‹ Les cent joursChapitre 86 sur 98 · CAROLINE. — EUGÈNE. — HORTENSE · texte numérisé non relu

CAROLINE. — EUGÈNE. — HORTENSE

en Suisse, où se trouvait alors cette Hortense deBeauharnais, si jeune, si pleine d'espérance à l'époque du Consulat; Hortense symbolisait, pour ainsi dire, l'époque de jeunesse et d'avenir dans l'œuvre de Bonaparte.

Les Beauharnais aussi avaient survécu à la mort de Napoléon ; Eugène, un peu froidement traité à Munich, n'en conservait pas moins son titre dans la royale famille de Bavière : il s'était fait complètement Allemand pour plaire à l'armée et au peuple qui l'avait adopté; sa famille était nombreuse et ne songeait plus à la France ; lui, souvent il y pensait avec cette triste douleur qui fait que l'on se rattache à la vie qui s'en va; son imagination dans cet exil aimait à se rappeler les temps du Consulat, lorsqu'à la tètedes guides, il caracolait en présence du général en chef, avec Murât, Bessières et les soldats d'Italie et d'Egypte. Ces souvenirs amers et lointains, ces larmes de sang que l'on verse sur les temps d'une jeunesse flétrie, quand tout ce qu'on a aimé s'en va, hâtèrent sa lin ; un coup d'apoplexie l'enleva jeune encore, car la mort vient vite à qui éprouve vivement.

Hortense de Beauharnais vivait au - delà de cette courte carrière d'Eugène son frère. Dans son manoir des bords du lac de Constance , elle conservait fièrement la dignité de reine que la fortune lui avait enlevée ; femme d'esprit et d'exaltation , ardente amie , bonne mère , elle dévora sa vie en résistances, en négociations de famille ; elle avait en elle quelque chose d'incommode, de fatigué et d'un peu taquin, qui devait la rendre souvent insupportable ; les mémoires la font ainsi connaître, alors même qu'on veut colorer sa vie ; ce devait être une société importune à beaucoup. Tant qu'on ne voyait en elle que l'artiste, la musicienne, enthousiaste et féconde, Hortense de Beauharnais devait être

cljarmante ; tnais dans ses rapports d'affaires ou de fa mille, que de prétentions, de caprices! Un peu gâtée, toute jeune fille qu'elle était, sous le Consulat, par les idées d'ambition, elle ne sut pas accepter du mallieur la patience et la résignation qui F honorent ; elle souffrit et mourut avec le sentiment d'une personnalité qui ne s'abdiqua jamais que pour s'identifier avec ses enfants qu'elle adorait en mère tendre.

La prétention puérile de tous les Bonaparte, à quelque degré qu'ils pussent se rattacher à la grande ligne, fut de former une dynastie ; parce qu'ils avaient sur leur enseigne un nom glorieux, il se croyaient appelés par la naissance à régner sur la France. La Révolution, qui avait brisé la légitimité de la race antique des Bourbons, vit naître une autre espèce de légitimité, un peu ridicule dans ses prétentions croissantes en dehors du duc de Reichstadt, noble enfant qui ne songea jamais à réclamer autre chose que l'épée et les cendres de son père. Il se forma une dynastie napoléonienne par primogénilure ; le roi des Espagnesetdes Indes, Joseph, l'ainé, était empereur de plein droit ; s'il ne réclamait pas son titre, c'est qu'il avait abdiqué ; les cadets vinrent après lui dans l'ordre le plus strict, comme Louis XIV était le petit-fils de Henri IV. Dès lors il naquit des prétendants qui couvrirent l'Europe de leurs manifestes; la France fut revendiquée comme un patrimoine par le fils ou petit-fils de madame Laetitia ; de jeunes hommes, avec plus ou moins de mérite, vinrent troubler l'ordre établi et se poser comme souverains. Celui qui se croyait appelé à recueillir ce tout petit lot de la couronne se jeta comme un fou dans les aventures ; on exploita le souvenir immense de Napoléon pour accomplir des enfantillages, et tout cela aboutit à une captivité qui ne

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peut être autre chose qu'un moyen d'éviter un tapage, une nouvelle turbulence d'écolier.

Rien sans doute ne peut se comparer à l'éclat de l'Em pire comme souvenir ; il est populaire dans les masses, l'image de l'Empereur estgravée en caractères indélébiles dans la mémoire de tout ce qui porte le cœur haut et la nature fière. Mais il y a une bien grande différence entre le souvenir de l'Empire et l'idée napoléonienne 1 de Napoléon à sa race, il y a l'abime 1 Qu' est-il devenu cet Empire ? Représente-t-il notre nationalité ? Il ne peut y avoir de prétendants, là où il n'y pas de dynastie. Que vient-on demander à la France! Où est votre titre? Aînés ou cadets, fils ou petit-fils ! qu'importe ; Napoléon seul vous communiquait un peu de vie ; l'astre est disparu. Longtemps encore le drapeau et l'aigle frapperont l'armée; le soldat pourra bien se dire, dans ses longues veilles, où est Napoléon ? Mais nul ne s'inquiétera de ce que fait sa race ; nul ne voudra savoir si sa famille est digne d'un trône j l'Empire c'est le passé; le gouvernement politique d'un peuple, c'est le présent et l'avenir.

La gloire si magnifique de Napoléon fait partie de notre force nationale; elle est devenue le patrimoine public, car nous l'avons payée bien cher; toutes les fois qu'on la blesse, la patrie en souffre. Cessez donc de la profaner en la faisant servir à vos étroites nécessités politiques ; assez de ces honneurs de théâtre ! Assez de ces funérailles aux grotesques douleurs; ces faux honneurs ont fait plus de mal à la mémoire de Napoléon que l'Europe ne lui en a fait aux derniers temps de sa vie! A mesure que les âges s'éloigneront de nous, ce ne seront pas les conquêtes, immense débordement de gloire, qui feront vivre Napoléon dans la pos-

térité, car ces conquêtes ont eu leurs revers ; ce sera sur-^tout cette énergie de commandement qui a reconstitué une société démolie par le xviii® siècle et par les idées de ^789. Bonaparte a pris cette génération abimée sous le désordre des assemblées, sans règles, sans autorité; il lui a donné la force et la vie gouvernementale, il lui a imprimé Tunité; il a chassé à coups de fouet les mauvais principes de l'Assemblée constituante , il a assoupli les intelligences ; il a fait servir tous les éléments de la société à la constitution du pouvoir, œuvre immense; THercule des anciens avait épuré les écuries d'Augias avec moins de peine.

Bonaparte prit de la vieille monarchie tout ce qu'il y avait de traditions, d'idées grandes et européennes; il emprunta au Comité de salut public l'unité révolutionnaire; puis il se plaça au-dessus de tout ce chaos, et en fît sortir l'ordre moral et politique. Et si aujourd'hui le système parleur qui nous dévore n'a pas tout brisé, il faut en garder reconnaissance à cette vigoureuse administration que l'Empereur jeta partout. Nous vivons encore à l'abri de quelques-unes de ses lois, et Dieu veuille que le décousu de nos idées politiques ne nous fasse pas briser ce dernier frein, comme nous avons foulé aux pieds les traditions diplomatiques de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV.

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