PLAN DE CAMPAGNE DE CARNOT (JUIN
Lyon servirait de base d'opérations comme Paris ; on le fortifierait par une tête de pont aux Brotteaux, par des redoutes en avant de Tenceinte. Pierre-en-Sise serait garni de batteries, la rive droite de la Saône recevrait le développement de plusieurs redoutes; enfin, du côté de la Savoie, on armerait Sisteron et le Pont-Saint-Esprit. A ce système de défense, Carnot ajoutait une armée active qui se diviserait en buit corps sur la ligne des forteresses du Nord, sur la Moselle, sur le Rbin, au Jura, il Cbambéry, sur le Var, aux Pyrénées, à Perpignan et à Bordeaux. En arrière de ces troupes de ligne, se placeraient les gardes nationales volontaires, les régiments levés par le patriotisme des babitants; on organiserait partout des levées en masse, et dans cette aîtitude on attendrait la marcbe des alliés avec la fermeté et le patriotisme qui conviennent à une grande nation ; la première bataille gagnée, on négocierait pour désunir Talliance s'il était possible.
Napoléon examina le plan de Carnot avec réflexion et maturité; il aperçut immédiatement tout ce qu'il avait de faible et d'incomplet. Sous le point de vue moral, il blessait le caractère dominant du soldat français ; si on le plaçait sur la défensive, il ferait son devoir, sans doute,
d'abord en terre, et successivement on leur sus notifieront aux autorités civiles la mise
donnera la solidité des fortifications par- en état de siège, exerceront toute l'auto-
manenles. .< rite qui leur est dévolue par les lois et ré-
Au nom de l'Empereur. glemerits militaires, et notamment par les
" Le lieutenant-pénéral commandant en chapitres nr et 4 du titre III du décret du
chef le ter corps d'observation et la 16^ di- 24 décembre i8ii, et prendront tnuli s les
vision militaire, déclare les places de Bou- mesures convenables pour mettre les places
logne, Gravelines, Dunkerque, Bergues, dans le meilleur état possible de défense. Lille, Douai, Valenciennes, Condé, Le Ques- « Au 'quartier-général à Lille, le 2 mai
noy, Maubeuge et Avesnes , en état de i8i5. siège. « Lelieulenanl-génèral commandant en
« En conséquence , MM. les généraux chef. » commandant les places déterminées ci-des- Signé, le comte d'Erlon (Drouet;.
^20 Li:s GEM JOURS.
mais il ne ferait que cela; il perdrait cette énergie aventureuse, qui avait assuré si souvent la victoire aux drapeaux de la République et de TEmpire. Attendre l'ennemi sur la défensive, c'était aussi donner aux alliés les moyens de réunir à l'aise leurs immenses forces, pour se précipiter sur tous les points de la France ; l'Enipereur ne se faisait pas d'illusion; s'il avait opéré des prodiges d'organisation , il n'avait pas les moyens suffisants pour s'opposer au développement des forces coalisées, qui s'élèveraient à ^ ,1 00,000 hommes' . C'était bien sans doute de raisonner sur un système de défense pour les lignes des places fortes; mais Carnot savait mieux que personne que les ouvrages qu'on avait improvisés étaient incapables de résister à des sièges réguliers; si l'on en exceptait les places de premier ordre , telles que Lille, Strasbourg, Metz, il n'y avait pas dix villes de seconde ligne qui soutiendraient deux joursde tranchée. La stratégie de l'invasion avait d'ailleurs bien changé depuis que Carnot avait organisé un système de défense sous la République; car, en\H\4, les alliés avaient négligé le siège des places fortes pour se porter en masse sur Napoléon etraccablerde leurs forces.
En prenant l'offensive, au contraire, on étonnait l'Europe; les soldats français auraient deux fois plus d'éner-
1 I.es prévoyances de l'Empereur ne se « Les officiers admis à lever un corps
raltacliaicnl pas seulement à l'armée régu- franc seront brevetés par l'Empereur,
lière ; un décret organisa même les corps L'officier breveté par Sa .Majesté pourra le-
francs, sorte de système d'armement en ver un corps franc, pourra donner des com-
course: missions de capitaines, liculenanls, sous-
« H sera organisé un ou plusieurs corps lieutenants et sous-officiers. Il enrôlera des
francs dans chacun des déparlements-fron- hommes de bonne volonté, soil parmi les
tiéres de l'Empire. gardes nationales qui ne font pas partie
« Les individus qui auront les qualités des compagnies actives, soit parmi les solnécessaires pour lever un corps franc s'a- dats en retraite, soil parmi les gardes foresdresseronl au ministre de la guerre ou au tiers et autres employés sons quelque tipréfet. tre que ce soil.
l'LA.N l)i: NAPOI.l'O.N (jLL> 18^5). -124
gie lorsqu'ils verraient leurs aigles voler encore de cités en cités; TEmper^ur pourrait choisir le champ de bataille. Comme toutes les troupes de ralliance ne seraient en ligne qu'au I" juillet, on pourrait, par une attaque rapide, surprendre et couper quelques-uns de ces grands bras de Thydre aux mille têtes qui s'avançait. Aux époques heureuses de l'Empire, qu'est-ce qui avait assuré tant de victoires à Napoléon ? C'était son activité incessante , l'art admirable de ses manœuvres pour atteindre les forces ennemies les unes après les autres, en les séparant de manière à pouvoir les battre en détail ; à ce moment môme, s'il se portait rapidement sur la Belgique, il pouvait atteindre les Prussiens qui se réunissaient à peine; et après les Prussiens en déroute, il tomberait sur les Anglais dispersés dans une ligne trop considérable : il ferait donc ce qu'on appelle en stratégie une trouée immense avec ^00,000 hommes pour se porter sur le Rhin. Une ou deux victoires, en relevant l'esprit public en France, imprimeraient aux Chambres l'énergie suffisante ; le gouvernement de l'Empereur avait besoin de se consolider par l'ascendant moral des succès, une victoire obtenue, et bien exploitée , pouvait détacher quelques puissances, et particulièrement l'Autriche, de cette formidable coalition; le mur d'airain serait ébreché.
