‹ Les cent et une lettres bibliographiques a m. l'administrateur général de la Bibliothèque nationale par m. Paul LacroixChapitre 7 sur 8 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

Il n'y a pas de quoi vous déranger : c'est encore un volume d'Anquetil qui revient prendre place au milieu de ses frères dépareillés. Ne vous ai-je pas déjà renvoyé le deuxième volume du même ouvrage et du même exemplaire? Nous n'avons plus que le premier lome à retrouver: en le cherchant, nous découvrirons peut-être quelques

autres volumes errants des œuvres de l'auteur. Aimez-vous

l'Anquelil? on en a mis partout.

L'Esprit de la Ligue , ou Histoire politique dei Troubles de la France pendant lei 16* et 17* siècles (par Anquetil), tome troisième. Paris, J.-Th. Hérissant, 176T, ln-12, relié en maroquin rouge, aui LL couronnées et aux armes du roi; timbre de la Bibliothèque Hoyale, I» 1676, porté.

Ce volume-là ne s'est pas évadé d'hier, et je jurerais qu'il a vu bien du pays depuis trente ans que la Bibliothèque lui a donné la clef des champs. Il y a trente ans, Monsieur, on lisait Anquetil aussi généralement que Paul-Louis Courier. Je ne crois pas cependant que vos prédécesseurs aient échangé des Anquetil comme ils échangeaient des Lancelot du Lac. Et pourtant vous en aviez à revendre, des Anquetil! Mais les amateurs ne donnaient pas dans ce goût du public, e tje puis certifier que jamais la Bibliothèque n'a été sollicitée, fût-ce en 1815, démettre un Anquetil dans la balance de l'échange, balance dont les plateaux étaient rarement soumis à un intelligent et juste équilibre, il y avait deux poids et deux mesures. Nous direz-vous, par exemple, ce que la Bibliothèque a reçu en compensation du Lancelot du Lac, édition de 1533, exemplaire de M me de Pompadour?

Ainsi, Monsieur l'Administrateur général, il est bien avéré, bien reconnu que la Bibliothèque du Roi a fait des échanges. Vous l'avouez vous-même ; nous le savions de reste ; mais ce que vous ne dites pas, c'est la manière dont se faisaient ces échanges. « Je n'y étais pas! » répondrez-vous à des questions trop indiscrètes. Le droit d'échange (qui l'ignore, excepté les experts?) a été, jusqu'en 1830, un des privilèges les plus sacro-saints du bibliothécaire; et depuis 1830, jusqu'en 1840 et au delà, ce privilège, abandonné ou aboli dans toutes les Bibliothèques de Paris, s'est perpétué dans celles des départements. Eh! mon Dieu , je ne défendrai pas ce droit-là ; je me borne à constater son existence qui n'avait presque jamais soulevé de réclamations. Il avait pu être la cause de quelques abus, mais le scandale ne s'en était pas

mêlé encore. Ce fut le scandale qui fit ouvrir les yeux à l'autorité, lorsque certains libraires et certains amateurs eurent, sous prétexte d'échange, dépouillé les Bibliothèques départementales de leurs livres les plus rares et de leurs plus beaux manuscrits. Ainsi, on s'étonna, on s'aflligea, on s'indigna qu'un lexicographe distingué (Roquefort), passant dans une ville du Midi, eût obtenu d'un bibliothécaire ignorant l'échange d'un magnifique manuscrit de roman de chevalerie, contre un exemplaire des œuvres de Voltaire. L'affaire s'ébruita : il y eut des plaintes et des réclamations auprès du ministre, mais le manuscrit était déjà en Angleterre. Quant au Voltaire, il est toujours dans la Bibliothèque, où il fait toujours les délices des habitués. Vous allez parier avec moi que cet exemplaire, si chèrement acquis, n'est plus complet, et que la Pucelley manque, ainsi que dans la plupart des exemplaires qui sont à la Bibliothèque Nationale ?

