NAPOLÉON DEVANT LA CHAMBRE (7 JUIN
que, engageait une querelle de barreau où les incidents absorbent trop souvent le principal. M. Dupin voulait que la Chambre fit une constitution, Tentendez-vous? lorsqu'il fallait doubler les armées, organiser les forces nationales et préparer le pays à une grande résistance ! Au bruit importun de ces taquineries. Napoléon, toujours niaitre de lui-même, résolut d'ouvrir en personne les deux Chambres ; il y vint dans tout le cortège delà majesté souveraine; son front était sévère, assombri, son regard pénétrant; onle voyait péniblement affecté de la mauvaise position qu'on lui avait faite; sa figure pale annonçait le trouble de son âme ' ; derrière lui étaient ses frères Joseph, Lucien ; le cardinal Fesch était à ses côtés; la duchesse de Saint-Leu et quelques dames ses ferventes admiratrices occupaient des tribunes. Le discours qu'il prononça n'était pas son œuvre entière ; écrit par M. llegnauld, il contenait des non-sens et des contre-vérités : singulier mensonge! fatal abaissement de caractère! on faisait dire à l'Empereur: « qu'il venait remplir aujourd'hui le vœu de son cœur, la monarchie constitutionnelle. » (Entre lui et la monarchie constitutionnelle qu y avait-il de commun?) « La Chambre pourrait s'occuper de recueillir dans un seul cadre les constitutions
cune occasion de me chercher querelle. De lui annoncer son élévailon à la pairie,
quoi ODl-ils à se plaindre? Que leur ai-je «Monsieur le président,
fail? Je leur ai iouué de la liberté à pleine •• J'ai l'honneur de vous faire part que,
mam. je leur eu ai peut-être trop donné, d'après une lettre close de Sa Majesté Im-
car les rois ont aujourd'hui peut-être plus périale, j ai pris séance à la chambre des
besoin de garantie que les nations. J'y met- pairs. Je suis donc dans la nécessité de
Irai (lu niien autant que je pourrai ; mais donner ma démission de membre de la
s'ils croient faire de moi un Soliveau ou un Lhambre des représentants. Je vous prie,
second Louis XVI, ils se trompent : je ne Monsieur le président, de la faire agréer,
suis pas homme à me laisser faire la loi par ainsi que mes regrets et mon profond res-
des avocats, ni à nie laisser couper la tête pect. »
par des factieux . « Signé , Luciea.
1 Lucien avait écrit à la Chambre pour
(le ll'^mpire; pour lui, il ambitionnait de donner à la France toute la liberté possible. Une coalition formidable de rois en veut à notre indépendance, continuaitil, ses armées arrivent sur nos frontières. La frégate la Melpomène a été attaquée et prise dans la Méditerranée, après un combat sanglant contre un vaisseau anglais de 74. Le sang a coulé pendant la paix! Nos ennemis comptent sur nos divisions intestines; ils excitent et fomentent la guerre civile. Des rassemblements ont lieu; on communique avec Gand, comme en 1792 avec (loblentz. Des mesures administratives sont indispensables : c'est à votre patriotisme, à vos lumières et à votre atlacbement à ma personne que je me confie sans réserve. La liberté de la presse est inliérente à la Constitution actuelle; on n'y peut rien cbanger sans altérer tout notre système politique ; mais il faut des lois répressives, surtout dans Tétat actuel de la nation. Je recommande à vos méditations cet objet important. Mes ministres vousferont connaître la situation de nos affaires. Les finances seraient dans un état satisfaisant sans le surcroît de dépenses que les circonstances actuelles ont exigé. Cependant on pourrait faire face à tout si les recettes comprises dans le budget étaient toutes réalisées dans Tannée; et c'est sur les moyens d'arriver à ce résultat que mon ministre des finances fixera votre attention. Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientôt à la tête des enfants de la nation pour combattre pour la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir. Vous, pairs et représentants, donnez à la nation l'exemple de la confiance, de l'énergie et du patriotisme; et, comme le sénatdu grand peuple de l'antiquité, soyez décidésà mourir plutôt que de survivre au désbonneur et à la dégradation de laFrance.Lacause sainte de lapatrie triompbera! »
NAPOLÉOiN ET LA CHAMBRE (JlIN 18^5). ! i 3
Ce discours (dont la dernière partie seule était To'uvre de Napoléon) fut écouté avec une indifférence marquée; les représentants ne voulaient plus de cette forte dictature que TEmpercur sollicitait fièrement ; on savait qu'il avait méfiance de la Chambre, et la Chambre , à son tour, avait méfiance du chef militaire. Le parti impérialiste avait demandé qu'il fût décerné à Napoléon le titre de Sauveur de la patrie, et la proposition fut repoussée presque à l'unanimité. Un esprit démocratique domine dès ce jour les représentants ; on réveille les vieux mots de la Révolution, en cherchant à reconstituer le vocabulaire de la Législative, ces pauvres phrases sur la représentation nationale, sur la souveraineté des masses ; un député du nom de Leyraud (de la Creuse) s'écrie : «Mandataires du peuple, voulez-vous être dignes de votre mission ? soyez peuple un moment, soyez nos égaux; que le lien de la fraternité nous unisse, et ne soyez plus que nos collègues! Ce ne peut être un sacrifice pour vos grands cœurs. Songez qu'en entrant dans l'assemblée des Amphictyons les rois de Sparte et d'Athènes se dépouillaient de la pompe de leurs noms, du faste de la pourpre royale ; ils n'étaient plus que les représentants de leur patrie.» Que de niaiseries pompeuses en face de tant de petitesses! M. Leyraud (de la Creuse) demandait aux grands noms de l'assemblée de se dépouiller de leur majesté ; que de gens durent être heureux! L'esprit du xviii® siècle avait ainsi fait la génération; il l'avait nourrie d'axiomes sans application et de phrases à la manière du Contrat social ; les idées positives étaient abandonnées à ce point d'appeler despotisme l'exercice de tout pouvoir régulier et fort.
