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LE CORPS DIPLOMATIQUE A GAND (AVRIL-MAI

sonne un corps diplomatique accrédité? M. de Talleyrand avait beaucoup insisté sur ce point à Vienne, parce qu'il en savait toute la portée morale sur les esprits en France; la résidence d'un corps diplomatique près d'un prince suppose la reconnaissance de sa souveraineté par TEurope, et ce fait est décisif; Bonaparte n'avait pas obtenu un seul envoyé des puissances à Paris, tous avaient demandé leurs passe-ports.

M. de ïalleyrand obtint donc du congrès de Vienne une démonstration officielle ; tous les ministres accrédités en 1814 à Paris durent résider auprès de Louis XVIII à Gand, comme s'il régnait aux Tuileries. On vit arriver successivement le baron de Vincent pour l'Autriche, le comte Pozzo di Borgo pour la Russie, sir Charles Stewartpour l'Angleterre, le baron de Goltz pour la Prusse ' . Cette immédiate démonstration eut deux fins : d'abord de témoignera la France que l'Europe reconnaissait encore pour roi Louis XVllI; et ensuite le comte Pozzo et le baron de Vincent, généraux distingués , purent étudier le théâtre de la guerre en Belgique; les cours de Saint-Pétersbourg et de Vienne étaient aises d'avoir des commissaires qui pussent les mettre au courant de la prochaine campagne. Louis XVIII reçut même à Gand la visite du duc de Wellington ; des engagements furent pris ; le duc déclara, avec sa fermeté habituelle : « qu'il ne croyait pas possible de rétablir 1 éijuilibre européen sans la maison de Bourbon » ; la position élevée du duc de^^ eîlington, son esprit modéré, sa capacité remarquable, lui assuraient un rôle important dans les événements postérieurs, et Louis XVIII le

* Gand, 28 avril. tienne, et M. le général I'dzzo di Horso,

" Sir Charles Slewarl , ambassadeur minisire plénipoleniiaire de Russie, sont d'Angleterre pr^s Sa Majesté Très Chré- revenus hier de Bruxelles. »

niéna{Tea (M)nsitlérahlemeiU , quoiqu'il eût peu de goût pour sa personne.

A cette époque, rinfluence de M. de Talleyrand, toujours à Vienne , commence à grandir auprès de i.ouis XMll, qui ne Taimaitpas : très embarrassé de sa position au congrès depuis le retour de Napoléon, M. de Talleyrand cherchait néanmoins à garder sa place avee dignité, et, pour agir plus eilicacement, il sentait la nécessité impérative d'être maitre des affaires à Gand ' ; il envoya auprès du roi le comte Alexis de Noailles et M. do llayneval, pour expliquer exactement la situation difficiîo des affaires, en suppliant Louis XVlll d'adhérer à un système de concession et d'habileté qui seul pouvait sauver sa cause. M. de Talleyrand avait aussi auprès du roi M. de •îaucourt, avec lequel il avait été lié d'une vive et longue amitié : c'élaitsonDalbergà la cour de Gand. Louis XVhl i'avait maintenu au conseil en même temps qu'il y appelait MM. de Chateaubriand et de Lally-Tolendal ; le parti diplomaticpie était donc fort brillant et très actif auprès du roi de France; tandis que Bonapaite ne pouvait obtenir la présence d'une seule légation, Louis XVllI les axait toutes avec lui; circonstance qui j)roduisait une grande impression à Paris , car la guerre inspirait des craintes; la !>uerre surtout dans les proportions gigantesques d'une lutte immense contre l'Kurope entière : il n'y avait (jue les fous qui pussent l'entrevoir de sangfroid et rappeler de leur vœu.

Gand n'était pas précisément un lieu d'exil ; on savait exactement tout ce qui se passait en France dans le gouvernement et l'armée ; on correspondait sur la frontière

» J'ai dit dinsVUisloire de la Restaura- pugnance de Louis XVUI (;OLir M, de Tallion à quel molif il fallait attribuer la ré- lejraad.

LES MARÉCHAUX A GAND (aVRIL-MAI ^1845). ^7

avec une étrange facilité; on avait des rapports journaliers sur les troupes de l'Empereur; des olficiers aussi distingués que les maréchaux Victor et Marmont connaissaient parfaitement tout le personnel de Tannée impériale ; ils pouvaient fournir au roi des renseignements sur les généraux que Ton pourrait rattacher à la cause des Bourbons. Le maréchal Victor était allé prendre les eaux à Aix-la-Chapelle, tandis que le mnréchal Marmont, plus jeune et plus actif, parcourait la Belgique, avec une empreinte visible de tristesse et de douleur. Une fatalité indicible se rattachait à l'existence du maréchal Marmont : il se disait et se croyait poursuivi pas* !e malheur; la proclamation du golfeJuan l'avait profondément blessé; susceptible au dernier point sur les accusations militaires, le maréchal crut indispensable de répondre à cette proclamation du golfe Juan, et à l'accusation odieuse que Bonaparte lui jetait à la tète'. 11 rappelait sa position militaire à Paris, comment avec moins de 14,000 hommes il avait, de concert avec le maréchal Mortier, tenu tète à toutes les armées coalisées; s'il avait traité avec le

1 Réponse du duc de Raguse û laprocla- prises à la hûte, où aucune défense n'avait

maiion datée du qolfe luan, le i" mars élé préparée, el avec 8,000 hommes, que

1815. j'ai résisté peiiiJatil iiuii heures à 45, 000 qui

«Une accusation odieuse est portée contre furent successivement engagés contre moi;

moi à la face de l'Europe entière , et quel et c'est un fait d'armes semldalile, si hono-

que soit le caractère de passion et d'in- rable pour ceux (|ui y ont pris part, que

vraisemblance qu'elle porte avec elle, mon l'on ose traiter de trahison !

honneur me force à y répondre. Ce n'est « Le duc de Tarenie, le prince de la Mos-

poiiit une justiricalion que je présente ici, kowa, le duc de Vicence et le duc de Tré-

je n'en ai pas besoin ; c'est un exposé des vise arrivèrent chez moi à Kssonne. Les

faits qui mettra chacun à même de connaî- trois premiers m'.'ipprirent que l'Empereur

Ire la coaduile que j'ai tenue. venait d'être forcé à si^^ner la promesse de

>' Je suis accusé d'avoir livré Paris aux son abdication , et qu'ils allaient à ce titre

étrangers, lorsque la défense de celte ville négocier la suspension des hostilités. Je leur

a été l'objet de rélonnemeiit général. C'est fis connaître les arrangements pris avec le

avec des débris misérables que j'avais à prince de Schwartzenberg , mais qui n'é-

combaiire contre toutes li's forces réunies talent pas complets, puisque je n'avais pas

des armées alliées ; c'est dans des positions encore reçu la garantie écrite que j'avais

prince Sclnvartzenberg, c'est que les maréchaux Macdonald, Ney, Mortier et M. deCaulaincourt étaient venus le trouver à Essonne pour lui dire que Napoléon avait abdiqué ; si les troupes avaient quitté leurs rangs, ce n'était pas sa faute, mais celle des généraux qui avaient lait leur retraite sans ordre sur la route de Versailles. Le maréchal Marmont pas plus que Victor ne voulurent prendre rang parmi les armées alliées; fidèles envers le roi, ils le suivirent, mais ils se condamnèrent à une absolue retraite.