L'échange des livres et des manuscrits dans les Bibliothèques est pourtant chose utile et profitable, mais il a besoin d'être régularisé, surveillé et approuvé. Est-ce que, par exemple, la Bibliothèque de Carpentras n'a pas fait un marché d'or, très-régulier et très-honorable d'ailleurs, en livrant son ThéocrUe non rogne (édition aldine de 149») à M. Libri, contre un exemplaire rogné de la même édition et une valeur de A à 500 francs en livres usuels? Que vous en semble, Monsieur l'Administrateur général? Croyez- vous que Téchange du Lancelot du Lac en 1815 ait été aussi avantageux à la Bibliothèque du Roi, que cet échange du 7 héocrile non rogné le fut à la Bibliothèque de Carpentras? On ne sait pas ce que la Bibliothèque du Roi a obtenu en échange de son Lancelot duLac.dc ce superbe exemplaire aux armes de M œc de Pompadour, que vous ferez bien d'inscrire dans la liste de vos desiderata, sinon de vos amisaa. Peut-être a-t-on reçu, au lieu et place de ce précieux ouvrage, un exemplaire imprime sur vélin (c'était la marotte de Van Praët : eh! qui n'a pas la sienne ?) de quelqu'un de ces livres ou opuscules monarchiques qui s'imprimaient chez A. Égron, en 1815 et 1816?

A Carpcntras, au contraire, un exemplaire non rogné, mérite fort insignifiant et môme assez gênant pour les lecteurs de l'endroit, l'exemplaire d'un poëte grec, qu'un bibliophile seul pouvait apprécier, a été remplacé sur les rayons, non-seulement par un exemplaire plus convenable à une bibliothèque publique qui n'a pas de raretés ni de curiosités en fait de livres, mais encore par une centaine de bons volumes relatifs à l'histoire, aux mathématiques, à la physique, à la chimie, à l'agriculture. Voilà le prototype de l'échange honnête et généreux. M. Libri, qui s'était passé cette coûteuse fantaisie, a donné dix fois plus qu'il n'a reçu, et le Théocrite non rogné ne valait pas, je vous jure, votre Lancelot du Lac.

Mais j'y songe : ce Lancelot n'a-t-il pas été échangé, après lesCent-Jours, pendant l'occupation des armées étrangères? Ce serait là un fait curieux à éclaircir. II y avait des amateurs, sinon des libraires, parmi les alliés, Russes, Anglais, Prussiens, Autrichiens, etc. L'échange, que la Bibliothèque du Roi a fait en 1815, ne peut-il pas être considéré comme un cas . de force majeure? Cette année 1815 est une des plus désas-

r treuses qui aient pesé sur la Bibliothèque. Vous n'étiez pas

h encore Administrateur général, Monsieur? Alors, ce fut le

quart d'heure de Rabelais de la conquête : l'Europe redemanda et reprit la plupart des livres et des manuscrits que lui avait enlevés la fortune des armes- Pendant que Ton dépouillait le Musée de ses statues et de ses tableaux, conquis dans les guerres de la République et de l'Empire, on faisait aussi rendre gorge à nos Bibliothèques, et la Bibliothèque du Roi perdit les plus beaux fleurons de sa couronne bibliographique. Van Praët faillit en mourir de chagrin , il aurait recommencé la guerre générale, pour sauver les éditions sur vélin, les manuscrits, les papyrus, les papiers d'archives, que l'Europe entière venait réclamer à Paris. Il essaya d'en soustraire plusieurs à l'enquête des commissaires de la restitution; il parvint à en cacher un petit nombre, qui sont maintenant encore sous la sauvegarde de votre administration. Jo vous recommande aeulement une vingtaine

de splendides manuscrits de poètes et de prosateurs italiens,

exécutés pour Léon X, avec des peintures et des arabesques qui ne seraient pas indignes de Raphaël et de Jules Romain. Gardez-les bien sous cent clefs, et lors môme que nous reverrions l'invasion de 1815 et les publications royalistes de l'imprimeur A. Euron, ne cédez pas même aux exigences d'un échange par ordre, et ne rendez pas à César ce qui est à César: je vous conseille, à tout hasard, d'cllacer sur ces manuscrits, conservés par Van Praët en dépit des traités de paix, L'estampille compromettante du Vatican. Agréez, etc.

6 novembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

Ce n'est rien que de vous avoir déjà envoyé un volume des Essais historiques de Saint-Foix : comme il y a bien dix éditions de cet ouvrage, il y a sans doute plus de dix volumes qui se promènent hors de la Bibliothèque. En voici toujours un, pour attendre les autres.

Essais historiques de Monsieur de Saint-Foix, troisième partie. Londres et Paris, Duchesne, 1767, in-12, relié en maroquin rouge, aux armes du roi; timbre de la Bibliothèque Royale, L. 2048.

