ADRESSE DES ÉLECTEURS (■\^^ JUIN
prit et de phrases retentissantes; cette première rédaction , communiquée à TEmpereur, le mit dans une colère vive et éclatante ; T adresse, en effet, ne se bornait pas à être patriotique, elle était insolente, elle semblait dicter des lois à la puissance souveraine. Lucien réunit la majorité des électeurs ; il leur demanda certaines modifications dans l'intérêt de la bonne harmonie des pouvoirs : « était-il temps de récriminer? ne fallait-il pas s'unir pour conjurer les dangers qui menaçaient la France ? » Lucien obtint avec difficulté quelques changements. M. Dubois récita devant ses collègues le thème qu'on avait adopté, il le fit avec un bonheur, une étendue, un éclat de voix indicible ; on s'en était félicité pour le lendemain, car les phrases vides avaient besoin d'être soutenues par de larges poumons.
Tous les électeurs étaient donc rangés là derrière l'archi-chancelier, vêtu d'un habit princier couleur orange; et le premier des scrutateurs, M. Champollion-Figeac, devait additionner le relevé des votes. La foule était nombreuse, lorsque des salves d'artillerie annoncèrent 1 Empereur \ Il n'avait pas suivi la route indiquée par le programme; Napoléon traversa, dans sa voiture de galas, suivie d'une nombreuse escorte, le jardin des Tui-
1 « L'Empereur avait sur la lèle une lo- vêtus de taffetas blanc depuis les pieds jusque noire, ombragée de plumes, et atta- qu'à la tête, et avaient aussi mauvaise mine, chée sur le devant par un gros diamant; >< L'archi-chaiicflier Cambacérès,eii manson manteau était de velours pourpre dou- teau orange parsemé d'abeilles d'or, desblé d'hermine blanche, brodé en or, des- cendit alors sur la plate-forme et s'assit sur ceiidant à peine jusqu'aux talons, attaché une chaise qui lui était destinée, un peu autour du cou et sans manches. 11 avança au-dessous de celles qui étaient placées à précipitamment, salua, ou plutôt inclina droite du trône. Il y eut de grands éclats deux ou trois fois la tête, et s'élança vers de rire auprès de nous lorsqu'on vit son trône où il s'assit et s'entoura de son paraître cet homme, dont les talents et le manteau, il avait assez mauvaise grâce et goûtsonléo'alemeul connus dans tout l'Emparaissait soucieux. Ses frères se placèrent pire. »
à ses côtés, Lucien à sa gauche, Joseph et {Récit de M. Uobhouse, témoin oculaire.) Jérôme à sa droite ; ils étaient tous les trois
leries, la place Louis XV, le quai du Palais-Bourbon, Tesplanade des Invalides et le Cham|>de-Mars. Les vieux républicains lurent affectés de le voir pour ainsi dire ployer sous le poids de ses habits brodés d'or, avec ce costume de gentilhomme de François l"ou de Henri 111, si peu taillé pour sa physiononùe antique, si peu en rapport avec les circonstances. Il était précédé de ses hérauts d'armes, de ses pages, de ses chambellans, revêtus de leurs costumes à la façon de Jean de Paris ou de Joconde. L'Empereur avait Tnir soucieux, inquiet, fatigué; il jeta les yeux sur celte confusion de peuple, et mille pensées durent s'agiter dans son imagination vive, colorée, impressionnable, car, lui, le suprême dictateur, naimait les masses que sur le champ de bataille ; le peuple lui faisait peur. La cérémonie religieuse précéda toutes les opérations politiques; la messe fut célébrée par Tarchevêque de Tours, et Ton vit Napoléon recueilli invoque!" le Dieu des batailles pour sauver son trône et la patrie dans la crise fatale qui les menaçait.
L'acte le plus important et le plus solennel du Champde-Mai était le dépouillement des votes sur TActe additionnel; les registres avaient été apportés par les électeurs ; il fallait maintenant présenter un chiffre et le soumettre à TEmpereur et au peuple; on avait été si pressé que le relevé n'était pas terminé : on l'improvisa, pour ainsi dire, dans l'assemblée du Champ-de-Mai. L'archi-chancelier Cambacérès, et M. ChampoUion-Figeac, le secrétaire du corps électoral, durent hâter un résultat afin de ne pas susciter des impatiences dans la tête de Napoléon qui les pressait du geste et des yeux ; l'addition réelle était impossible, il fallut donner un à peu près, et M. Champollion additionna les votes des collèges presque à la volée. Ce travail accompli , on proclama , comme
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résultat définitif et calculé ce qui n'était véritablement qu'un chiffre hâtivement saisi; en matière de constitution, quel est le gouvernement qui se gène ? On divisa les votes en trois séries : les citoyens, l'armée, la marine. Les chiffres étaient très malheureusement significatifs , un vingtième à peine de la population avait pris part aux votes; quant à Tarmée, c'était son œuvre, elle l'acceptait; l'Empereur était son père, son César, elleTélevait sur le pavois ; sur deux cent mille votes, trois mille à peine protestèrent contre TEmpereur. En résultat, rien de fixe , rien de déterminé dans cette opération innocente au reste, à ce point même que plusieurs registres des départements n'étaient point encore arrivés * lorsque Cambacérès , pale et tristement agité sous ses habits de velours et de soie, annonça, : « que l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire était accepté à la presque unanimité des votants. »
A ce moment si majestueux pour les faiseurs de constitutions, on entendit la grosse voix de M. Dubois (d'Angers) qui venait faire la leçon patriotique à 1 Enipereur. Son discours déclamatoire n'était qu'une longue suite de lieux communs, revêtus de ce patriotisme vieilli à l'aide duquel pourtant on avait tué les grandes destinées de la monarchie française et arrêté l'œuvre de Louis XIV. Et encore ce discours avait-il été beaucoup modifié; le premier texte contenait de véritables insolences contre l'Empereur ; les rédacteurs n'avaient-ils pas osé dire : « que Bonaparte devait rapporter de l'exil le repentir de son passé ! » Il y avait des invectives contre l'Europe, des injures aux Bourbons : h Un contrat nouveau s'était
1 Je liens ces détails de M. Champollion lui-même, homme Je Irop d'esprit pour ne pas comprendre que tout cela s'en allait.
