais je suis trop malade pour y aller voir. En attendant, j'aime mieux croire à la bonne nouvelle que M. Magnin a bien voulu me transmettre. Et nunc, plaudile, cives.

Je vous remercie d'avoir fait cette solennelle déclaration dans votre Lettre à M. Libri « Notre exemplaire de Nicot (le Thresor de la langue française), avec une reliure de cent cinquante ans, et une estampille ancienne, se trouve en place. » C'était dire un nescio vos officiel à l'exemplaire de Nicot, en maroquin rouge, aux armes du roi, que M. Libri vous offrait si généreusement pour être réintégré à la Bibliothèque Nationale. Mais la Bibliothèque Nationale n'a rien perdu ; elle ne demande rien, elle n'accepte rien. Fade rétro, Satanasf dit-elle à M. Libri, qui lui présentait ce magnifique exemplaire d'un livre rare et précieux, en n'accusant personne de l'avoir soustrait depuis un siècle. M. Libri est donc resté maître de son exemplaire qu'il vous eût donné

avec sa libéralité ordinaire, et que vous avez si péremptoirement refusé- Voilà comment la Bibliothèque Nationale en est réduite à n'avoir qu'un seul exemplaire, relié en veau brun, et déjà bien fatigué, d'un excellent ouvrage qu'on ne réimprimera jamais, et dont les philologues se serviront toujours. Ce n'est pas là rendre hommage au docle Jean Nicot, qui a importé en France le tabac (en usez-vous, Monsieur?) ou nicotiane , et qui a publié le premier vocabulaire français, le précurseur du Dictionnaire de l'Académie française.

Moi qui ne prends pas de tabac, et qui use souvent du Thresor de Nicot, j'ai prié M. Libri de me confier ce beau volume, que vous n'avez voulu ni reconnaître ni recevoir. Je l'ai reçu, moi, avec autant d'empressement que de gratitude, et j'ai constaté aussitôt qu'il n'avait pu sortir que de la Bibliothèque du Roi. N'en doutez pas,Monsieur -, c'est bien là le véritable exemplaire du roi, tandis que votre exemplaire en veau brun est un pauvre et modeste remplaçant qui ne devait pas tromper l'œil exercé d'un bibliothécaire tel que M. Magnin. Ce véritable exemplaire ne porte pas d'estampille, j'en conviens ; mais il porte au dos les restes d'une étiquette où l'on distingue encore la lettre de série X, tracée à la main, comme sur tous les livres de cette série à la Bibliothèque ; en outre, le feuillet de garde accuse l'existence d'un double numérotage qui a été gratté, en haut et au milieu du verso. Il suflit d'avoir quelque peu examiné la physionomie caractéristique des anciens livres de la Bibliothèque du Roi, pour aflirmer (sans être expert, bien entendu), que le Thresor de Nicot a fait partie de ces livres, et pour avancer qu'il a dû être soumis au nouveau numérotage qui accompagna la rédaction du Catalogue imprimé de 1750. Quant à la lettre de série X, elle est encore un témoin irrécusable de l'origine de l'exemplaire. Ce n'est point à dire pourtant que cet exemplaire soit sorti de la Bibliothèque par une porte illégitime. N'avez-Yous pas, d'ailleurs, pour excuse, les ventes et les échanges dédoubles, qui se faisaient autrefois d'une manière si régulière et si loyale P II est possible que ce Thre$or ait été

échangé en 1815, comme le Lancelot du Lac. On ne saurait

mettre trop de malheurs sur le compte de 1815. Je garderai, pour ma part de dépouilles opimes (quoique je ne sois pas un Cosaque), ce superbe exemplaire en maroquin rouge, qui fera contraste avec les tristes vestiges de ma bibliothèque (Campos ubi Troja fuit), et j'écrirai dessus cette note édifiante : « Exemplaire appartenant jadis à la Bibliothèque du Roi, renié et repoussé par M. l'Administrateur général de la Bibliothèque Nationale, qui ne veut pas que cinquante mille volumes aient disparu de cette Bibliothèque à différentes époques. »