Le général Clarke, comme ministre de la guerre, se donnait plus de mouvement et daclion ; il recueillit lui-même et se fit donner de nombreux renseignements sur la position de l'armée française ; il existe de lui un rapport, fort bien fait du reste, et très détaillé, sur les ressources de Napoléon en commençant la guerre de 1815. « L'état des forces de Tarmée française, disait-il, tel qu'il m'a été communiqué par un employé de la guerre , était porté le l®"" avril à 200,000 hommes effectifs; mais les hommes qui devaient compléter les cadres des régiments n'étaient pas encore répartis dans leurs corps res-

demandoe , et je leur déclarai alors que dans l'entrelien que nous eûmes avec l'em-

puisqu'ils ctaienl d'accord pour un chan- pereur Alexandre. A huit heures du malin

gemenlque le salut de l'État demandait, et un de mes aides-de-camp arriva, et m'an-

qui était le seul objet de mes démarche-; , noiiça que, conlre mes ordres formels, et

je ne me séparerais jamais d'eux. Lo duc malgré ses plus instantes représentations ,

de Vicence exprima le désir de me voir les les généraux avaient mis les troupes en

accompagner à I^aris, pensant que mon mouvement par Versailles à quatre heures

union avec eux, après ce qui venait de se du matin, effrayés qu'ils étaient des dangers

passer, serait d'un grand poids; je me ren- personnels dont ils croyaient être menacés

dis à ses désirs, laissant le commandement et dont ils avaient eu l'idée par l'arrivée et

de mon corps d'armée au plus ancien gé- le départ de plusieurs officiers d'élat-major

lierai de division, lui donnant l'ordre de ne venus de Fontainebleau. La démarche était

faire aucun mouvement et lui annonçant faite et la chose irréparable, mon prochain retour. J'expliquai les motifs « Tel est le récit fidèle et vrai de cet évé-

de mon changement au prince deSchwart- nemenl qui a eu et aura une si grande in-

zenberg qui, plein de loyauté, les trouva fluence sur toute ma vie. » légitimes et sans réplique, et je remplis la Gand, le i" avril 1815. promesse que j'avais faite à mes camarades Higm', le maréchal duc de r.ng:ise>

RAPPORT DU GÉNÉRAL CLARKE (mAI ^815), 49

pcctifs, et leur complément exige encore trois semaines. Le matériel de la guerre, le train d'artillerie, les chevaux, les fusils manquent en grande partie ; aussi à peine évalue-t-on la cavalerie actuelle à 20,000 hommes. Cependant on voit presque tous les jours arriver une petite quantité de remonte qu'on envoie des provinces. Quoique Napoléon n'ait pas encore osé rendre un décret pour faire revivre la conscription, il a néanmoins envoyé aux préfets des départements l'ordre de faire rentrer dans l'armée tous les hommes qui ont servi, et d'employer tous les moyens de procurer le plus grand nombre de soldats possible, par une espèce d'enrôlement volontaire qui devient en effet coërcitif. »

Le général Clarke ne se bornait point à recueillir ces renseignements sur le personnel de l'armée française, il en savait aussi les positions et les lignes militaires :

« Toute l'armée, disait-il , est répartie en six divisions : la première s'étend sur la ligne de Lille, Douai, Arras ; elle est commandée par le général Excelmans. La seconde va depuis Calais jusqu'à Dunkerque , sous les ordres du général lleille. La troisième, commandée par le général Drouet, est tracée depuis Dunkerque jusqu'à Verdun. La quatrième s'étend depuis Verdun jusqu'à Landau , sous les ordres du général Mouton. La cinquième, commandée par le général Gérard, va jusqu'à Strasbourg. La sixième, confiée au maréchal Suchet, s'étend jusqu'à Huningue,et c'est à tort que les journaux ont donné ce commandement au maréchal Ney. »

A tous ces renseignements, le général Clarke ajoute son propre témoignage : « Sur toute la route depuis Paris jusqu'à Péronne, je n'ai pas rencontré un seul soldat, un seul chariot de munitions, ou tout autre objet qui indique des préparatifs militaires. A Péronne, qui nage

50 LES CEiNT JOURS.

pour ainsi dire an milieu des eaux, il ivy a qu'un seul bataillon ; le 8" régiment de dragons, qui y était, est parti pour Lille le 5. Je n'ai aperçu que deux pièces de canon dans la partie delà place où je suis entré. On travaillait à des batteries à Camhray, et les palissades de la porte de Boucbain n'avaient été commencées que depuis (juelques jours ; la garnison était composée de deux régiments d'infanterie et d'un d'artillerie. 11 paraît que toutes les places manquaient de canon de gros calibre, car je n'ai vu en batterie que deux pièces de campagne. Valenciennes, qui est dans un bon état de défense , renferme 4,000 liommes de garnison; le premier régiment d'infanterie et le septième de hussards en font partie. »

Ces sortes de rapports faisaient connaître au roi les masses de troupes qui seraient opposées à une restauration. Comme il était essentiel de constater que le gouvernement tout entier était à Gand, les hommes importants qui composaient la cour de Louis XVIII songèrent à la création d'un journal olliciel , où l'on déposerait les pensées, les actes du gouvernement royal : il fallait éviter les fausses nouvelles, faire connaître à l'Europe les véritables intentions de la cour de Louis XVill; et tel fut l'objet du journal publié à Gand, qui prit le titre de i/oniteur Royal, en opposition {ivec le Moniteur qui se publiait à Paris. Le fondateur du Moniteur de Garni fut un journaliste éminent, M. Bertin Tainé, qui avait dirigé lui-même le Journal des Débuts, la plus forte création de la presse périodique en Europe, après la Gazette d'Augshourg ; il établit ce journal dans le même format que le Moniteur^ et la direction en fut confiée, non pas à des rédacteurs fixes, déterminés, mais à tous les hommes d'État, à tous les écrivains qui s'étaient établis à Gand, dans cette espèce de colonie royaliste. Chaque voyageur

LE MONITEUR DE GAM> (aVRIL-MAI 48^5). 54

de Paris, de Vienne, ou de Londres, donnait une nouvelle, un fait politique, et aussitôt Ton s^empressait de r insérer au joui'nal ofliciel ; quant aux grands articles, ils lurent habituellement l'œuvre de rédacteurs du premier ordre, tels que MM. de Chateaubriand, Beugnot, de Lally, Desèze. La politique transcendante fut souvent conliée au baron d'Eckstein qui signait ses articles '.