« L'infanterie et la cavalerie de ces pagne, mais seulement au moment de la
corps seront organisées comme l'infanterie guerre.
et la cavalerie des troupes légères. Ces « Les corps francs pourront avoir deux
corps ne seront tenus à aucun uniforme ré- pièces de canon de 3 ou de 4, et, dans ce
gulier. Le maximum de leur formation sera cas, le matériel leur sera fourni des malé-
de 1000 hommes pour l'infanterie et de riaux de l'Empire. Ils seront toujours te-
300 pour la cavalerie. nus d'avoir avec eux de la poudre cl des
« Les corps francs s'armeront, s'équipe- balles pour six mille coups.
font et se monteront à leurs frais. Ils ne « Tout ce ([iio les corps francs prendront
recevront aucune solde, ni de guerre ni de sur l'ennemi sera de bonne pri*c et à leur
paix ; ils auront droit aux vivres de cam- profit. ">
422 LES CENT JODRS.
Ce système, chaudement développé par Napoléon, prévalut dans le cabinet, et le maréchal Davoust résuma sous ses yeux les forces dont il pouvait disposer en entrant en campasjnG, sans se faire illusion. Il avait sous sa main au 4" juin 285,000 hommes' , desquels il fallait déduire un hon tiers pour les non-valeurs, les malades , les dépôts , comme il arrive toujours en entrant en campagne : 175,000 hommes formaient son personnel militaire, 4 40,000 d'infanterie, 55,000 de cavalerie ; presque toutes excellentes troupes , organisées sur le pied de guerre; le reste en artillerie et génie, puis la garde, soldats d'élite sur lesquels on pouvait compter. L'invasion menaçait tant de points différents, qu'il lallut subdiviser ces forces à l'infini ; on forma quatre armées, et quatre corps d'observation ; Napoléon avait destiné la plus grande masse de troupes à la composition de ce qu'il appelait la grande armée, sous ses ordres.
' Situation de l'armée française au mois de juin I8i5. Armiie active de Belgique.
1" corps.
Gén. D'ouet.
4 div. d'inf. (iuyot, Donzelol, Marcognet, Du- ; TA Solze-
ruile- \ 20,600 ' sur-
1 1 — Cavalerie, Jacquinol I \ Sambre.
4 div. d'inf. Baclielu, Foy, Jérôme Conaparlc, ) Ç
2"^ corps. 1 ^. j M „ I ll'im-
' Girard. > 22,800;
Gén. Reille. "J , , .""■"■ /",««« v ^^^^.
1 — cavalerie, l'iré. J i.
3' corps. f 3 div. d'inf. : Maberl. Berthezène, Lefol.
Gén.Vandamnne
,3 div. a ini. : iiaueri. isennezene, Leioi. » i
.{. -cavalerie, Walin. } 16,000 |
Beaiimonl.
4 corps. ( 3 div. d'inf. : Vichery, Pécheux, Huloi. I , „ ( .
Gén. Gérard, i . - <:avalerie, Morin. I '^'««^ { PhiliPPevUe.
5'corDs. 3 div. d'inf. : Simmer, Jeannin, Tesle. i (
, V -. 1 • .^u I M2,600{ Beaumonl.
Gén. Lobau. ' i — Cavalerie. Dhomond. ( ' t
2 div. vieille garde, Friant et Morand. 8,000 I — jeune garde, Duhesme. 4,000 1
Garde». ( Cav. de la garde, 19 esc. légers, 13 esc. ) 18,400< Idem.
Î5. \^ L.av. Ile la gdiue, la CSC. icgcis, 10 usu. ;
1 grosse cav 4,ooo 1
( Ariillerie, sapeurs. 2,400 J
FORCE DE l'armée frai>jçaise (jlin ^8^5). 423
souvenir et débris des glorieuses journées ; elle 'devait s'élever à ^i 20,000 hommes, divisés en cinq corps : le premier sous le général Drouet, le deuxième commandé par le général Reille , le troisième par le général Vandamme, le quatrième par le général Gérard, le cinquième enfin par le général Mouton; toute la cavalerie fut placée sous les ordres de M. de Grouchy, récemment élevé au titre de maréchal d'Empire. Aux appels du i2 juin, cette armée se composait delà garde impériale, forte de 14,000 hommes et de 4,000 chevaux ; puis de 400,000 hommes de troupes de ligue, dont 40,000 au moins de belle cavalerie. En comparant les états du ministère de la guerre avec la situation du personnel de cette armée, on doit dire qu'elle absorbait à peu près toutes les forces disponibles; seule, elle était capable de résister à un mouvement offensif et sérieux des coalisés.
En dehors de cette armée, qu'existait-il en forces réelles ? On avait donné le nom d Armée des Alpes à deux divisions de troupes, sous le maréchal Suchet, qui devait
Réserves de cavalerie.
■^ " " S Div. de hussards et chasseurs de Subervic. > 2,800! licm
V \ Div. de dragons, Sproly et Chastel. l 3 000 i tâem "■
Gén.Escelmaus \ n , 1 j ^ ;,.m^-y latm.
,^ ^.?-'!u^ j \ Div. de cuirassiers, Walier et Delort. \ 3,60ol idem.