Ce volume appartient à une édition différente de celle qui avait perdu au moins un de ses volumes que j'ai retrouvé. Ce ne sera pas le dernier que je découvrirai sans doute dans les catacombes des ouvrages incomplets , mortels asiles ouverts aux livres orphelins, veufs, malades ou invalides. Ah ! Monsieur l'Administrateur général, si vous saviez combien de volumes égarés de la Bibliothèque du Roi sont venus depuis un siècle tomber et disparaître dans cet hospice qui

devient pour eux tôt ou tard une caverne d'équarrissage et un sépulcre muet ! Il est certain, par exemple, que vingt ou trente volumes, empruntés à vos nombreux exemplaires des Essais historiques sur Paris, ont été successivement engloutis dans cette espèce de gouffre sans fond et sans écho, où roulent sans cesse les débris errants et les ombres plaintives des Bibliothèques. Trente volumes des Essais de Saint-Foix ! allez- vous, sans doute, vous écrier. — Oui, Monsieur l'Administrateur général, trente au moins, dont la reliure a fourni des empeignes à vos souliers, et le papier imprimé, de la pâte à faire les cartes de votre grand jeu du catalogue de la Bibliothèque. Etencore, dans ces trente volumes, je ne compte pas ceux des Nouveaux essais historiques sur Parié, qui font suite au recueil de Saint-Foix, et qui ont pour père anonyme un autre chevalier, Alexis- Jacques Ducoudray, ancien mousquetaire gris, gouverneur du pays des Andelys, auteur d'une foule de compilations et de productions en tous genres, et pourtant (les biographies ne le disent pas, pour l'honneur des lettres) mort à l'Hôtel-Dieu de Paris, le samedi 7 février 1789, et enterré le lendemain à la paroisse de Saint-Pierreaux-Bœufs. Il en est des livres comme de leurs auteurs : aucuns meurent à l'Hôtel-Dieu et sont inhumés dans la fosse commune. Pauvres auteurs ! Pauvres livres !

Pourquoi vous cacher le déplorable sort de la plupart des volumes dépareillés qui vous manquent? Us sont devenus ce quelque chose sans nom que fait la destruction des livres. De projundis ad te clamavi, Domine. Eh ! que voulez-vous que devienne un volume isolé , véritable caput mortuum , que le hasard aveugle et sourd jette , au sortir d'un obscur encan, soit dans le sac d'un marchand de ferrailles, soit dans une boîte de bouquiniste, soit au milieu du vieux papier à vendre à la livre ? N'avez-vous pas rencontré quelqu'un de vos plus brillants camarades de collège , déclassé , dépaysé , dégradé par les événements ou par sa propre faute, couvert de haillons, végétant dans l'indigence et ne pouvant plus s'élever au-dessus de la sphère du cabaret? Telle a été, telle est

la destinée de bien des livres qui ont brillé autrefois à la Bibliolbèque du Roi, et qui, après avoir oublié leur ancien éclat dans la poussière, la crasse et l'humidité, périssent misérablement sous le couteau de l'équarrisseur, comme les vieux chevaux à l'abattoir de Montfaucon. Il y a dans Paris certaines ollicines où l'on ne fait nuit et jour qu'abattre des livres; on opère d'abord le triage, on met à part ceux que leur bonne mine recommande le plus ; on essaye encore de revendre les meilleurs aux bouquinistes, aux libraires, aux amateurs, qui vont chercher fortune dans celte espèce do regratterie biblique. C'est là qu'un trouve de quoi compléter les ouvrages et réparer les livres : le volume dépareillé reprend valeur en se réunissant à un corps d'ouvrage qu'il complète ; le volume taché, déchiré, éreinté, sert du moins à la restauration d'un volume analogue, qui, mieux conservé, est plus imparfait-, ici, c'est un titre qu'on remplace; là, une page, un cahier qu'on ajoute; quelquefois, une carte, une ligure, un portrait. Vous ne sauriez croire ce que les collections de portraits ont pris dans les livres depuis trois siècles, et naturellement dans ceux de la Bibliothèque du Roi ? Et les litres do livres, Monsieur, c'est une malédiction ! Tant de causes diverses ont dépouillé de leurs titres une multitude de bons livres, qui n'ont pas d'autre imperfection que celle-là, assez indilTérenle au point de vue de l'usage du volume, et pourtant si grave, si peu tolérable aux yeux du bibliophile. Vous comprendrez donc qu'on entasse des titres délivres, comme une marchandise et même comme une curiosité. Les savants Dehure frères {Arcades ambo), anciens libraires de la Bibliothèque du Roi, n'avaient-ils pas rassemblé 50 à 60,000 litres de livres, la plupart avec vignettes uu ornements gravés en bois ou en cuivre? Votre honorable collègue d'Institut, M. Libri, n'a jamais pensé à faire une collection de cette espèce, et cependant on aurait découvert chez lui, dit-on (ce n'est pas vous qui le dites) , un carton rempli <le ces titres de livres, tout chargés d'estampilles suspectes, lavées, grallées, effacées ou encore intactes. Ces titres