Ce journal, très remarquablement écrit sur la terre d'exil, futTantidote du Monileur de Paris, et ce qui lui donna une supériorité immense sur ton t ce qui se publiait en France, ce lurent les rapports au roi que M. de Chateaubriand y fit insérer, comme exposition de Tétat des faits et des esprits en Europe. Rien de comparable à ce beau style, à cette expression des larges vues politiques des Bourbons : expression un peu passionnée, comme tout ce qui se faisait à cette époque, mais passionnée à la façon de M. de Chateaubriand. Ces vastes exposés de doctrine avaient un but européen; ils étaient comme des réfutations de ce que les cabinets trouvaient de défavorable dans Tattitude des Bourbons : la rapidité de la marche de Bonaparte sur Paris avait séduit quelques esprits; le petit nombre de défenseurs qu'avait trouvés Louis XVlii, 1 irrésistible fatalité de sa chute, semblaient constater le peu de racines que cette maison avait jetées dans le pays; il fallait donc combattre et atténuer cette opinion ou ce préjugé en Europe; on devait constater que la marche de iSapoléon sur Paris n'était qu'une véritable surprise^ et qu'ensuite tous les actes, tous les laits qui avaient dominé la conduite du gouvernement usurpateur n'étaient

'Lepremiernuméroparuile I4avrili8ij; police politique. M. Guizot n'a pas écrit tout s'y faisait graluilement. M. d'Eckslem uoe ligne Uaus le Monileur de Gaiid; c'est exerçait aussi , je crois , une fonction de un fait certifié par les auteurs des articles.

52 LES CENT JOIRS.

(}ir une comédie militaire, jouée par des soldats au milieu d'un peuple silencieux.

Tel fut l'objet d'un premier rapport de M. de Chateaubriand au roi ; abordant de face la merveilleuse entreprise du golfe Juan, et les causes qui avaient fait triompher Napoléon, M. de Chateaubriand les définissait en peu de mots : «Bonaparte, placé par une fatalité étran[je entre les cotes de la France et de l'Italie, est descendu, comme Genséric, là où l'appelait la colère de Dieu ' . Espoir de tout ce qui avait commis et de tout ce qui méditait un crime, il est venu ; il a réussi. Des hommes accablés de vos dons, le sein décoré de vos ordres, ont baisé le matin la main royale que le soir ils ont trahie. Sujets rebelles, mauvais Français , faux chevaliers, les serments qu'ils venaient de vous faire à peine expirés sur leurs lèvres, ils sont allés, le lys sur la poitrine, jurer pour ainsi dire le parjure à celui qui se montra si souvent lui-même traitre, félon et déloyal. Ces bouleversements subits sont fréquents chez tous les peuples qui ont eu l'affreux malheur de tomber sous le despotisme militaire. L'Iiistoire du Bas-Empire, celle de l'Egypte moderne et des régences barbaresques en sont remplies : tous les jours, au Caire, à Alger, à Tunis, un bey proscrit reparaît sur la frontière du désert ; quelques Mameloucks se joignent à lui, le proclament leur chef et leur maître; pour réussir dans son entreprise, il n'a besoin ni d'un courage extraordinaire, ni de combinaisons savantes, ni de talents supérieurs : il peut être le plus commun des hommes , pourvu qu'il en soit le plus méchant. Animées par l'espoir du pillage, quelques autres bandes de la milice se

1 Le rapport de M. de Chûieaubriand au roi est du 9 mai 18I5.

RAri'OIlT DE M. DE CHATEAUBRIAIND (mAI i8l5). 55

déciarent; le peuple consterné tremble, regarde , pleure et se tait : une poignée de soldais armés en impose à la foule sans armes. Le despote s'avance au bruit des chaînes, entre dans la capitale de son empire, triomphe et meurt. ' »

Jamais peut-être de si belles images n'avaient été employées en style haut et passionné, pour définir le caractère violent de Tentreprise de Bonaparte. Avec ses grandes couleurs, M. de Chateaubriand suivait l'histoire des premiers actes des Cent Jours , la création des lieutenants-généraux de police, des commissaires extraordinaires : « la police se faisait morale, elle s'emparait de la presse ; l'Acte additionnel proclamait l'arbitraire, il rétablissait la confiscation abolie par la Charte de ^814; la garde nationale, reconstituée, embrassait toute la population remuante comme aux époques de la Révolution les plus sauvages. La politique de Bonaparte était d'endormir les puissances étrangères ; qui pouvait se fier à sa parole ? qui pouvait croire à ses serments? » Puis avec des sentiments tout français etla plaie au cœur, M. de (-lîateaubriand exposait la tristesse de la situation du roi ^ : « Sire, je sens trop combien tout ce que je viens de dire est déchirant pour votre cœur. Nous partageons dans ce

1 C'est pour éviter que ce rapport de « On doit s'attendre que, pour éluder la M. de Chateaubriand ne se répandit en surveillance, on usera de déguisements ou France que toute circulation fut interdite de iraveslissemenls ; on prendra des habits à la frontière. d'ouvriers du pays. Les ouvriers ne peuvent

Le sous-préfei de Varrondisi,emeni de.... pas plus que tout autre circuler de rétranau maire df-.... ger à l'intérieur, et réciproquement.

« Monsieur, Sa Majesté ordonne qu'on « En général. Sa majesté veut qu'on ne ne laisse sortir personne de France , sur laisse passer personne, à moins qu'on ne toute la frontière du Nord, depuis Dunker- soit porteurd'un passe-port du ministre des que jusqu'à Landau. relations extérieures. »

i< L'Empereur ordonne aussi que tout in- 2 Le roi Louis XVlll ne cessait de publier dividu de la maifon du comie de Lille qui à Gand Ces proclamations et des ordoniraii à Uruxclles, ou en reviendrait , soit nances, comme pour constater sa royauté, arrêté ; qu'on arrête de même sur la ligne Dccluraûon.