Gén. Milhaud. J ' ' '
, ' „ \ Div. de cuirassiers, Lhéritier et Roussel. } 3,7oo \ idem.
Géo.Kellermann. ( ' '
Total, 167 faibles bataillons. 166 esc. 346 canons. 120,000 combattants.
Autres troupes.
Rapp commandait l'armée du Rhin. Brune, le corps d'observation du Var.
Reliiard , un corps à Metz. Decaen et clauzel, les corps d'observa-
Lecourbe, un petit corps d'observation lion de Pyrénées.
à Béford. Lamarque, le corps de la Vendée.
Suchet, l'armée d'Italie en Savoie.
^124 LES CEi\T JOIKS.
occuper les défilés de Tltalie, du colé du Piémont et de la Savoie; cette armée se liait à 5 ou 4,000 liommes qu'on appelait Corps d'observation, placés à Bélort, sous le général Lecourbe; ce corps donnait la main à trois divisions appelées du titre pom[)eux d'Armée du Rhin, sous le général Rapp, qui se déj)loyait en Alsace. Dans l'intérieur, on avait une armée de ^^,000 hommes occupée à la guerre de la Vendée et de la Bretagne ; une lois la pacification opérée, elle devait se porter sur le point des frontières le plus menacé. Enfin, de petits corps étaient placés à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, pour contenir la population ; les levées de la garde nationale mobile, difficilement recrutées, devaient entrer en seconde ligne. Quelles forces exiguës pour repousser une coalition indissoluble qui mettait en ligne des myriades d'hommes! On avait manqué de temps; quelque prodigieuse que put être l'activité de l'Empereur, elle n'avait pu répondre à tant de travaux; il avait veillé nuit et jour pour organiser les moyens de défense ; le pays abîmé, divisé, n'avait que faiblement répondu à son appel; il était contrarié, dégoûté; l'Europe ne lui laissait pas de répit, elle marchait comme un seul homme!
Le temps et les moyens manquèrent donc à l'Empereur; il fit tout ce qu'il put, mais il y a des choses audessus de l'humanité. Comment armer des places fortes sans matériel ? Comment mettre des hommes en ligne sans leur donner les moyens de suivre une longue campagne? L'armée était pleine de dévouement, officiers et soldats rivalisaient de zèle, on voyait même un esprit militaire bien autrement remarquableque parmi les conscrits de ^8^5 et ^8^14; la tenue était meilleure, le fourniment plus complet. L'armée s'était recrutée de vieux soldats sortis des prisons d'Angleterre et de Russie ; tous sa-
ESPRIT DE l'armée (juin -1815). ^125
voient bien qu'il s'agissait de leur cause ' ; ils avaient voulu leurEnipereur, il fallait le garder; ils avaient désiré leurs aigles, il fallait mourir autour d'elles, ou leur imprimer encore le rayon de gloire qui brillait à Austerlitz, à léna, à Friedland.
A travers ces sentiments d'enthousiasme, il se mêlait néanmoins quelque chose de triste et de profondément découragé; il n'y avait plus dans les rangs ces transports de gaité et de victoire qui faisaient courir le soldat au triomphe en chantant. On avait la rage au cœur contre l'ennemi, mais une rage sombre qui se renfermait dans ces seuls mots : « Vaincre s'il est possible, mourir toujours! » Les généraux étaient trop éclairés pour ne point voir que les moyens étaient disproportionnés à la face des immenses préparatifs de l'Europe; ils devaient donc commencer le duel d'extermination dont tous prévoyaient le funèbre résultat ! 11 n'y avait que peu chance de succès; on succomberait sur le champ d'honneur. Autour de soi on n'entendait que des paroles de trahison ; on se soupçonnait mutuellement. Le soldat avait peu de confiance dans les officiers, il croyait voir toujours des trai très dans ses rangs; la discipline s'était relâchée; la
1 Voici ce qui se passait à Paris ; c'est la garde; le général Gujot commande les
chronique des veilles de l'Empereur .- grenadiers à cheval ; le général Ornano, les
« On a augmenté la vieille garde de trois dragons ; le général Colbert, les lanciers ;
bataillons, douze autres bataillons, formés et le général Lefebvre-Desnouetles , les
de militaires rentrés qui ont fait plusieurs chasseurs à cheval. Le colonel Deschamps
campagnes, viennent d'être réunis à la commande l'artillerie légère , qui aura
jeune garde. sous peu de jours 80 pièces de canon atle-
" La garde impériale reçoit tous les lées Les Polonais sont commandés par le jours de nombreux renforts. Dans peu de colonel Germanowsky, qui a accompagné temps elle sera portée à 4o,000 hommes. l'Empereur à l'ile d'Elbe. Le général Drouol est aide-major-général « Les trois divisions d'infanterie de la de la garde ; le général Friant cofnmande jeune garde sont commandées par les gèles grenadiers à pied, et le général .Mo- néraux Brayer, Meunier el Barrois- » rand les chasseurs à pied de la vieille « L'Empereur a parcouru ce matin la
^26 LF-S CENT JOURS.
marche du golfe Juan, la révolte contre quelques chefs avaient porté des coups mortels à l'obéissance passive; le soldat raisonnait, discutait; l'officier avait une certaine terreur morale sur la suite des événements; il n'y avait plus la même homogénéité dans l'armée, on était divisé d'opinions, on voyait ici les camps de Moreau et de Bonaparte ; les uns étaient travaillés par la République, les autres conservaient du dévouement aux Bourbons. Si l'armée qui partait pour Waterloo avait incontestablement la même bravoure que celle d'Austerlitz, il n'y avait pas un même esprit, et cela devait porter malheur à la campagne.