formé entre la nation et l'Empereur ; les vœux du peuple, dont ils étaient les représentants, rappelaient Bonaparte sur le trône ! Que voulait la lifuie des rois ? sans doute le démembrement de la France. Voulait-on lui réserver le sort de la Pologne ou rétablir les Bourbons? » Et ici, les déclamations commençaient contre Louis XVIII et la lamille exilée : les trois branches de la législature allaient se mettre en action, pour perfectionner de concert TActe additionnel; et si Tennemi menaçait le territoire, alors le peuple entier se lèverait pour le défendre : « Rien , disait Torateur, n'est impossible, i-ien ne sera épargné pour nous assurer P honneur et l'indépendance, ces biens plus chers que la vie ! Tout sera tenté, tout sera exécuté pour repousser un joug ignominieux! Nous le disons aux nations, puissent leurs chefs nous entendre! s'ils acceptent vos offres de paix, le peuple français attendra de votre administration forte, libérale, paternelle, des motifs de se consoler des sacrifices que lui a coûtés la paix. Mais si l'on ne nous laisse que le choix entre la guerre et la honte, la nation tout entière se lèvera pour la guerre! Elle est prête à vous dégager des offres trop modérées peut-être que vous avez faites pour épargnera l'Europe un nouveau bouleversement. Tout Français est soldat; la victoire suivra vos aigles, et nos ennemis, qui comptaient sur nos divisions , regretteront bientôt de nous avoir provoqués ' ! »
A cette adresse pompeuse. Napoléon fit encore une de ces réponses graves, solennelles, à la manière antique, dontla postérité doit garder une longue mémoire. Il venait d'étendre la main sur TEvangile pour prêter serment à la
1 la superbe voix de M. Dubois d'Angers se faisait entendre de l'ÉcoIe-Militaire jusqu'au pont d'Iéna.
l'empereur au ciiamp-de-mai (juin ^815). 1)0
conslitulioli, lorsque, saluant de son chapeau la foule émue et se recouvrant avec dijjnilé, il fit entendre ces belles paroles : « Empereur, Consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans la prospérité, dans Fadversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône, la France a été Tobjet unique et constant de mes pensées et de mes actions. Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple, dans Tespoir de voir réaliser la promesse donnée de conserver à la France son intégrité naturelle, son honneur et ses droits. L'indisjnation de voir ces (h'oils sacrés, acquis par vingt-cinq années de victoires, njéconnus et perdus à jamais, le cri de Thonneur français fiétri, les vœux de la nation m'ont ramené sur ce trône qui m'est cher, parce qu'il est le palladium de l'indéj)endance, de Ihonueur et des droits du peuple Iranyais. En traversant au milieu de l'allégresse publique les diverses provinces de l'Empire pour arriver dans ma capitale, j'ai dû compter sur une longue paix : les nations sont liées par les traités conclus parleurs gouvernements, quels qu'ils soient. Ma pensée se portait alors tout entière sur les moyens de fonder notre liberté par une constitution conforme à la volonté et à rinléréi du })euple : j'ai convoqué le Champ-de-Mai. Je ne tardai pas a apprendre que les princes qui ont méconnu tous les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d" accroître le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrière toutes nos places-frontières du Nord, et de concilier les différends qui les divisent encore en se partageant la Lorraine et l'Alsace, il a fallu se préparer à la guerre. Cependant, devant coui'ir personnellement les hasards des combats, ma première sollicitude a dû être de constituer sans retard la nation. Le
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peuple a accepté racle que je lui ai présenté. Français, lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à rindépendancc de vinf>t-luiit millions de Français, une loi solennelle , faite dans les formes voulues par Tacle constitutionnel, réunira 1er différentes dispositions de nos constitutions aujourd'hui éparses. Français, vous allez retourner dans vos départements : dites aux citoyens que les circonstances sont grandes; qu'avec de Funion, de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons victorieux de celte lutte d'un grand peuple contre ses oj)prcsseurs; que les générations à venir scruteront sévèrement notre conduite, qu'une nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers (jue j'ai élevés sur le trône ou qui me doivent la conservation de leur couronne; qui tous, au temps de ma prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple français, dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne. Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés. Mais dites aussi aux eitoyens que, tant que les Français me conserveront les sentiments d'amour dont ils me donnent tant de preuves , cette rage de nos ennemis sera inq)uissante. Français, ma volonté est celle du peuple; mes droits sont les siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France. »