Uls fronliéres tout ce qui sera suspect. « Louis, à tous nos sujets ; salut.

54 LES CKINT JOURS.

moment votre royale tristei^se. Il n'y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa vie ])our prévenir l'invasion de la Fiance. Sire, vous êtes Tranchais, nous sommes Français! Sensibles à Thonneur de notre patrie, fiers de la ^jloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jus(ju"à la dernière goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir, ou pour partager avec eux des triomplies légitimes. Nous ne voyons qu'avec la plus profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pavs ; nous ne pouvons nous dissimuler que la France ne soit dans le plsis imminent danger : Dieu ressaisit le fléau qu'avaient laissé tomber vos mains paternelles, et il esta craindre que la rigueur de sa justice ne passe la grandeur de votre miséricorde ! Ah ! sire, à la voix de Votre Majesté, les étrangers, respectant le descendant des rois, rhéritier de la bonne foi de saint Louis et de FouisXlI, sortirop.tde la France! Mais si les factieux (|ui oppriment vos sujets prolongeaient leur règne, si vos sujets trop abattus ne faisaient rien pour s'en délivrer, vous ne pourriez pas toujours suspendre les calamités qu'entraîne la présence des armées. Du moins, votre

'< La France libre et respectée jouissait « Ce criminel succès ayant excité en Eu-

par nos soins de la paix et de la prospérité rope de justes alarmes, des armées formi-

qui lui avaient été rendues, lorsque l'éva- dables se sont mises en marche vers la

sion de Napoléon Bonaparte de l'ile d'Elbe France , et toutes les puissances ont pro-

cl son apparition sur le sol français ont ^n- nonce la destruction du tyran.

Irainé dans la révolte la plus grande partie « Notre premier soin, comme notre pre-

de l'armée Soutenu par cette force illégale, mier devoir, ont été de faire reconnaître

il a fait succéder l'usurpation et la tyrannie une distinction juste et nécessaire entre le

à l'équitable empire des lois. perturbateur de la paix et la nation fran-

■< Les efforts et l'indignation de nos su- çaise opprin)ée.

jets, la majesté du trône et celle de la re- •< Fidèles aux principes qui les ont tou-

présentation nationale ont succombé à la jours guidés, les souverains, nos alliés, ont

violence d'une soldatesque mulinée, que déclaré vouloir respecter rindépendance

des ( hefs traîtres et parjures ont égarée par de la France et garantir l'intégrilé de son

des espérances mensongères. territoire. Ils nous ont donné les assurances

RAPl'ORT DE M. DE CHATEAUBRIAND (MAI 18^5). 55

loyale sollicitude s'est déjà assurée par des traités qu'on respectera Tintégralité du territoire français, qu'on ne fera la guerre qu'à un seul homme. Vous êtes encore accouru au secours de votre peuple, et vous avez transformé en amis généreux ceux qui auraient pu se montrer ennemis implacables.

Ici M. de Chateaubriand réfutaittoutce que les journaux de Paris jetaient à la face des Bourbons : «Quels reproches pouvait-on faire au gouvernementroyal'PQuelsgriefs avaiton à opposer à sa générosité? l'extinction du domaine extraordinaire ou du domaine privé ? mais ils avaient servi au budget de l'État et au paiement des dettes contractées ! D'ailleurs , la plus grande partie des domaines étaient dus j)ar les étrangers, et ils étaient venus chercher leurs quittances à Paris. Les diamants delà couronne étaient la j)ropriété des Capets et des Valois depuis vingt générations. On avait honoré l'armée, acquitté l'arriéré de sa solde, et on avait laissé dans les caisses 72 millions. Quoi ! Bonaparte osait qualifier Louis XVIII de despote ! Qui avait rempli les prisons d'Etal? Qui avait cassé les décisions du jury? Si les ministres avaient commis quelques fautes, c'était à cause de leur trop grand abandon , de leur confiance dans la

les plus solennelles de ne point s'immiscer qiies;il désorganise la garde nationale dont dans son gouvernement intérieur ; c'est à il a le dessein de prodiguer le sang dans ces conditions que nous nous sommes dé- une guerre s;:crik'gf; il feint d'abolir des cidé à accep'er leurs secours généreux, droits qui depuis Ion;:iempsontété détruits; « L'n«urpaieur s'est en vain efforcé de SI'- il convoque un prétendu i:ltai:ip-1e-iiai mer entre eux la désunion, et de désarmer pour multiplier les complices de son u^^urpar une fausse modération leur juste res- pation ; il se promet d'y proclamer, au misentiment. Sa vie entière lui a ôlé à jamais lieu d''s baïonnettes , une imiiation dérile pouvoir d'en imposer à la bonne foi. soire de cette constitution qui, pour la pie- Désespcrai t du succès de ses anifices, il a mière fois, après vingt-cinq années de voulu, pour la seconde fois, précipiter avec troubles et de calamités, avait posé sur lui dans l'abime la nation sur laquelle il des bases solides la liberté et le bonheur fait régner la terreur, il renouvelle touies de la France. Il a enfin consommé le plus les adniinislraiinns alin de n'y placer que grand de tous les crimes envers nos sujin des hommes vendus à ses projets tyranui- en voulant les séparer de leur souverain ,

ioi des serments ; cependant de grandes espérances restaient au roi : (( Dans les emplois civils, dans la ma^jistrature, Votre Majesté a trouvé une multitude de sujets fidèles ; les uns ont quitté leurs places, les autres ont refusé d'humiliantes faveurs. 11 s'est rencontré des hommes qui, se croyant négligés, auraient pu être tentés de suivre une autre fortune : et pourtant ils n'ont point trahi le devoir: ainsi, dans ces jours d'épreuve, Thonneur, comme la honte, a eu ses triomphes et ses surprises. Parmi vos ministres, sire, les uns ont été assez heureux pour s'attacher à vos pas, les autres pour souffrir sous la main de Bonaparte. Les chefs les plus hahilcs de leurs administrations ont imité leur exemple : plus leurs talents sont éminents , plus ils sont heureux de les consacrer au Roi , et de les refuser à l'usurpateur. Le clergé n'a point perdu l'habitude des persécutions: reprenant avec joie sa croix nouvelle, il refuse à l'impie cette touchante prière qui demande au ciel le salut du roi. Les deux chambres, qui conservaient avec Votre Majesté le dépôt sacré de la liberté publique, l'ont courageusement défendue. Rome, dans le siècle des Fabius, au