L'Empereur avait choisi des lieutenants de capacité et d'énergie, les généraux Reille, Gérard, Vandamme, Mouton, étaient des officiers distingués ; la supériorité militaire du maréchal Soult dans les rangs de l'armée le fit désigner pour major-général de l'Empereur; grand organisateur, général de premier ordre, il remplaça ainsi Berthier auprès de Napoléon. Berthier n'était pas venu prendre du service auprès de son ancien général en chef; capitaine des gardes de Louis XVlll , il était
capitale. Sa Majesté éiait à cheval el n'avait corps dans le plus grand détail. La revue a
que quaire ofTiciers avec elle. Le peuple commencé à une heure et n'a fini qu'à six
s'esi porté pariout sur son passa;;e, en fai- heures cl demie. Pendant tout le temps
santéclalrr le plus vil' enthousiasme. La qu'elle a duré, les cris de fUL- /'È/npereui-.'
foule était si grande pariout, sur le boule- n'ont cessé de se faire entendre, ainsi qu'au
vard et dans le fau. ourg Saint-Antoine, départ de Sa Majesté pour rÉIjsée-Napo-
que Sa Majesté n'a pu marcher que très leon. »
lentement. Les cris de Vire l'Empereur'. « L'Empereur, accompagné seulement
n'ont pas cessé un instant depuis la sortie de.< géuéraux Corbineau, Urouot el de Kla-
de Sa Majesté jusqu'à son retour. » haut, ses aides-de- an)p de service, esl
.. L'Empereur a passé en revue les dif- allé visiter l'aielier des armes qui vient
férenls corps de la garde Impériale, les d'être créé comme par enchantement dan»
gendarmes de la garde de Paris el les sa- l'ancien couvent de la Croix, rue de Cha-
peurs-pompiers ; toutes ces troupes étaient ronne.
de la plus brillante tenue. Sa Majesté a « Sur tous les points de son passage,
parcouru les rangs à pied et a inspecté les Sa Majesté a été accueillie avec un enthou-
COMPOSITION DE l'armée (juin ^845), >l 27
demeuré en Allemagne, où une triste destinée Tattendait. Ce changement seul indiquait une modification considérable dans les rapports de T armée avec TEmpereur; ce qui distinguait admirablement Berthier, c'était Tobéissance passive, une activité merveilleuse à saisir et à exécuter les ordres; général médiocre, sans avoir jamais une pensée à lui, il était le miroir fidèle où se révélait la volonté de Napoléon ; le style de sa correspondance était clair, précis ; on le comprenait dans ses ordres même les plus compliqués.
Le maréchal Soult , bien supérieur à Berthier comme général d'armée, était une intelligence de premier ordre , un organisateur hors ligne; mais plus sa capacité était élevée, moins peut-être il était apte à refiéter techniquement la pensée de l'Empereur ; il avait son génie militaire à lui, sa stratégie à lui, et il y a de certains esprits qui ne peuvent se résigner à un poste secondaire ; la tète de l'homme n'a pas la même destination que son bras, chaque partie dans le corps humain a son action. Le maréchal Soult n'était point alors aimé de
siasmc vrairaeut national, et qu'aucune ex- sonnel de 3,ooo fr. pour 1 habillement des
pression ne saurait rendre. » gardes nationales.
Les dons patriotiques conlinuaient : « Les employés des bureaux du ministre
•' M. le chevalier Gérard, chef de batail- de l'intérieur ont fait un don de 5297 fr.
Ion à la suite du 4^ régiment d'infanterie « M. I aclienadais, propriétaire à Paris,
légère, a fait don d'une somme de 800 fr. a déposé à la maii ie de son arroiidisse-
pour subvenir aux frais de la guerre. ment une somme de io,ooo fr.
" M. Delorme, ancien avocat, proprié- « Les employés du ministère de la police
taire à l'aris de la belle galerie qni porte ont offert, comme don patriotique, une
son nom, vient d'adresser au ministre de somme de »',000 fr.
l'intérieur l'offre iju'il fait à la patrie de « Les bureaux du ministère des affaires
ses services personnels et d'une somme étrangères ont fait un don patriotique de
de 60.000 fr. 5,040 fr.
" M. Crèvecœur , sous-inspecteur aux « L'administration centraledes postes aux
revues, a fait un don d'une somme de lettres et le conseil des relais ont versé
600 fr. une somme de 20,000 fr.»
>< Chacun des ministres a fait un don per-
Tarmée, on se défiait de lui bien à tort; il avait loyalement servi les Bourbons , il servirait loyalement TEm pereur dans ses fonctions de major-général. Déjà le maréclial Soult, parti pour visiter T armée en ligne sur la frontière du Nord, s'était adressé au vieux dévouement du soldat dans un ordre du jour fort remarquablement énergique; le marécbal rappelait les gloires du passé, les nobles devoirs envers la patrie; c'était le langage d'un soldat plus dévoué encore à la France qu'à Napoléon, car pour le vieil ami de Masséna, Napoléon n'était que le dictateur suprême que la patrie avait cboisi pour la délivrer de l'étranger ' .
