ETC. ETC
L'empereur reçut, à la même époque (i** mai)» une nouvelle preuve du peu de confiance que méritent les hommes , et de l'horrible facilité avec laquelle ils sacrifient leurs devoirs et leurs sentimens aux calculs de leur cupidité ou de leur ambition.
De tous les ministres de Napoléon , le duc d'Otrante fut celui qui, îprs de son retour, lui prodigua le plus de.g^-oteMaiioiïs-dè-d^ ment et de fidélité. € E^ cette fidéjité* s'il eût * pu en douter, se serait koiivèe garantie par 1 le mandat sous leqi^el îïjgi^ciiiss^t (j^l. Fou- > ché ) au moment où le retour de Napoléon » vint lui rendre la liberté et peut-être la » vie (i) »•
Cependant, quel ne fut point Tétonnement
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(l) Fragment d'une lettre de M> Fouché à TEmperear y U il mars.
T. IL l
^ MEltOIRES.
de l'Empereur, lorsque le duc de Vicence vînt lui apprendre qu'un agent secret de M. de Metternich était arrivé de Vienne à Paris , et paraissait avoir eu un entretien mystérieux avec M. Fonché !
L'Empereur, sur-le-champ, ordonna à M.
Real , préfet de police , de se mettre à la re- . cherche de cet émissaire ; il fut arrêté, et déclara : qu'envoyé par une maison de banque de Vienne pour régler des comptes d'intérêts avec plusieurs banquiers de Paris, il avait été mandé par M. de Metternich^, et que ce prince l'avait chargé d'une lettre pour le ministre de la police de France; qu'il ignorait le contenu de cette lettre; qu'il savait qu'elle était écrite entre lignes avec de l'encre sympathique, et que.lç.pr}ace;luî avpiltiîeQniis une pondre pour faire* ressortît les*tâVactëi»ès occultes ; que M. le baron de'^erimi^ ég^t diplomatique, devait se trouyêlP..i Bàîè.fis;^'* jnai , pour recevoir là réponse*fle'Jf.4e»*3ûcr entrante; qu'on lui avait donné un bordereau simulé qui devait servir de point de reconnaissance entre TA. Werner et l'agent que pourrait envoyer le ministre français ; enfin , qu'il avait remis la lettre et le bordereau au duc d'Otrante , qui lui avait dit de vaquer proroptement à ses affaires , et de repartir pour Vienne le plus tôt possible.
kisfoiRËS. 5
L'Empereur manda immédiatement M. Fouché , sous le prétexte de l'entretenir d'affaires d'état.
M. Fouché garda le plus profond silence sur ce qui s'était passé avec l'envoyé de M. de Met-^ teroich, et ne laissa pénétrer aucun embarras, aucune inquiétude.
Le premier mouvement de Napoléon fut de faire saisir les papiers de son infidèle ministre; mais il pensa qu'il était trop adroit et trop prudent pour conserver des traces de sa trahison; et il jugea qu'ail serait préférable , pour apprendre la vérité , d'envoyer quelqu'un à fiâle qui se présenterait à M. Werner de la part du duc. Napoléon attachait à cette mission la plus haute importance; il daigna jeter les yeux sur moi pour la remplir, et après m'avoir révélé la perfidie de cet infâme Fovrchéy il me dit : « Vous allez vous rendre à » l'instant chez le duc de Vîcence; il vous re-
• mettra des passeports au nom du Roi et du
• mien ; vous saurez à la frontière ceux qui
• valent le mieux. Voici un ordre , de ma
> n>aiti, â tous les généraux, préfets et lieu-
> tenans dé police , qui se trouveront sur le » Rhin , de vous faciliter les moyens de sortir
• de France, et d'y rentrer, et de vous accor-» » der, au-dedans et même au-dehors , l'assis-
tance que vous réclamereîe. Je leur commande de se conformer strictement à tout ce que vous jugerez convenable de près*crire. Je croîs que vous passerez. Je n'ai jamais entendu parler de ce M. Werner; mais IVt. delVletternich est un homme d'honneur ; il ne voudrait pas tremper dans un complot contre ma vie. Je ne crois pas qu'il s'agisse de renouveler les tentatives deGeor-^ ges , et les embûches du trois nivôse* Cependant Vous sonderez M. Werner sur ce point; je crois qu'on veut fomenter des troubles et ourdir une conspiration ^ plutôt contre mon trône que contre mes jours.