les arracher à noire famille, donU'exisleDce, Nous nous sommes assuré de leurs vues'

idenlifiée, depuis tant de siècles à celle de amicales et de leur appui,

la nation elle-même, peut seule encore au- « Français ! saisissez les moyens de déli-

jourd'hui garantir la stabilité de la légiti- vranceofl'erts à votre courage! ralliez-vous

mité du gouvernement, les droits el la li- à votre roi, à voire père, au défenseur de

bcrlé du peuple, les intérêts mutuels de la tous vos droits ; accourez à lui pour l'aider

rrance et de l'Europe. à vous sauver, pour mettre fin à une ré-

« Dans de semblables circonstances, nous voile dont la durée pourrait devenir fatale

comptons, avec une entière conûauce, sur à notre patrie, et pour accélérer par la pu-

les sentiments de nos sujets, qui ne peu- nition de l'auteur de tant de maux l'époque

vent manquer d'apercevoir les périls et les d'une réconciliation générale,

malheurs auxquels un homme que l'Eu- « Donné à Gand , le deuxième jour du

rope assemblée a voué à la vindicte pu- mois de mai de l'an de grâce itiis, el de

blique les expose. Toutes les puissances notre régne le vingtième, r

connaissent les dispo.'^ilions de la France. Signd, Louis.

IlAl'PORÏ DE M. DE CIlATEAtBRIAIND (9 MAI 4845). 57

rnit uoiiinié avec orjjueil un citoyen tel que le président de la Chambre des Députés. Sa proclamation, sa protestation, au sujet des avis de M. le ducd'Otrante, rosleront, sire, comme un monument de votre règne, et des nobles sentiments que vous savez inspirer. »

Après reloge de la fidélité loyale des serviteurs de l'exil, M. de Chateaubriand exaltait avec orgueil les services des princes de la royale famille : « Si Mo^sIEUR , votre digne frère, si monseigneur le duc de Berry, si monseigneur le duc d'Orléans , placés dans des circonstances pénibles, n'ont pu rallier une foule désarmée, ils ont montré, au milieu des trahisons et des perfidies, Télévation, le courage, la loyauté naturelles au sang des Bourbons. Ne croit-on pas voir et entendre le Béarnais, lorsque monsieur le duc de Berry, sortant des portes de Béthune, se précipitant au-devant d'une troupe de rebelles, les appelant à la fidélité ou au combat, les trouvant sourds à sa voix, répond à ceux qui l'invitaient à faire un exemple: « Comment voulez-vous frapper des gens qui ne se défendent pas ? » L'entreprise héroïque de monseigneur le duc d'Angoulème ^ prendra rang parmi les hauts faits d'armes de notre histoire. Sagesse et audace du plan, hardiesse d'exécution, tout s'y trouve. Le prince, jusqu'aloi's éloigné des champs de bataille par la fortune, se précipite

1 On venait de recevoir à Gand des nou- rent entre nos mains. La possession de Va-

velles de M. le duc d'Angoulème, datées de lence et du cours de l'Isère furent le fruil

Cadix.Voici une lettre autographe du prince: de ce succès. Le 3, j'appris que le général

« Bte voilà enfin arrivé, grûce à Dieu, di- Krnouf , abandonné par le 58<^ régiment ,

sait le duc d'Angoulème, après avoir fait avait été forcé de rétrograder vers Siste-

tout ce qu'il était possible de tenter. Voici ron, et que Nîmes , ainsi que Montpellier ,

en peu de mois ce qui s'est passé : avaient arboré le signe de la rébellion.

« Le 30 mars, Amédée d'Escars repoussa Déjà les généraux Grouchy et Pire étaient le général Debelleen avant de Montélimarl; partis de Lyon en force supérieure et marie 2 avril nous battîmes complétemenlTen- chaienl contre moi, tandis que le général nemi au passage de la Drôme. Deux canons, Cilly se dirif;pait de iNimos sur le Pont-SIdeux drapeaux et 800 prisonniers tombé- Esprit; je me vis conir. ii t de songer à la

58 LES CENT JOIRS.

sur la gloire aussitôt qu'il Taperçoit, etla ressaisit comme une portion du patrimoine de ses pères : mais la trahison arrête un fils do France aux mêmes lieux où elle avait laissé passer Bonaparte. Que de malheurs M. le duc d Angoulême eût évités à notre patrie, s'il avait pu arriver jusqu'à Lvon ! un soldat rehelle et qui avait vu ce prince au milieu du feu, disait en admirant sa valeur : « Encore une demi-heure, et nous allions crier vive le roi ! » Mais que dire de la défense de Bordeaux par Madame? Non , ce n'étaient pas des Français que les hommes qui ont i)u tourner leurs armes contre la fille de Louis XVI! Quoi! c'est l'orpheline du Temple, celle qui a tant souffert j)ar nous et pour nous, celle à qui nous ne pouvons jamais offrir trop d'expiations, d'amour et de respects, que Ton vient de chasser à coups de canon de sa terre natale! grand Dieu! et pour mettre à sa place l'assassin du duc d'Enghien, le tyran de la France, et le dévastateur de TEurope! Les balles ont sifflé autour d'une femme, autour de la fille de Louis XVI! Si elle rentre en France, on lui appliquera les décrets contre les Bourbons, c'està-dire qu'on la traînera à l'échafaud de son pcre et do sa mère! Elle a pai-u au milieu de ces nouveaux périls telle qu'elle se montra dans sa première jeunesse au milieu des assassins et des bourreaux. Fille de France, héritière de

retraite. M. P'erdinand Bertliier arriva le 6 lélimarl, où j'arrivai le 7 à quatre heures et m'apprit que Bordeaux et Toulouse du soir. Le colonel du 14<- de ligne, qui é aient entre les mains de l'ennemi. Ce fut m'avait rejoint le 5, me dit qu'il n'était plus alors qu« le général Pire, ayant tenté If le maître de son régiment, qui en effet passage de l'Isère, fut repoussé, quoique m'abandonna et se dirigea sur Valence On les avis (lé?aslreux arrivés de Nîmes et de m'avait proposé de partir seul de celle Monipeilier eussent déj i occasionné une ville, et je l'avais refusé. Le lO régiment grande désort.on dans mes troupes Le fi, d'artillerie, que le parti rebelle avait corje quittai V.ilence à dix heures et demie du rompu, était prêt à me quitter; on me rasoir. Je bivouaquai avec le lO régiment de nouvela dans ce moment la proposition de ligne, puis je me mis en marche pour Mon partir seul; je la rcjeiai encore, mais j'en-