Une des fautes commises par l'Empereur dans cette organisation, fut peut-être de destiner à des cliefs un peu usés la conduite suprême de grandes divisions de F armée. Le maréchal Ney avait demandé un commandement; on ne pouvait le refuser à sa valeur brillante, au sacrifice qu'il avait fait d'un serment solennel ; il avait
' Ordre du jour du maréchal SnuU. gères avancent sur nos frontières ; Quel est
«La plus augus II' cérémonie vient de l'espoir de celle nouvelle coalition M'eut-
cousacrer nos institutions. L'Empereur a elle plonger dans la servitude 28,000,000
reçu des mandataires du peuple et des dé- de Français :■ .\-t-elle oublié que la première
pulations de tous les corps de l'armée l'ex- ligue (jui fut formée contre noire iiidépen-
pression des vœux d« la nation entière sur dance servit à noire agrandissement et à
l'acte additionnel aux constitutions de l'Etn • notre gloire ;' Cent victoires éclatantes, que
pire, qui avait été envoyé à son acccpiation, des revers momentanés et des circonslan-
ut un nouveau serment unit la France et ces malheureuses n'ont pu effacer, lui rap-
l'Empereur. Ainsi les destinées s'accom- pellent qu'une nation libre, conduite par
plissent, et tous les efforts d'une ligue im- un grand homme, est invincible,
pie ne pourront plus séparer les intérêts « Tout est soldat en France quand il s'a-
d'un grand peuple, du héros que les plus git de l'honneur national et de la liberté :
brillants triomphes ont fait admirer de l'uni- un intérêt commun unit aujourd'hui tous
vers. les Français. Les engagements que la vio-
« C'est au moment oii la volonté natio- lence nous avait arrachés sont détruits par
nale se manifeste avec autant d'énergie, la fuite des Bourbons du territoire français,
que des cris de guerre seront entendre; par l'appel quils ont fait aux armées éiran-
c'est au moment oii la France est en paix gères pour remonter sur le trône qu'ils
avec toute l'Europe que des armées étran- ont abandonné, et par le vœu unanime de
NEY ET GROlir.HY (jUIN 1815). ^ 2î)
donné des gages fatals el rceenls, et tout en sacrifiant les Bourbons, il avait à peine regagné la confiance de FEmpereur. Eh bien! Ney était démoralisé. Komnie loyal, sa conduite faible, pusillanime, avait laissé dans son hme des empreintes innelfaçables; le passage si rapide d'une cause à une autre, avait déplorablement affecté son esprit ; il ne savait plus que demander une seule chose, mourir sur un champ de bataille ; il était animé de cette sombre énergie, désespoir des nobles âmes après une faute; on le voyait dans ses paroles, dans ses actes, et c^étaitmai le connaître que de lui destiner le commandement en chef d'un des grands corps de Tarmée : il faut se garder des hommes au désespoir, car ceux-là ne font plus que des fautes.
Le maréchal Grouchy recevait aussi un autre commandement supérieur ; la vie militaire du maréchal Grouchy n'avait rien de remarquable et qui le plaçât au-dessus des généraux Gérard, lieille. Mouton, Lamarque, Clauzel, et de tant d'autres officiers de mérite qui entouraient Napoléon; nul service de premier ordre ne l'avait distingué des autres vieux généraux de la République et de l'Empire ; il venait d'être créé maréchal ; n'était-ce pas une récompense suffisante de sa campagne du Pont-Saint-Esprit ? fallait-il lui confier encore la direction d'un grand corps d'armée, et placer dans ses mains les opérations majeures d' une invasion soudaine et rapide en Belgique ?
la nation, qui, en reprenant le libre exer- couvrent qu'en rentrant dans nos rangs, cice de ses droits, a solennellement désavoué « Mais une nouvelle carrière de gloire
tout ce quia été l'ait sans sa participation, s'ouvre devant l'armée; l'histoire consa-
« Les l'Yançais ne peuvent recevoir des crera le souvenir des faits militaires qui
lois de l'étranger ; ceux même qui sont auront illustré les dél'enseurs de la patrie
allés y mendier un secours parricide ne et de l'honneur national. Les ennemis sont
larderont pas à reconnaître et à éprouver, nombreux, dit-on; que nous importe? Il
ainsi que leurs prédécesseurs, que le mé- sera plus glorieux de les vaincre, et leur
pris et l'infamie suivent leurs pas, el qu'ils défaite aura d'autanl plus d'éciul. La lutte
ne peuvent laver l'opprobre dont ils se qui va s'engager n'est pas au-.lessus du T. II. 0
Ainsi, Napoléon en entrant en campagne n'était pins entouré des hommes qu'il avait habituellement sous la main ; il trouvait encore des dévouements chauds, des tètes brûlantes; mais il connaissait mal la valeur et la spécialité de chacun. La seule capacité militaire en première ligne était le maréchal Soult, et on le plaçait comme major général, dans un poste en dehors de ses habitudes et au-dessous de son mérite. Tout,»au reste, s'était lait avec précipitation. Les soldats et les chefs n'avaientpas le temps de se connaître; les régiments s'étaient formés à la liAte, on les avait recrutés de toutes les manières; leurs rangs s'étaient augmentés d'officiers en demi-solde qui avaient plus de courage que d'instruction et de stratégie; le moral d'une armée qui se maintient par le contact des habitants, était un peu découragé par les divisions d opinions et de partis qui retentissaient. Il y avait encore un Empereur, mais il n'y avait plus de hiérarchie; le séjour de Paris, qui aux glorieuses époques fortifiait l'officier dans son devouement, l'avait au contraire attiédi, inquiété. Le soldat français , qui a un instinct si profond, semblait comprendre qu'il n'avait plus toute la France derrière lui : la classe bourgeoise était effrayée, les classes supérieures hostiles. Il restait le peuple encore, mais le peuple en haillons, et les fédérés avaient excité un indicible repoussement au milieu de la garde et de la troupe de ligne.
génie de Napoléon, ni €iu-dessus de nos « Bieiilôl le signal sera donné ; que cha-
forces Ne voit-on pas tous les départe- cun soit à son devoir : Du nombre des en-
menls, rivalisant d'enthousiasme et de dé- nemis nos phalanges victorieuses vont tirer
vouement, former comme par enchante- un nouvel éclat. Soldais, Napoléon guide
ment cinq cents superbes bataillons de vos pas ; nous combattons pour l'iHdépen-
gardes nationales, qui déjà sont venus dou- dance de notre belle patrie, nous sommes
bler nos rangs, défendre nos places, et invincibles.
s'associer à la gloire de l'armée? C'est l'élan « Le maréchal d'Empire, major-général.»
d'un peuple généreux qu'aucune puissance Signé, Duc de Dalmatie.
ne peut vaincre, et que la postérité admi- Paris, le i" juin igis.
rera.