C'est là le point essentiel à pénétrer. Je ne vous donne point d'autres instructions; vous agirez en maître ; je m'en rapporte entièrement à vous. Si la sûreté de l'état était menacée, ou si vous découvriez quelque chose d'important , mandez-^le moi par le télégraphe, et envoyez-moi un courrier à toute bride. Si vous ne voyez dans tout cela qu'un commencement d'intrigues^ qu'un essai, ne perdez point de tems en pourparlers inutiles , et profitez franche«nent de la circonstance pour faire connaître à M. de Metternich ma position et mes intentions pacifiques, et tâchez d'établir un rappro«
• chement entre moi et TAutriche. Je serai 9 bien aise de savoir ce* que les alliés pensent ' d'Eugène , et s'ils seraient disposés à lap"* » peler à la tête des affaires de la régence ,
> dans le cas ou je laisserais ma vie sur le » champ de bataille. Allez voir le duc de Vi«
> cence; causez avec lui, et dans une demi- » heure revenez. Je verrai si je n ai rien de
> plus'à vous dire. >
Une demi-heure après, je revins; l'Empet reur était dans son salon , entouré du maréchal Ney, et de plusieurs personnages, importans.
II me dit, en faisant un geste de 1^ main: t Je me repose sur vous.; volez »,
C'était par de semblables paroles qu'il sa^ vait flatter l'amour-propre et exalter le dé-r vouemeut ; je volai àBâle ; s'il m'eût fallu, pour justifier l'attente de Napoléon-, traverser h Rhin sous le canon ennemi, je l'aurais fait.
Je commençai par faire usage des pouvoirs illimités que l'Empereur m'avait donnés , eu prescriront de na laisser sortir provisoirement, de France aucune des personnes qui arriveraient de Paris. Je ne voulais point me laisser devancei: par l'agent véritable du duQ d'Otrante.
Les communications avec Bâie n'étaiejit pcigt eijçore interrompues; mais il fallait un^
periDission pour y entrer , une autre pour eu sortir; et sur le plus léger soupçon, on vous conduisait au directeur de police, quî^ tout en fumant sa pipe, donnait Tordre^ selon son bon plaisir, de vous mettre a la porte de la ville , ou de vous jeter en prison. Je me pourvus d'utMî commission d'inspecteur-général des vivres^ et je me présentai à Bâle, sous le prétexte d*y faire de nombreux achats. On est toujours bien reçu dès Suisses avec de largent.
Je me rendis san? obstacles à l'auberge de& Trois Rois, où devait descendre M. Werner; il était déjà arrivé. Je lui annonçai que j'avais été chargé par quelqu'un de Paris de causer avec lui; il me fit voir son bordereau de ralliement ; je lui montrai de loin celui dont j'étais porteur, car je savais qu'il ne valait rien. Il avait été écrit de mémoire par notre prisonnier : le véritable était resté entre les mains de M. Fouché,
M. Werner commença par me témoigner , avec tout le luxe de la politesse diplomatique^ le plaisir qu'il éprouvait de me voir; qu'il m'attendait depuis le i.'* mai ( nous étions au 3 ), et qu'il commençait à craindre que ïtf. Fouché ne se fût point soucié d entrer en ÇQpférence avçc le Priace^ Ce début me fit
conjecturer que rien n'avait été encore proposé ni convenu. Je répondis à M. Werner, que le duc d'Otrante avait effectivement montré un peu d'hésitation, parce que la lettre de M. de Metternich laissait qvsiquincertiPude; mais que toujours plein d'estime et de déférence pour le Prince » il s'empresserait de lui offrir toutes les preuves de dévouement qui seraient en son pouvoir; qu'il m'avait choisi pour être son interprète, et que je serais charmé de répondre par une confiance sans borne aux nouvelles ouvertures que lui »
M. Werner, était sans doute chargé de me faire, J'ajoutai, que M. le duc d'Otrante m'avait recommandé de mettre de côté les formes diplomatiques, et de m'expliquer diS tel* abandon que devait inspirer M. de Metternich; qu'en conséquence, je le priais de m'imiter, et de me dire sans détour ce quil aUendait de nous.