RAPPORT DE M. DE CHATEALRRlAiM) (î) MAI 18^5). 59

Henri IV et de Marie-Thérèse, nourrie de Iribulalion» ct de larmes, éprouvée par la prison, les persécutions et les dangers, que de raisons pour savoir mépriser la vie ! Je ne voudrais, en preuve de la réprobation du gouvernement de Bonaparte, que d'avoir laisse insulter madame In duchesse d'Angoulôme ; la représenter baisant les mains des soldats pour les engager à rester fidèles! L'a\)- \n'\er une femme furieuse à Tinslanl où ses vertus, ses malheurs et son courage excitaient radnjiration de toute la terre, c'est se condamner au mépris comme à Texécration du genre humain. »

Telles étaient les belles et chaudes pages écrites par ]\1. de Chateaubriand dans le rapport adressé au roi pendant son séjour à Gand ; elles se ressentaient des passions et des amertumes de l'exil. Ce rapport circula partout à l'étranger où il produisit une vive et grande impression; il fit, pour le second retour de Louis XVIII , ce que la brochure de Bonaparte èl les Bourbons avait fait contre Napoléon en ^814. Ce beau document diplomatique rattacha les gouvernements et les peuples à la cause de la Restauration; on ne pensa plus à réaliser des combinaisons en dehors de la famille royale de France, car M. de Chateaubriand avait saisi l'opinion par ses côtés invincibles, le sentiment de l'hon-

voyai le général d'Aullane , chef de mon que 8oo hommes de garde nationale,

élat major, au général Gilly, qui était au « le général d'Aullane trouva au Pont-

l'oiii-Sl-Esprit, afin de faire avec lui une Sl-Espril le colonel Saint-Laurent, du iO= de

convention pour qu'il me laissât passer chasseurs, et convint avec lui que je me

avec mon corps et me retirer sur la Du- retirerais sur Marseille, escorté du io<^ ré-

rance. Le 8, je me remis en roule. Bientôt giment de ligne; mais le général Gilly s'y

le colonel du lO» régiment de ligne (colo- refusa ensuite. Cet avis me parvint à Pier-

ncl-général vint m'annoncer que le tiers relatte ; et comme on retenait le général

de son régiment avait déserté, et que le d'Aullane prisonnier, J'envoyai le baron de

reste ne se ballrail pas. L'artillerie était en- Damas, snus-clief de mon état-major, pour

core plus mal disposée; il ne nie restait conclure avec le général Gilly la conven-

CO LES CEM JOIRS.

neur et du devoir. Avec ce noble cl f)raiKl exposé, le Journal de Garni publiait de longs articles, qui clia- (juc jour \cnaicnt développer les pensées du roi sur Tesprit et la tendance d'une nouvelle Restauration. Quelquefois Louis XVllI ne dédaignait pas d'écrire en de tout petits caractères des articles qu'il envoyait à son journal, avec un amour-propre d'auteur très marqué; il avait un peu conservé ce goût du xviii'' siècle d'écrire et de beaucoup écrire; tradition littéraire qu'il n'oublia jamais dans ses jours même les plus tristes et les plus affligés.

A Gand était la cour politique, et dans les villes environnantes, sur les frontières, se trouvaient les débris de la cour militaire. Une des craintes de Louis X\ III était (jue l'invasion de la France ne fût rendue nécessaire j)ar l'affermissement de Bonaparte sur le trone;hélas! cond)ien ne faudrait-il pas payer cette intervention de l'étranger dans les affaires du pays! Louis XVIII savait Tesprit des populations allemandes, qui toutes voulaient recouvrer ce qu'elles avaientperdu ; si 1 invasion toucbait lesiVonlières, Tœuvre de Louis XIV resterait-elle dans son intégralité ? les gouvernements le voudraient-ils? seraient-ils maîtres des peuples et de leur ambition conquérante? Et cette préoccupation avait arrêté le roi sur les frontières, il avait peur de livrer la France. Or, un des plans qui paraissaient sourire à cet esprit éminemment national (car Louis XVIII, je le répète, n'aimait pas l'étranger), c'était

lion que je joins ici L'ennemi s'était rendu parole que je ne chercherais point à me

matlre de la route d'Avignon, ce qui me fit sauver. Les soldats et gendarmes que l'on

rester afin de pourvoir à la sûreté de ceux avait choisis pour me garder paraissaient

qui m'avaient suivi. Je ne partis donc que être dans des dispositions détestables,

le 9 au soir, mais je fus arrêté au Pont-Sl- « C'est le général Grouchy, qui est arrivé

Esprit, où j'ai été retenu prisonnier pen- le 9 au l'ont-St-Esprit, qui m'a fait arrOier.

danl six jours, au mépris de la convention. Ce qui peut l'excuser, c'est qu'il avait avec

rendant dix heures, j'ai eu dans ma citam- lui un général Corbineau, aide-de-camp de

bre un officier de gendarmerie qui avait Bonaparte chargé de veiller sur lui. Le ba-

ordre de ne pas me perdre de vue. Je ne ron rie Damas, qui a vu plusieurs fois le

m'en suis délivré qu en leur donnant ma général Grouchy, n'en a pas été très nié-

PROJET DES ROYALISTES A GANî) (mAI ^ 8 1 5). 64

cropérer sa restauration par la menace morale d'un mouvement européen contre Bonaparte; on espérait (et c'était une illusion) une révolution intérieure avant la guerre; à cet elTct, on avait réuni sur la frontière quelques débris de la maison du roi, disposés à une campagne. A Gand, on conservait des intelligences avec quelques chefs des garnisons des frontières du Nord, afinde prendre position au premier signal; c était le plan du général (liarke et des maréchaux Victor etMarmont qui venaient de rejoindre le roi ; rentrer en France avec le drapeau blanc était un des rêves de Louis XVIil, parfaitement secondé par le parti militaire, spécialement sous Tiniluence du duc deBerry. Les volontaires, et ils étaient en bien petit nombre, campaient à Alost en attendant le signal venu de France : devait-il jamais arriver?