Vous ne l'aurez donc pas, mon Thresor de Nicot, puisque vous vous contentez du vôtre {Aurea mediocritas) en veau brun. Je le léguerai peut-être à la Bibliothèque, quand le grand jour de la réforme aura brillé pour elle : alors, plus de prêt au dehors, plus de Salle de lecture publique, mais un catalogue bien rédigé, bien classé, et bien imprimé. Ce n'est pas l'affaire d'un Administrateur général. En attendant l'an de grâce de ce catalogue, je vous enverrai, non pas un Thresor de Nicot, sans estampille, mais un misérable volume estampillé, qui trouvera plus de lecteurs dans votre chauffoir philanthropique :

Tableau de Paris (par Mercier), nom. édit. Tomes troisième et quatrième. Amsterdam, 1782, in-8, les deux tomes reliés en un volume, veau marbré; timbre de la Bibliothèque Impériale, L. 3048.

Cela vous aidera toujours à compléter vos 4,248 ouvrages incomplets (en 1834). C'est le travail de Pénélope j c'est le tonneau des Danaïdes.

Agréez, etc.

(BIBLIOPH1U JACOB).

14 novembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

Quand un ouvrage est incomplet à la Bibliothèque Nationale, il est bien rare que tous les exemplaires de cet ouvrage, que possède la Bibliothèque, ne soient pas également incomplets ; car les lecteurs etlesemprunteurs s'adressent volontiers aux mômes livres usuels: il leur en reste toujours quelque chose aux mains. Ainsi, je retrouvais, ces jours derniers, trois volumes du Dictionnaire des Origines, de Dorigny, et j'en retrouve encore un aujourd'hui, mais différent des autres par la reliure, et appartenant évidemment à un double exemplaire.

Dictionnaire des Origines, on Époques des intentions utiles (par Jean-

Baptiste-Abraham Dorigny). K-M. Paris, J.-Fr. Baslien, 1777, ia-8', relié

en ycau racine, tranche bleue, marbrée de blanc: timbre de la Biblio-

thèque Impériale , P. 620.

Eussiexvousdtx exemplaires de ce livrera, ils seraient tous plus ou moins incomplets ; car les compilateurs» pour qui la Bibliothèque semble faile, se jettent perpétuellement comme des corbeaux sur des compilations de cette espèce, pour en tir. r d'autres compilations qui serviront elles-mêmes à de futurs compilateurs. Ainsi va le monde des compilateurs. Vous jugez bien, Monsieur l'Administrateur général, que j'ai peu d'entrailles pour de pareils bouquins, et que je pleure seulement les volumes qu'il serait impossible de remplacer. Dieu soit loué! tant qu'il y aura des quais pour étaler de vieux livres, le Dictionnaire des Origines de Dorigny s'y promènera plus souvent que celui qu'il a engendré sous la paternité nominale de Noél et de Carpenlier. Quant à ce dernier, je gagerais Molière contre Plautc, et Naudé conlre IS'audet. que vous en avez perdu au moins deux exemplaires. Acceptez-vous mon enjeu ?

Pardonnez-moi de me rappeler sans cesse Naudé, le grand bibliothécaire, le docte bibliographe Naudé, quand je songe à vous. J'ai toujours aimé les contrastes. N'ayez pas peur que je fasse confusion à votre endroit. Je relisais tantôt le Naudceana, qui ne vous concerne guère, et je me prenais à regretter qu'on ne pensât plus à recueillir les conversations de nos contemporains fameux, la quintessence de leur esprit et de leur érudition, a l'instar des ana d'autrefois. Voilà comment j'ai été conduit tout droit à désirer un recueil de cette espèce, qui se nommerait Naudelana, ne le trouvez pas mauvais. Dans ce recueil, que l'on pourrait confier à quelque historiographe de bibliothèque , on n'omettrait pas les paroles mémorables que vous avez prononcées en plein Conservatoire, sous les ministères de MM. Villemain, Cousin, Salvandy, Carnot, Achille de Vaulabelle et de Falloux ; ce serait le code politique des bibliothécaires. On y verrait comment vous avez réussi à fonder votre règne sur les ruines de Champollion-Figeac et de Raoul Rochelle. Viclrix causa diis placuit, sed vicia Catoni. Vous ne serez pas surpris que je reste l'ami dévoué de Champollion, misérablement calomnié; vous m'approuvez, sans doute, lorsque je proteste contre l'insolente destitution d'un de nos savants les plus illustres, Raoul Rochelle.