Il me répondit que M. de Metternich avait conservé la plus haute opinion du médite d& M. Fouché ; qu'il avait pensé qu'un homme « tel que lui , ne pouvait croire que Napoléon se soutiendrait sur le trône ; qu^il était persuadé qu'il n'avait accepté le ministère de la police» que pour épargner aux Français le malheur de la guerre civile et de la guerre étrangère; et
s MÉMOIRES.
que, dans cette persuasion, il espérait que M. Fouché n'hésiterait point à seconder les efforts que les alliés allaient faire , pouf se débarrasser de Bonaparte et rétablir en France les Bourbons.
Je répliquai que M. Fouché, dont le patriotisme était connu, n'avait pu envisager sans douleur les malheurs dont la France était menacée; mais que^ Jusqu'à présent, il n'avait point entrevu la possibilité d'y remédier. « Souvent, dis-je, on voit mieux de loin que de près; quelles sont sur ce point les vues de M. deMetternich et des alliés? qttets moyen»
pensent-Us qu'on pourrait employer poti/n se défaire de Napoléon ?» — « M. de Metternîch , dit-il , ne m'a point entièrement communiqué ses vues à cet 'égard. Je suis même fondé a croire qu'il n'y a rien encore d'arrêté ; et c'est pour arriver à un résultat certain, qu'il a désiré se concerter avec M. Fouché qui doit mieux connaître que lui le véritable état dc& choses. Quant aux moyens de se défaire de Bonaparte, il en existe un dont l'issue n^ peut être douteuse: c*est la force; mais les allié» ne voudraient rempl<>yer qu'à la dernière extrémité, et ils auraient désiré que M. Fouché eût pu trouver l& moyen de déli/vrer Iw France de Bonaparte, sans répandre de nouveaux flots de sang* »,
Cette réponse ambiguë me paraissant inquiétante, je repris: « Je ne connais que deut moyens de renverser du trône Napoléon :
le premier, c'est de l'assassiner ! » En prononçant ces mots^ je détournai obliquement les yeux pour ne point embarrasser M. Werner , et Tobserver à tnon aise. « L'assassiner ! s'écria- t-il avec indignation : jamais un tel mo^en ne s'offrît à la pensée de M. de Metternîch. » — t Je n'en doute point; aussi j'ai commencé par vous exprimer la haute vénération que M. de Metternîch m'inspire: le second moyen, continuai-je, c'est de se réunir secrètement , ou, pour dire le mot, de conspirer contre Napoléon, et je ne vois pas trop jusqu'à présent sur qui nous pov/rrions compter; M. de Metternîch et les alliés ont-Us déjà quelques relations d'établies?^ — «Ils n'en ont aucune , me répondit-il ; à peine a-t-on eu le tems à Vienne de s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner ses plans ; c'est à lui que les alliés veulent confier le soin et l'honneur de sauver la France des calamités d'une nou-* velle guerre , et de la tyrannie que lui prépare l'Empereur. »
Convaincu, par ïa tournure qu'avait pris la conversation , qu'il n'existait , entre le duc d'Otrante et M. de Metternîch , aucune rela*
tion antérieure ; convaincu que la vie de rEnapereur et ]a sûreté de l'état n'étaient point menacées , )e changeai .de langage et marcha» droit au but que je m'étais principalement proposé : celui de chercher à établir sinon un rapprochement, du moins des pourparlers entre la France et TAutriche^
« Les alliés, repris-je, croyent donc qu'il est facile à M. Fouché de soulever la France contre Napoléon l II fut un tems, il est vrai > où l'on n'aimait point TEmpereur; mais les Bourbons ont si maltraité la nation, qu'ils ont réussi à le faire regretter, et que ses ennemis sont devenus ses partisans. » — « Ce que vous me dites-là, répondit M. Werner avec étonneoient, est entièrement contraire aux rapports qui nous sont arrivés de Paris. » — « Je puis vous assu]!:er, poursuivis-je , qu'ott vous a trompés; les acclamations et les vœux qui ont accompagné Napoléon depuis le golfe Juan jusqu'à Paris, auraient dû cependant vous instruire qu'il avait pour lui les suffrages unanimes de larmée et de la nation. » — « Dites de l'armée. » — « Non point; je persiste à dire de la nation et de l'armée. Du moment où Napoléon a reparu sur le sol français, il a été accueilli avec enthousiasme , nonseulement par ses soldats, mais aussi par les.