On se faisait beaucoup d illusions! Croire que Bonaparte pourrait être renversé dans une campagne impuissante de quelques loyaux serviteurs, c'était là de l'utopie ; la guerre violente européenne pouvait seule en linir avec ce pouvoir né de la guerre, et qui ne pouvait tomber que par la guerre. Les maréchaux Victor et Marmont , (|ui vivaient fort retirés à Gand , attendaient la formation d'une armée rovaliste pour en prendre le commandement, et pénétrer en France avant l'étranger. Ce

content. Le dernier jour, ce général étant est excellent. Partout on me comblait de parti pour Marseille, Corbincau envoya hénédiclions. L'armée seule et la gendarchercher le baron de Damas pour ajouter à mnrie se sont montrées parjures. Cepenla convention deux nouveaux articles qu'ils dant mes 25 chasseurs du i-i' m'ont été liont signés, et auxquels j'ai consenti, ayant dèles jusqu'à la fin et voulaient me suivre trouvé qu'ils ne m'engageaient à rien. J'ai été partout, ainsi que plus de 40 oITiciers. relâché le 15, et le lendemain je suis arrivé «Quand j'ai quitté Cette, on disait la à Celte, où je me suis embarqué le même guerre déclarée, et l'on ajoulait (pic Bonajour à huit heures du soir, accompagné de parte avait demandé une levée de 2 mildix-sept personnes. Ce départ était bien lions d'hommes et une contribution do douloureux. Tout le pays que j'ai traversé soo millions. L'opinion de la France est

plan de Restauration plaisait aussi à M. le conjte d'Artois et à ses amis, immédiatement en rapport avec les royalistes organisés dans les provinces ; MM. les ducs de Polijjnac, de Fitz-James, aidaient considérablement les opi nions et les idées de Monsieur. Comme les armements immenses de l'Europe donnaient beaucoup d'inquiétude, même au parti militaire en France, bien des généraux et des officiers avaient tendance d'en finir par un rapprochement avec Louis XVUI, en prenant pour base la Charte, l'amnistie et le drapeau tricolore ; ils désespéraient déjà de la cause de Napoléon, qu'ils avaient cependant embrassée avec chaleur. Quand ils désertèrent le drapeau blanc, ils croyaient avoir une campagne à faire contre une ou deux puissances; mais coude toutes, cela était au-dessus de leurs forces. 11 y avait donc de mvstérieuses transactions sur la frontière ' , et Louis XVIH aimait à les favoriser; le caractère national s'était profondément démoralisé : on passait tristement d'un drapeau à un autre sans loyauté.

Des négociations d" une plus haute importance venaient aussi de s établir avec Fouché, le ministre de la police de Bonaparte. J'ai déjà dit que Louis XVUI n'avait aucune répugnance à traiter avec les hommes de la Révolution, et Fouché n'avait à son tour aucun de ces préjugés

que le parti jacobin va prendre l'ascen- torilés et expédier ensuite un courrier à daiit et faire régner la terreur. Toulon et Madrid. J'ai apjris avec plaisir que le cmnle Marseille se sont rendues le u et le 12. Il de Damas était 1 Saragosse; j'espère qu'il paraiiraii que .Masséna s'est assez bien con- nne joindra sous peu de jours. M.U. de Kiduii jusqu'à la fin. vière et de La Tour du l'in sont déjà partis « Ma traversée a été de trente-cinq pour Madrid. J'ai trouvé ici M.M. de Uruges heures; nous avons eu un assez gros temps, et Bruslart, ainsi que l'abbe deJamar. J'ap- Je suis ici dans un incotiniloque je ne gar- prends que M. le duc de Bourbon a débarderai pas longtemps, je crois, c'est le mar- que -) Saint-Ander. » quiscainpo delGrado, gouverueur-cénéral, 1 Plus d'un cliel' avait déjà l'ait sa paiï qui me loge. Je vais recevoir toutes les au- avec les Uourbons.

NÉGOCIATIONS A GAND (mAI i815). 05

de la médiocrité entêtée qui ne pactise avec rien et sur rien. Avant le départ des Bourbons pour Gand, Fouché avait eu plusieurs conférences avec les confidents de Louis XVIII et même personnellement avec le comte d'Artois; on avait répété ce mot étonnant qu'il jeta au prince en lui baisant la main: « Monseigneur, sauvez le roi, je sauverai la monarchie. » Fouché était-il de bonne foi dans toutes ces négociations royalistes ? lui, pouvait-il donner des gages pour sauver une monarchie? On l'ignore; sa manie était de traiter avec tous les partis, en se jouant d'eux par une raillerie incessante; il n avait jamais eu foi dans la cause de Napoléon, il la croyait perdue d'avance, et il avait fixé le terme de tout ce drame * à trois mois dans ses limites les plus étendues. 11 sondait M. de Metternich sur la régence, les jacobins sur la république, les impérialistes sur Napoléon H. il vit bien qu'en Europe le parti était pris de restaurer les Bourbons ; s'il eût préféré le duc d'Orléans, dont les souvenirs allaient mieux à ses vues et à ses propres idées, il se rattachait à Louis XVIII, parce que les cabinets paraissaient pencher vers la restauration pure et simple du vieux monarque. Dès lors, Fouché n'hésita pas à se mettre en rapport avec Gand , et il chargea de cette mission M. Gaillard, un de ses amis de collège et de congrégation de l'Oratoire, époque d'éducation qu'aucun révolutionnaire n'oubliât dans sa vie. M. Gaillard, homme desprit et de science', dut partir pour Gand avec mission de dire au roi : « que Bonaparte était fini, c'était un homme mort; il fallait avoir de la patience, une habileté de conduite qui

1 Fouché correspondait tout à la fois avec ^ ceux qui ont connu M. Gaillard l'ont

le duc de Wellington et Louis XVIII ; ses entendu raconter, sous la Kestauration, la

agents servaient aussi a éclairer l'empereur plus petite particularité de cette inissioD de

Napoléon. Gaod.

donnerait des gages à la Révolution , et tout serait accompli. » Louis XVIII devait se faire le roi des idées de 1789 et de la cocarde tricolore. » Fouché demandait comme garantie de conserver le portefeuille de la police ou les affaires étrangères ; il se faisait fort d'être agréable à TAutriche et à TAngleterre, à M. de Metternich comme à lord Wellington. Ce point convenu, Fouché s'engageait avec Louis XVllI à le rétablir sans effusion de sang, et à contenir tout à la fois le parti bonapartiste et le parti révolutionnaire. M. Gaillard, muni de pleins pouvoirs pour traiter, se dirigea vers Gand, et tandis que Fouché amusait le parti révolutionnaire au Champde-Mai, il était convenu avec Louis XVIII que les bases d'un progranmie seraient fixées après une bataille perdue par Napoléon. L'opinion de Fouché était que cet hommelà pouvait bien gagner une première, une seconde bataille ; mais qu'à la troisième il était perdu : son rôle était fini; il l'avait ainsi jugé depuis la déclaration des puissances, le 15 mars.