L'adresse des représentants, qui était la manifestation de leurs principes, ne parla que de constitutions et de T. ir, S
i\4 LES CENT JOURS.
principes libéraux; c'était la manie du jour. On mettait de côté TActe additionnel comme une œuvre imparfaite et ridicule; la Chambre visait à la souveraineté : «toutefois, la constitution faite, on se rallierait franchement à IVapoléon pour le soutenir contre TEurope. Enfin la Chambre offrait son concours pour garantir le succès d'une guerre nationale. »
La réponse de l'Empereur au président Lanjuinais, triste, un peu contrainte, révélait pourtant quelque chose de ce patriotisme pur et bien plus français que les sentimentalités libérales de la Chambre : « .Je partirai celte nuit, disait Napoléon, pour me rendre à la tète de mes armées ; les mouvements des différents corps ennemis y rendent ma présence indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu'une commission nommée par chaque Chambre méditât sur nos constitutions. La constitution est notre point de ralliement ; elle doit être notre étoile polaire dans ces moments d'orage. Toute discussion publique qui tendrait à diminuer directement ou indirectement la conûance qu'on doit avoir dans ses dispositions serait un malheur pour l'Etat; nous nous trouverions au milieu des écueils sans boussole et sans direction. La crise où nous sommes engagés est forte. N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les Barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupantde discussions abstraites au moment où le bélier brisait les portes de la ville. Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les circonstances de l'intérieur, vous jugerez peut-être utile de vous occuper des lois organiques destinées à faire marcher la constitution; elles peuvent être l'objet de vos travaux publics sans avoir aucun inconvénient. Au reste, les sentiments exprimés dans votre adresse me démontrent assez l'atta-
LA CHAMBRE ET NAPOLÉON (jUIN ^8^3). ^45
cliement de la Chambre à ma persomie, et tout le patriotisme dont elle est animée. Dans toutes les affaires, ma marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie. Premier représentant du peuple, j'ai contracté Tobligation, que je renouvelle, d'employer, dans des temps plus tranquilles, toutes les prérogatives de la cou ronne et le peu d'expérience que j'ai acquis à vous seconder dans l'amélioration de nos institutions. » Nobles paroles qui restèrent sans échos au milieu de cette majorité sourde et fatalement préoccupée.
L'Empereur allait partir pour l'armée, il offrait ses veilles et son sang pour la patrie : que lui donnaient en échange ceux qui se disaient les représentants du peuple ? Une fois sous la tente. Napoléon laissait derrière lui une assemblée qui avait méfiance de ses desseins, et ne désirait autre chose que sa chute. Les représentants étaient alors sous l'influence de Fouché;du fond du ministère de la police, et par l'intermédiaire deMM. Jay et Manuel, Fouché était à peu près le maître de tous les mouvements politiques ; il tlaltait, il caressait tour à tour l'amourpropre vaniteux de M. de Lafayette, le parti jacobin ou impérialiste; comme il avait la haute surveillance des journaux, il exerçait une autorité morale sur tous les députés, et demeurait, en résultat, maître des délibérations. La chambre serait dans ses mains, ou un instrument pour seconder Napoléon, ou un grand élément pour le détruire. Fouché aimait ces épées à deux tran chants qui servaient à tuer un pouvoir ou à le protéger, mais à le dominer en toutes hypothèses.