Mais parlons d'ana. Etes-vous bien édifié sur vos richesses en ce genre ? Vous croyez probablement que les ana, de même que les romans, sont exceptés de la lecture courante et renfermés sous vingt clefs, comme le Cécube et le Falerne d'Horace ? Nenni, Monsieur ; les ana se lisent, les ana se prêtent, les ana s'égarent, à la Bibliothèque Nationale. On vous a laissé lesana scientiliques, historiques, littéraires, Menagiana, Sorberiana, f'alesiana,Longueruanael lultiquanti; mais vous n'avez plus rien, ou presque rien des recueils anecdotiques, plaisants, joyeux, Gasconiana, Grivoisiana, Bievriana, Arnoldiana, etc. Tous ces ana ne flairent pas comme baume, en eflet, et l'œuvre de Cousin d'Avalon se sent un peu des lieux que fréquentait l'auteur. Ce n'est pas une raison pourtant de

aire maison nette, à l'endroit des ana. Il y a du bon dans les ana, même dans ceux de Cousin d'Avalon ; une collection de ces sortes de livres serait très-curieuse, et celle que le libraire Hécarl, de Yalenciennes, avait formée (elle appartient maintenant à M. Louis Boca), mériterait de se faire relier en maroquin à la Bibliothèque Nationale. Faites l'appel de vos ana, de ces brebis égarées qui courent les champs, et lâchez de les réunir sous votre houlette, en écrivant sur votre chapeau, ainsi que le Colin de La Fontaine :

C'est moi qui suis Naudet, berger de ce troupeau.

Que si Ton vous demandait encore le Poinsinetana, comme on le demande tous les jours au bureau des conservateurs, remémorez-vous que les mystifications du petit Poinsinet sont à la fin des Mémoires pour servir à la vie de Jean Monnet, écrits par lui-môme comme supplément au Roman comique (Londres et Paris, Barbou, 1772, 2 vol. in- 12). C'est un ouvrage assez divertissant, qui s'en est allé depuis si longtemps qu'on désespère de le revoir à la Bibliothèque Nationale.

Agréez, etc.

tb novembre 1849.

P. S. J'attends, j'attendrai toujours le volume du Catalogue inédit dt votre Jurisprudence, volume qui ne verra jamais le jour et que la critlqot des bibliographes, plutôt que la révolution de 1792, a mis au pilon. Hais j'attache beaucoup de prix à ce volume, que vous estimez peut-être au delà de sa valeur, puisque vous ne l'avez pas encore accordé à mes sollicitations réitérées. Je conviens que les volumes dont je' vous offre la restitution gratuite ne sont pas des raretés telles que votre Catalogne : je tâcherai de vous présenter quelque chose de miens , qui puisse vous permettre de considérer comme un échange le don que je réclame de la Bibliothèque Nationale et de son Administrateur général. S'il est vrai que les proverbes soient la sagesse des nations et des bibliophiles : Les petits présents entretiennent l'amitié.

(BI.U0MHLB JACOB).

r» In aides ara. Il y a du bon dans les k UxiMn d'Anlon ; une coHecuoode -rail 1res- curieuse, et celte que k Stoenn^. awit formée (elle appartint s Boa i, mcnlerail de se (aire relier m teqilf Nationale. Faites l'appel déni rm qui rourvnl les champs, H lad» rc rxKiWUe, m écrivant sur votre chan de La Fontaine :

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