NAPOLÉON ET LA DICTATURE (jlIIN ^8^5). ^5>l
Avant son départ pour l'armée, Napoléon réunit ses minisires; il causa avec eux à cœur ouvert sur la situation : « Ce qu'il craignait, c'était moins l'ennemi à l'extérieur que les dissensions dans la pairie; la Chambre des représentants était mauvaise, la pairie sans puissance, sans prérogatives ; il allait laisser Paris sous l'influence des Lalayette, des Lanjumais, de tous les niais ambitieux, de tous les députés aux crânes étroits, ses ennemis personnels, de tous les hommes enlin qui perdraient le pa\s pour dévalues disputes. » L'Empereur posa donc nettement la question de savoir : « s il ne fallait pas mieux renvover cette Chambre médiocre en saisissant lortement la dictature. Les périls de la situation jusliliaient lepou- \ oir absolu, qu'il saisirait sans regret comme sans crainte; après la victoire, on reconstituerait le gouvernement constitutionnel si Ion voulait; en attendant, il était bien triste de voir une assemblée contrarier des volontés justes, nationales; jusques ici, les représentantsn'avaient donné ni un honnne ni un écu, et c'était la en déllnitive le moven par lequel on repousserait l'ennemi. »
Napoléon cherchait à réveiller un peu d'énergie au cœur des hommes d'état, et on l'écouta silencieusement. Hélas ! les positions étaient prises et les opinions laites. Carnot aurait dépose momentanément Tépée de 1er dans lu main de Napoléon, mais les autres ministres n'étaient pas de cette trempe : Fouché avait trop d'intérêt à contrarier TEmpereur pour laisser détruire la Chambre des représentants; MJM. de Caulaincourt, Gaudin, Mollien, ùmes molles et paisibles, aimaient le régime constitutionnel; la charte de 1814 les avait considérablement séduits. Lucien lut d'avis qu il n'était pas encore temps d'arriver à la violence; il fallait se servir de la puissance morale des deux assemblées pour ranimer l'esprit public. Le
prudent Cambacérès ne se sentait pas la force crètro arclii-cliancelier d'un dictateur; il tremblait devant une réaction, et la société en état de sié[Te lui paraissait un danger. Tous les ministres se réunirent donc pour conseiller à Bonaparte de ménager la Cliambre des représentants. Fouché déclara : « rpravec de la persévérance et du patriotisme, on pourrait l'aire entendre raison à ces lionnnes, leur dire les plaies saignantes du pays, leur montrer qu'il fallait sacrifier leurs ressentiments au besoin commun de sauver la France. •> Fouché aimait la présence et Taclion d'une assemblée médiocre, parce qu'il savait qu'avec de petites passions et de petits intérêts, on la domine facilement.
Ce fut dans ces idées de ménagement et de temporisation que l'Empereur organisa son gouvernement provisoire, pour administrer le pays pendant son absence ; il le composa de quatorze personnes. Comme il menait Jérôme avec lui, en lui destinant le commandement d'une division, il ne plaça dans le conseil (jue ses frères Joseph et Lucien; Joseph, l'aîné, dut le présider; les huit ministres, Cambacérès, Davoust, Caulaincourt, Fouché, Carnot, Gaudin, MollienetDecrès, faisaient de plein droit partie du gouvernement, auquel étaient également admis MM. Defermont, Regnauldde St.-Jeand'Angely, Boulay (de la Meurthe) et Merlin, tous créés ministres d'Etat, parce qu'ils étaient bons parleurs, et qu'il fallait devant les représentants des hommes à la parole facile. Ce conseil devait traiter avec la Chambre , faire passer les lois et les mesures de salut public. Au fond, Fouché et Carnot étaient les deux seuls honmies politiques en rapport avec les partis; seuls ils avaient l'action gouvernementale; en dehors d'eux, il n'y avaitpas un chef d'opinions puissant; Joseph avait donné des signes indi-
Li: CONSEIL DE (iOlN ERiNEMEM' (.lUN 181')). 155
cibles (F incapacité et de faiblesse en 1814 ; JAicien venait de recevoir un échec complet à la Chambre des représentants , et il s'était réfugié tout honteux dans la pairie : pouvait-on compter sur la lérmeté de Cambacérès, sur la tenue et la persévérance de Davoust dans un moment de crise; sur Téner^iiedeM. de Caulaincourl, qui, se créant toujours des fantômes, se faisait peur à luimême en effrayant les autres? Quant à MM. (iaudin , Mollien et Decrès, c'étaient à peine des spécialités ; on enverrait aux Chambres comme commissaires MM. î)elermont, Regnauld, Boulay et Merlin, car ceux-là avaient 1 habitude des assemblées : il pourraient en deviner Tee:j)rit et en diriger les délibérations.
