LA CHAMBRE DES RE1'RÉSE^TA^TS (4 JLIN
lootion de Lucien Bonaparte par le collège de l'Isère . Serait-il pair ou représentant? il fallait que le ministère s expliquât sur ce point constitutionnel , car d'après l'Acte additionnel les princes de la famille étaient pairs de droit. A cette proposition vint s en joindre une autre aussi minutieuse : un député, du nom de Sil)uet , demanda qu'il n'y eût plus de qualifications nobiliaires dans l'assemblée : «plus de comtes, plus de barons; tous étaient représentants du peuple, et ce titre créait un lien d'égalité. » Cette proposition, partie d'un point de vue démocratique, singerie de la fameuse nuit de la Constituante pour les nouveaux Montmorencv, blessait néanmoins la viHiité de tous ces gentilshommes dbier, de ces barons , de ces comtes improvisés ; ils repoussèrent donc la proposition de M. Sibuet, par une fin de non-recevoir puérile, fondée sur ce que forateur, occupé d'un si grand intérêt en face des périls de la patrie, avait lu son discours, tandis que d après l'Acte additionnel, il aurait dû le prononcer d'abondance. Que de grandeur dans ces vues 1 quelle immensité d'intelligence dans cette déplorable assemblée au moment d'une crise ! Hélas ! ces épisodes se sont trop souvent reproduits dans notre liistoire parlementaire ; ils proviennent du manque d'éducation politique. En Angleterre , le Parlement sait et fait les affaires ; en France , l'ignorance des choses entraine nécessairement le triomphe des déclamateurs.
Les représentants allaient passera l'opération décisive, le choix du président, chargé de donner l'impulsion à la Chambre, et d'en diriger l'esprit; Napoléon y mettait une haute importance; plusque jamais il voulait Lucien à ce poste de surveillance parlementaire. Le terrain fut essayé, on examina s'il y avait possibilité d'obtenir poui lui \n majorité des suffrages; les impérialistes actifs, et
en têteM. Regnauld(deSaint-Jeaii-(rAii{>eIy), et M. De IVrinoiit, consultèrent les membres les plus influents, et ils purent se convaincre que bien peu de voix seraient données au irère de Bonaparte, l^es idées de la (Jiambre n étaient point pour la dynastie ; on se posait en patriotes, en républicains ; on était très insolent, parce que le pouvoir était laible; or, il fut reconnu que les représentants qui pouvaient se disputer les suffrages étaient : le premier de tous, M. de Lafayette, autour duquel se groupaient les patriotes de \79à ; M. Flaugergues , d'un caractère plus modéré, mais qui avait fait une opposition si vive avec M. llaynouard en 181 i ; enfin, M. Lanjuinais, moins hostile sans doute que M. de Lafayette, mais tête étroite, incapable de comprendre la grande idée d'une dictature forte, patriotique, dans les mains de Napoléon. La présidence devait se disputer entre ces capacités, et, dans celte alternative, les impérialistes, reportant leur choix sur les patriotes modères, préférèrent M. Lanjuinais' à ses deux compétiteurs. Napoléon n'aimait pas M. Lanjuinais, mais ce choix lui évitait M. de Lafayette, esprit d'une désolante et patriarcale anarchie; l'Empereur craignait sa bonhomie de désordre , toujours prête à sacrifier la force à une popularité vulgaire. 11 savait qu'avec M. de Lafayette tous les pouvoirs se perdaient, et qu'il n'y avait pas de monarchie possible dans les conditions deTAssemblée Constituante ou Législative. Après quelques diflicultés et quelques hésitations, l'Empereur
1 Le nombre des volants était de 472: ma- Carnot-Feulins, r.egnauld (de Saint-Jean-
jorilé absolue, 237. d'Angély), Girardin, Garât, Ramond, I)u-
Le premier tour de scrutin donna à Lan- bois (d'Angers), Roy (de la Seine , etc. juinais i89voix;à Flaugergues 74; à La- Au second tour de scrutin, Lanjuinais fayelte 68, à Merlin (de Douait 4i, à Du- obtint 277 suffrages ; Flaugergues 58 ; Lapont (de l'Eure), 29 ; un moindre nombre à fayette, 73. Bédoch, Boulay (de la Meurlhe), Dumolard, (.Procès-verbal.)
LA PRÉSIDENCE DE LA CHAMBRE (4 JlIN 1815). ^00
approuva le choix de M. Lanjuinais, qui fut proclamé à la présidence; et le lendemain parut la liste des pairs, dans laquelle était compris Lucien comme frère de PEmpereur. Ainsi, les deux Chambres étaient constituées '.