Quelle différence de langage entre les grosses paroles des électeurs et ces phrases empreintes d'un si haut caractère! 11 parlait ici la langue du peuple, du soldat et de l'histoire; autour de lui se groupait l'armée entière, lîèredeson César, comme lui était iier d'elle. Puis
LL LliAMl-DL-MAl (jLliN iSIT)). 101
Napoléon s'nnvlanttoutcruii coup, distribua les aigles et les di'apeaux aux troupes de ligne et à la garde nationale : (( Soldats de la garde nationale de TEnipire, s'écria-t-il, soldats des troupes de terre et de mer, je vous coniie Taigle impériale aux couleurs nationales. Vous jurez de la défendre au prix de votre sang, contre les ennemis de la patrie et de ce trône! Vous jurez qu'elle sera toujours votre signe de ralliement ! Vous le jurez? » — « Nous le jurons ! « fut le cri unanime, qui retentit comme le bruit du tonnerre. »
Dans ces sortes 'de cérémonies, Napoléon était toujours à sa place : toutes les fois qu'il restait Consul, Empereur militaire, rien ne pouvait égaler sa grandeur, son geste, son regard, et il laissait dans tous les cœurs une empreinte profonde. Si la cérémonie du Champ-de-Mai s'était bornée à ces solennelles paroles de l'Empereur, elle aurait conservé une glorieuse majesté; mais tout le reste gardant une empreinte théâtrale, ne produisit aucun des résultats qu'on avait espérés; elle fut ridicule pour une certaine partie de la population, odieuse pour l'autre : on avait beaucoup es péré, longuementattendu,etronn'obtenaitrien.Cequ'on croyait possible avec Napoléon ne fut pas donné; il n'abdiqua pas, il ne consentit pas à consulter le peuple sur ses droits à la couronne ; il ne concéda rien à la Révolution. La revue seule des troupes garda sa splendeur. Napoléon était bien avec ses vieux soldats; tous ces princes, ces pages, ces chambellans n'étaient-ils pas déplacés au milieu de cette démocratie que le dictateur invoquait à son aide? Quoi! l'on se voyait forcé d'employer les bras nerveux des faubourgs , d'implorer les jacobins, de chercher la force dans le parti patriote, et l'on conservait toutes les formules odieuses à la République! On costumait Joseph, Lucien, Jérôme en
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rois, Cambacérès vn prince! en vérité, c était méconnaître Tesprit et la tendance du mouvement qui avait préparé les Cent Jours. Les patriotes auraient soulTert une dictature martiale, pourvu qu'elle fût austère, simple, couverte de 1er; mais une dictature revêtue de panaches, qui paradait la royauté, c'était là le ridicule, et le |)euple le sentit profondément. On voulut en vain célébrer le Cliamp-de-Mai, la police fit faire des couplets sur Tair si guerrier du Premier pas '; le peuple censura ce spectacle de Franconi; ce n était pas ainsi qu il voulait saluer son Bonaparte, son Consul, son Empereur.
A peine était-on sorti de la cérémonie du Champ-de- Mai, qu'il fallut traiter avec les Chambres, dont la convocation était fixée au ^" du mois de juin. L'Acte additionnel portait : « qu'il y auiait une pairie héréditaire;» on s'était occupé avec une vive sollicitude de désigner les membres qui composeraient la Chambre des pairs; Napoléon y mettait un puissant intérêt sous plus d'un rapport; il voulait, par Téclat des noms, constater aux yeux de l'Europe que l'aristocratie ne s'écartait pas absolument de lui (et il avait toujours du goût pour elle). Puis, comme il craignait la Chambre des représentants, il espérait, par une pairie conservatrice et dévouée, balancer les résolutions de la Chambre élective. C'est dans cette double vue qu il avait travaillé avec MM. Maret, Regnauld, Lavalette surtout, à la composi-
1 Ici on retrouve quelques vers de police Dans le héros par nous légilimé,
parfailemenl ridicules.- A reconnu son souverain, son père.
Au Champ-de-Mai L'égaliié, la liberté prospère
Le bonheur de la France Au Champ-de-Mai.
En ce beau jour est enfin proclamé. ^^ Champ-de-Mai
La liberté, la paix et l'abondance, Souverains de la terre.
Voilà no? vœux, notre unique espérance contemplez bien tout un peuple animé;...
Au Champ-de-Mai. Si vous voulez nous déclarer la guerre.
Au Champ-de-Mai Regardez-nous, Husse, Autriche, Angle-
Toule la France entière. Au Champ-de-Mai. [terre!