Le dernier travail de T Empereur avec ses ministres eut lieu le il juin au soir; il s agissait d'arrêter les bases d'un exposé de la situation de l'Empire, que les ministres d'Etat devaient présenter à la Chambre des représentants, afin de préparer une résolution forte, un vote dargent eld'hommes, à la manièredu Parlement d'Angleterre dans les crises publiques. Carnot, qui soumit le premier son travail à l'Empereur, ne déguisait rien : « le gouvernement se trouvait entre deux partis, les bourboniens et les républicains; les partisans des Bourbons ne sauraient ressaisir ce qu'ils avaient si irrévocablement perdu ; les républicains devaient au 20 mars leur délivrance, ils en gardaient souvenir pour la dynastie qui se faisait gloire de sortir des rangs populaires. » Comme dans tous les rapports ofliciels, le mensonge était à coté delà vérité ; à entendre M. Carnot : k les Bourbons avaient tout détruit, même le commerce, qui avait au contraire si prodigieusement grandi sous leur sceptre ; le 20 mars avait tout rendu à la France même la sécurité et l'ordre des linances, et les fonds publics étaient tombés de 50 francs!
-134 LES CENT JOCRS.
Après cette série de contre-vérités, Carnot, abordant la question militaire, énumérait les bataillons des gardes nationales prêts à prendre les armes , les merveilles des manufactures impériales, les munitions et les armements qu'elles avaient donnés; tout avait été mis en activité, car la France était fertile en prodiges ! Pour terminer cet exposé , Carnot faisait une sorte de mercuriale à la Chambre des représentants, afin que la licence ne prit plus la place de la liberté, et Tanarchie celle de Tordre. »
Napoléon approuva cet exposé ; il écouta avec non moins d'attention les documents rédigés par M. de C.aulaincourt sur Tétat des relations avec Tétranger. C'était une collection de pièces diplomatiques', et le ministre qui avait d'abord tant caressé l'Angleterre dans ses premières démarches, l'attaquait avec tout l'acharnement de la vieilleécole impériale. M. de Caulaincourt n'enluminait pas le tableau; il y régnait une sorte de désespoir en harmonie avec son caractère: « on ne pouvait renouer les relations euro[)eeinies, un mur d airain nous séparait des cabinets. » L'aveu en était fait, et sa conclusion était celle-ci : « Croire à la possibilité du maintien de la paix serait donc aujourd'hui un dangereux aveuglement : la
1 Rapport de M. de Caulaincourisur les i8i5 l'Angleierre ei ses princes ne se sou-
relalions extérieures. u\}nc. première T9- viennent plus de 1688; il semble que les
marque doit péniblement afTecler les hom- puissances alliées, parce qu'elles ont eu un
mes qui connaissent les droits des peuples.el avantage momentané sur le peuple français,
qui attachent du prix à les voir respectés par aient pu, sur l'acte intérieur qui intéresse
les rois. Le seul motif allégué par le prince- le plus toute son existence, stipuler irrévo-
régent pour justifier les mesures qu'il an- cablemeiU, pour lui et sans lui, au mépris
nonce l'intention d'adopter, est : « qu'il s'est du plus sacré de ses droits !
passé en France des événements contraires « En Autriche, en Russie, en Prusse,
aux engagements pris par les puissances al- dans toutes les parties de l'Allemagne, et en
liées entre elles »; et ce souverain d'une na- Italie, partout enfin, on voit un armement
lion libre semble ne pas même faire attention général.
à la volonté du grand peuple chez lequel ont « Autriche. — A Vienne, le rappel de la
eu lieu ces événemeuis I II semble qu'en landwerh, dernièrement licenciée, l'ouver-
RAri'ORT MIMISTÉRIEL (jUlN 1845). 455
jTuerre nous entoure de toutes parts, et ce n'est plus que sur le champ de bataille que la France peut reconquérir la paix. Les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens, sont en ligne; les Russes sont en pleine marche. C'est un devoir d'accélérer l'heure du combat, quand une hésitation trop prolongée peut compromettre les intérêts de l'État. » Ici était la seule et grande vérité de ce rapport : faire croire à la paix, c'était un moyen que l'Empereur avait d'abord jeté à la France pour ne point l'alarmer. Sa présence sur le trône était la guerre sans espoir d'une solution ; c'était recommencer les vingt-cinq ans de lutte où des flots de sang avaient coulé.
Le dernier rapport était de Fouché, et à travers toutes les phrases doucereuses destinées à frapper, à éblouir l'Empereur, on pouvait apercevoir le but que le ministre se proposait, à savoir : dominer les représentants en exagérant môme les périls de la situation. Il résultait du rapport du ministre : « que la France était sur un volcan ; une étincelle pouvait mettre le feu partout ; le parti royaliste dominait les provinces; les mécontente ments prenaient une attitude alarmante. Fouché concluait : « en invitant les pairs et les représentants à
lure d'un nouvel emprunt, la progression « Prusse. — Les mouvements de la Prusse
chaque jour croissante du discrédit du pa- n'ont pas moins d'activité ; partout les ca-
pier-raonnaie, tout annonce l'intention ou dres se remplissent et se complètent : les
la crainte de la guerre. officiers réformés sont obligés de se rendre
« De fortes colonnes autrichiennes sont à leurs corps ; pour accélérer leur marche,
en marche pour aller renforcer les corps on leur accorde la franchise de la poste; et
nombreux déjà rassemblés en Italie. On ce sacrifice, léger en apparence, mais fait
peut douter si elles sont destinées à des par un gouvernement calculateur, n'est
opérations agressives , ou si elles n'ont pas une faible preuve de l'intérêt qu'il met
d'autre mission que de maintenir dans l'o- à la rapidité de ses préparatifs,
béissance le Piémont, Gènes, et les autres « Espagne. — Les nouvelles d'Espagne et
parties du territoire italien, dont les intérêts une lettre officielle de M. rie Laval du
froissés peuvent faire craindre le mécon- 28 mars apprennent qu'une armée doit se
tentemenl. porter sur la ligne des Pyrénées. La force
^56 LES CEi^iT JOLKS.