Les premières hostilités des représentants avaient vivement irrité l'Empereur; il voyait la mauvaise tendance do ces rhéteurs qui, dans la vue de blesser sa puissance, ne laissaient rien passer, ni un mot, ni une formule. La Chambre le taquinait, le piquait à coups d'épinîjle Que les temps étaient changés ! respritderEmpereur n'était-il plus dans la nation ? ou bien la Chambre étaitelle en dehors de ce peuple ? A chaque acte on lui soulevait une chicane, à chaque mot éclatait un orage. Lors- (ju'on lui porta le choix de M. Lanjuinais, il répondit avec la fierté de lui-même : « Je ferai connaître ma réponse par un chambellan de service. » Alors s'élèvent mille cris! Ce n'est pas constitutionnel ! Naguère on a parodié la fameuse nuit de la Constituante pour l'abandon des titres de noblesse ; maintenant on va parodier les mots de Mirabeau à M. de Brézé ; car un chambellan est de toute nécessité un esclave. On murmure dans l'assemblée : « Un chambellan de service, c'est offensant pour les représentants. » N'y avait-il pas de quoi faire prendre en mépris tous ces parleurs ? Où était la France dans tout cela, sa grandeur, ses intérêts? L'Empereur pouvait se tromper, mais était-ce le moment de le lui faire amèrement sentir ?
« ' Le lendemain, l'Empereur vil M. Lan- vous Jugerez quels sont ceux que je crois,
juinais et lui adressa la parole en res li.'rmes: lorsque je vous félicite, ainsi que la Cham-
« Quelques-uns disent, M. Luujuluuis, que bre, du choix qui vous a lait son prési-
vous êtes bourboniste ; d'autres, que vous dent. »
êtes mon ennemi personnel, et d'autres ,„ . .. ,, „„,«„„ •„ \
, / ,, ' (Récit à un contemporain,)
que vous aimez véritablement voire patrie ;
^'lO LKS CRNT JOtRS.
L'opposition continue; les représentants, appelés à choisir leurs vice-présidents, repoussent unanimement tous les impérialistes; ils les prennent dans les opinions patriotes et presque républicaines , MM. Flauj'.ergues, Dupont (de l'Eure), Lafayette et Grenier. La domination des avocats s'établit: M. Dupin demande pour la première lois la parole; nommé représentant de la Nièvre, il se pose en formaliste à complètement hostile à TEmpereur '. Un décret a ordonné le serment à l'Acte additionnel et au\ constitutions de l'Empire; M. Dupin dit : « qu'un décret ne peut pas prescrire un serment, il faut une loi émanée des trois pouvoirs; bien entendu que ce serment ne préjudiciera en rien la iacullé de modifier la Constitution ». Toujours la Constitution ! c'était devenu une manie! Et pourquoi toutes ces oppositions puériles, ces protestations et ces discours? Le pays est menacé dans sa force, dans sa dijjnité, et jusqu'à présent cette assemblée politique ne s'est occupée que d'étroits incidents et de petites taquineries! C'est que presque toujours les assemblées oublient les grandes affaires, pour ne voir que leurs petites passions; elles n aiment pas les honnnes à grande taille , les esprits supérieurs, les intelligences à vol d'aigle ; elles en sont humiliées. M. Dupin, au milieu d'une haute question politi-
1 '< Quand la guerre esl engagée, disait Na- lion, s'érigent de leur propre autorité en poléon, la t.rùsence d'un corps délibérant avocats du peuple, en conseillers du prince; est aussi embarrassant:' que funesle. Il lui ils veulent tout savoir, tout régler, ii.ut difaul des victoires. Que le monarque ait des riger. Si l'on n'écoule point leurs conseils, revers, la terreur s'empare des gens ti- de conseillers ils deviennent censeurs, de mides, et les rend à leur insu l'instrument censeurs factieux, et de lactieux rebelles. et les complices des hommes audacieux. Il faut alors que le prince subisse leur joug, La crainte du péril, l'envie de s'y sous- ou qu'il les chasse; et 'ans l'un ou l'autre traire dérangent toutes les létes : la raison cas, il compromet toujours sa couronne et n'est pus rien, les sensations physiques l'État... J'aperçois avec douleur que les désont tout, i.es turbulents, les ambitieux, pulés ne sont pas disposés à ne faire qu'un avides de bruit, de popularité, de domina- avec moi, et qu'ils ue laissent échapper au-