de livres, à ce qu'il parait, s'envolent de je ne sais quel anlre sibyllin, et s'introduisent partout, à travers les serrures et les scellés. Fermons bien nos fenêtres et nos portes, Monsieur, et prions Dieu que le diable ne vienne pas chez nous faire des siennes sous la forme d'un titre de livre au timbre de la Bibliothèque de Lyon ou de celle de Montpellier. Un pareil titre de livre, c'est un corps de délit, c'est la tache de sang, c'est le cadavre de la victime. On n'aurait qu'à glisser ce titre-là dans nos poches : nous serions sur-le-champ accusés et convaincus d'avoir volé vingt ou trente in-folios dans une Bibliothèque publique ! Horntco reftrens, Monsieur le professeur.

J'en reviens à l'histoire aventureuse et tragique de vos livres dépareillés : quand ils n'ont pas été sauvés par la pitié du bibliopole ou du bibliognoste (langue de l'abbé Rive, depurpuracée mémoire); quand un mois d'étalage ne les a point fait rentrer dans le monde de la librairie, ils sont définitivement condamnés : le bourreau, l'épicier (ce n'est pas vous qui auriez cet affreux courage), saisit d'une main le volume béant, et de l'autre il s'arme de son coutelas; il attaque les fils de la reliure, détache délicatement l'endossage, écorche le maroquin, le veau ou la basane, qui recouvrent le carton, puis il divise en trois tas les produits de son opération féroce : la peau, le carton et le papier. Tout cela se vend et se transforme sous les mains de l'industrie, tout cela profite à quelque chose et à quelqu'un. Mais vos livres, ainsi décarcassés et débités, ne sont plus bons qu'à faire des cartonnages, des cornets de bonbons ou des boites de pilules. Je voudrais pouvoir vous dorer celle-là. À propos de dorure, la tranche de vos livres en vieux maroquin rouge étant souvent dorée, on la brûle pour en extraire l'or qui, sous le * dernier règne, brodait les habits des pairs de France. Voilà, Monsieur l'Administrateur général, ce qu'on a fait de quelques milliers de volumes qui manqueront à la Bibliothèque Nationale jusqu'au jugement dernier de vos regrettés prédécesseurs.

Descendez dans les profondeurs des rues Sainl-Jacques et delà Harpe, pour pénétrer le mystère de la boucherie des

livres -, hasardez- vous dans la pénombre éternelle de la rue Serpente, et, comme Jérémie, pleurant sur la ruine prochaine de Solyme, répandez toutes vos fleurs de rhétorique (manibus date UUù plenis) sur ces infortunés volumes qui vous demandent grâce. Mais puisque vous êtes dans le voisinage de la rue Percée, souvenez-vous de vos 4, l 248 ouvrages incomplets (en 1834), et de leurs 1 1 ,530 volumes manquant ; visitez le magasin de Lecureux, qui s'est fait, pour ainsi dire, le rebouteur de la librairie, et qui ne vomi L, r uère que des livres dépareillés: demandez-lui de se consacrer à une œuvre pie, que j'aimerais à voir imprimée dans vos œuvres complètes : il s'agit de compléter ces 4,248 ouvrages incomplets; il s'agit de remettre en bon état ces dix ou quinze mille volumes imparfaits qui déshonorent la Bibliothèque Nationale. Que si vous prenez sous votre bonnet de docteur celle sage mesure d'administration, ne négligez pas de la rendre ellicace pour l'avenir, en la corroborant d'une autre mesure non moins urgente et dès lors indispensable : supprimez le prêt des livres au dehors, exigez de votre public certaines garanties de notoriété civile, sinon scientifique et littéraire. Quant au Catalogue desimprimésde la Bibliothèque Nationale, quant à ce glorieux monument de bibliographie universelle, qui n'attend plus qu'un architecte (peut-être votre humble serviteur), je vous répéterai, en dépit des perlides conseils du trahit ma quemque voluptas : « Faites des traductions de Piaule, faites des éditions de Tacite et de Catulle, faites des Conjurations d'Etienne Marcel. » Maître André, qui a mis en tragédie le Tremblement de terre de Lisbonne, aurait dû s'en tenir à ses perruques.

Agréez, etc.

PAUL LACROIX (bibliophile jacob).

G novembre 1849.

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