prendre des mcsuios énergiques et à s unir d intention avec le souvernin. » Cette Chambre tracassièrc et molle, il fallait renti'ainer dans des voies exceptionnelles par le tableau rembruni de la situation du pays ; on pourrait au moins alors établir la dictature morale; quelques lois sur la presse et les cris séditieux étaient indispensables ; il ne fallait rien déguiser, parce qu'on devait beaucoup demander. L'Empereur, trop préoccupé de son départ, recommanda vivement à ses ministres Tunion et Ténergie; il dit à Fouché avec une sincérité baulaine et forte : « Comme tous les gens qui sont prêts à mourir, nous n'avons rien à nous déguiser les uns et les autres; si je tombe , les patriotes tomberont avec moi ; vous joueriez mal votre jeu si vous me trahissiez. Après moi, vous tous, révolutionnaires, vous serez perdus avec les Bourbons; je suis votre dernier dictateur: méditez sur cela. »
Après ces iières paroles, Napoléon partit le ^2 juin au matin; il déjeuna àSoissons ; le 15, il était à Avesnes; à son passage on activait l'armement de ces places dans la crainte d'une invasion. Le 44 au soir, les étals de l ar-
de c(!lle armée sera nécessairement subor- que ces rassemblements peuvent faire donnée à la situation intérieure de celle naître sur les dispositions du souverain de monarchie, et son mouvement ultérieur ce pays. Je viens d'être informé qu'un conaux déterminations des autres étals La voi de 120 lionimcs et de 12 officiers, pri- France remarquera que ces ordres ont été sonniers français revenant de lUissic, a été donnés sur la demande de M. le duc et de arrêté parses ordres, du côté de ïirlemonl. madame la duchesse d'Angoulême. Ainsi, En nie réservant de prendre à cet égard en 1815, comme en 1793, ce sont des des informations exactes, et de demander princes nés français qui appellenl l'étran- au besoin le redressement d'un tel procédé, ger sur notre territoire. je me borne aujourd'hui àen rendre compte « Pays-nas. — Les rassemblements de à Votre ."Majeslé, vu la gra\ité qu'il reçoit troupes de diverses nations qui ont eu lieu de son rapport avec les autres circonstances dans le nouveau royaume des Pays-Bas, et qui se développent autour de nous sur tous les nombreux débarquements de troupes les points de l'Europe à la fois. On se disanglaises sont connus de Votre Majesté. L"n pose, on s'arme, on marche, ou bien on fait particulier se joint encore aux doutes est prêt à marcher. »
^Al'OLÉo.^ A l'armée (I { jlin ^S-iri.) 157
mé(^ lui furent présentés; à Fappel elle eoniptait 122, iOO lioiiHiies et 550 ijouehes à l'eu; Taile }>auelie s'appuyait sur la rive droite de la Santbre, le centre é!ait à Beaumont, l'aile droite en avant de Philippeville.
Ce fut un beau cri dans les rangs des soldats, un eri de contiance et d'amour : « L'Empereur est arrivé! IKmpereur est parmi nous! » Et le lendemain, César annonçait sa présence à ses légions , dans cette langue que seul il savait parler. « Soldats, c'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui décida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après Austerlitz , comme après ^^ agram, nous fûmes trop généreux! nous crûmes aux protestations et aux serments des princes que nous laissâmes sur le trône! Aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à rindépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions : marchons donc à leur rencontre; eux et nous ne sommes-nous plus les mêmes hommes? Soldats, à léna, contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants, vous étiez un contre deux, et à Montmirail un contre trois. Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais, vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils ont souiferts. Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la Confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable! Après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions de Belges, elle devra dévorer les Etats du deuxième ordre de l'Allemagne. Les insensés! un moment de prospérité les aveugle. L'oppression et l'humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir! S'ils entrent en France, ils y trouve-
458 LES CENT JOCRS.
ront leur tombeau. Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance, la victoire sera à nous : les droits, riioiHieur et le bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout Français qui a du cœur, le moment est enfin arrivé de vaincre ou dépérir. »
Elle était triste cette proclamation. Napoléon répétait encore ce mot qui était dans toutes les Ames : « Il faut vaincre ou mourir. » 11 Tavait dit à plusieurs reprises cette phrase fatale dans ses bulletins de la campagne de France, lorsqu il était à Nangis presque sans ressources : « Il faut vaincre ou mourir! » Voilà désormais sa devise. Quelle différence avec les proclamations de la veille d'Austerlitz et d'iéna, lorsque Napoléon disait avec sa confiance rayonnante de joie: « Soldats! nous allons à Berlin, Tennemi est à nous! » Aujourd'hui, le génie arrivé à sa fin, semblait se rappeler, comme je Tai dit, la triste parole des trappistes : « Frères, il faut mourir. » Il V avait là un pressentiment qu'un grand holocauste se préparait, et que sur un champ de bataille les destinées militaires de la France allaient s'accomplir. Tous ceux qui entendirent ainsi Napoléon, durentsenlir leur co^ur se serrer, et déjà parut à leurs yeux cette vaste fosse du Mont-Saint-Jean, où s'amoncelèrent les cadavres et les ossements blanchis par les chaudes journées de juillet]!
LES ARMÉES COALISEES (jLIN ^815). >l 59