Ace moment arrivait à Gand un autre envoyé d'une importance plus grave, et qui venait se concerter avec Louis XVIII pour rétablir une restauration sur des bases constitutionnelles. (letenvoyé,espritsérieux déjà, quoique bien jeune encore, était M. Guizot, secrétaire-général de M. de Montesquiou en \ S\ 4, et désigné par le comité constitutionnel de Paris. Ce comité comptait des hommes d'une grande portée d'intelligence, sous la direction de M. lloyer-CoUard ' . Après le mauvais effet de l'Acte additionnel, les résolutions du congrès de Vienne et les armements de toute l'Europe, il était presque certain pour

1 C'était généralement par les jeunes M, Royer - Collard correspondait avec hommes des écoles et des universités que Louis XVHI presque chaque semaine.

MISSION DE M. GLIZOT A GAND (mAI-JLIN 1815). C5

tous les esprits de portée que Bonaparte ne pourrait pas se maintenir ; personnellement il était perdu : supposer alors qu^un autre gouvernement que celui de Louis XVIII succéderait à Bonaparte, c'était un enfantillage ; il n'y avait que deux idées corrélatives : la chute de r Empereur entraînait le rétablissement des Bourbons, sans milieu ; la régence et la République n'auraient rien changé. Dès lors que devaient faire les royalistes constitutionnels, les hommes modérés et graves à la façon de MM. Camille Jordan, Becquey, Royer-Collard ? Déterminer Louis XYIll à prendre un ministère largement conçu, par suite de la disgrâce de M. de Blacas ; une fois le favori renvoyé , on ferait un cabinet responsable , marchant dans les voies libérales et réparatrices ; on admettrait quelques additions et rectifications à la Charte, telles qu'un abaissement d'Age pour les députés, la diminution du cens d'éligibilité, et, au-dessus de tout, l'unité ministérielle. Tel était le dernier mot du jeune envoyé qui arrivait à Gand. M. Guizot n'aimait pas le régime de Napoléon ; comme toute intelligence forte, ce despotisme matériel le blessait; il avait appris à détester l'Empire à T école de madame de Staël ; il ne croyait pas une constitution possible avec la dictature militaire ; la paix, la liberté, lui paraissaient un grand symbole que les Bourbons seuls pouvaient alors réaliser; et voilà pourquoi il se rattachait à leur cause ' .

A Gand, il vit beaucoup M. Mounier et M. de Rayneval, deux jeunes hommes qui s'étaient groupés autour du système de M. de Talleyrand ; capacités d'un genre différent, mais sous l'empire des mêmes idées. MM. Mounier, de Rayneval et Guizot s'entendirent parfaitement

■ 1 1.c voyage de H. GuUot eut lieu vers la fin du mois di; mai, ou au commencemen

{ de juin 1815.

CG LES CEiM JOURS.

sur le sens à donner à toutes les négociations. M. Guizot eut plusieurs audiences de Louis XVIII, qui Taccueillit avec une haute distinction. Par la nature de son esprit, le roi aimait les idées modérées, les pensées de transactions ; il écouta très attentivement ce que lui dit M. Guizot ' sur Tétat des partis en France, et sur les éventualités d'une restauration par les idées libérales. Le roi comprenait tous les ménagements ; imiter Henri IV après la Ligue était sa pensée, sa volonté ; mais, pauvre vieillard, avait-il la tête couverte de fer et la mâle physionomie du Béarnais, noircie aux batailles ?

M. de Uayneval surtout jouait un rôle important à Gand; chargé delà correspondance de M. de Talleyrand, si pressante , si vive alors , il demandait à grands cris le renvoi de M. de Blacas. M. de Talleyrand posait les conditions suivantes dans sa correspondance avec le roi : unité du ministère, présidence pour lui, modifications à la Charte sur quehiues points qui ne paraissaient pas assez largement conçus. Et avec cela, on pouvait espérer une seconde Restauration, peut-être sans les alliés; Bonaparte passerait comme un ouragan , après lui le ciel deviendrait serein. M. de liayneval agit avec beaucoup d" habileté auprès de Louis XVill *, et Ton considéra comme une victoire la promesse que fit le roi de se séparer du jeune ami que lui avait laissé le duc d'Avarayen partant pour Madère. Louis XVIII était tellement fait aux concessions, il savait si bien ployer son ûme , qu'il ne résistait pas devant les nécessités politiques. On arrangea d'avance le renvoi de M. de Blacas, qui n'eut lieu que plus tard; le

' M. Guizoleut des conférences fort Ion- ma vie, et plus parliculièremeiil à .Madrid ,

gués avec le roi, qui en garda un long et en 1833; c'était un des hommes inielligents

favorable souvenir. et forts de la diplomatie à traditions, hélas i

2 J'ai beaucoup vu M. de Ravneval dans tout à fait perdue.

NÉGOCIATIONS DE M. DE TALLEYRAND (mAI-JUIN 4845). 07

favori (lut sepréporcrà un lointain voyage; rainhnssnde de llomc était v.icanle, le roi la lui réserva. La (Jiùtre était à Londres, Blacas serait à Rome ; tous deux amis du roi, ils se consoleraient par de tout petits billets; douce correspondance que Louis XVllI aimait tant. La CliAlre et Blacas ne devaient plus être que les amis personnels de ce prince, qui , hélas ! oubliait souvent ses amis, quand il ne pouvait plus les voir, les entendre et leur réciter quelques odes d'Horace.

Alors le congrès de Vienne allait se dissoudre pour s'occuper plus activement des opérations militaires. Le czar Alexandre attendait son armée, qui se déployait vers Nuremberg; Tempereur d'Autriche, le roi de Piusse, devaient l'accompagner à Mayence. M. de ïalleyrand vit donc le moment de constituer le gouvernement de Louis XVllI ; le terme de la chute de Bonaparte serait plusou moinséloigné, mais ce résultat était inévitable, il se dis])osa donc à quitter Vienne, pour rejoindre le roiàGand, ne voulant toutelois laire cette démarche décisive que lorsqu'il serait certain (jue son programme ministériel serait complètement accepté.

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