citoyens. S'il n'avait eu pour lui que le suffrage de quelques régimens insubordonnés,, aurait-il traversé la France sans obstacle? au* rait-il recueilli sur son passage le témoignage unanime de dévouement et d'amour que firent éclater à l'envi la population entière du Dauphiné« du Lyonnais et de la Bourgogne? » — f II est possible que Bonaparte ait été bien ac-^ cueilli dans quelques lieux ; mais quelques acclamations isolées n'expriment point le voeu de toute une loation; et sans l'armée, jamais il ne serait rentré aux Tuileries. » — « Il est cer^ tain que si Napoléon avait eu l'armée contre lui, il n'aurait {amais pu^ avec 800 hommes ,^ détrôner Louis XVIII; mais il ne faut pas conclure de ce que l'ariKiée s'est déclarée pour lui , que ce soit l'armée seule qui l'ait rétabli sur le trôna Quand il prit Lyon , il n'avait avec lui que â,ooo hommes ; il n'en avait que 9,000 lorsqu'il marcha sur Paris; que 800 quand il rentra dans sa capitale. Si la naiioa n'eût point partagé les sentimens de l'armée , aurait-il pu, avec des forces aussi méprisables^ faire la loi à deux millions d'individus disses minés sur la route, et aux cinquante mille^ soldats, gardes nationaux et volontaires^ qu'oi]^ avait réunis sous les. murs de Paris ? Que si la AatÎQA se fut oppose aux entreprises et aux
vœux de larmée , et que larmée eût vaincu là nation , on pourrait prétendre avec raison que le rétablissement de Napoléon est Tou-»
Trage exclusif des soldats; mais vous savez, comme moi, qu'ils nont point exercé une seule violence; qu'ils n'ont pas tiré un seul coup de fusil, et qu'ils ont été fêtés et reçus partout comme des libérateurs et des amis. Je vous le demande, maintenant, que doit-on conclure de cette union^ de cette unanimité de sentimens et d'actions? » — ^tOn peut en conclure que le peuple, naturellement timide et faible, a craint l'armée et qu'il lui a fait un bon accueil pour ne point s'exposera ses violences ; mais cela ne dit pas qu'au fond du cœur il partageât les sentimens de l'nrméepour Napoléon.» — «Dieu seul sait ce qui se passe au fond des coeurs; nous ne pouvons les juger ^ nous autres hommes, que par des apparences , des paroles et des faits. Or, les paroles , les faits et les apparences se réunissent pour prouver évidemment que la nation approuvait et partageait l'enthousiasme de l'armée. Vous avez tort, d'ailleurs, de penser que le peuple puisse avoir en France des sentimens difFérens de ceux de l'armée.Quand , sous l'ancienne monarchie , l'armée était com^ posée de débauchés tombés dans la misère, de malfaiteurs poursuivis par la jfustice, it
MÉMQIHES* l5
existait et ne pouvait exister aucune affinité entre larmée et la nation; mais aujourd'hui que l'armée est nationale , qu elle se compose des fils , des frères de nos meilleurs citoyens , et que ces fils, ces frères, quoique séparés de leur famille , sont restés unis avec elles de cœur, c^e pensées et d'intérêts , la nation et larmée ne font qu'un. Si les alliés 5 lui dis-je, n'ont fondé leurs espérances que sur un dissentiment d'opinion et de volonté entre la pation et l'armée, ils ont fait un faux calcul: l'approche de leurs troupes, loin de diviser les Français , les réunira plus étroitement encore. On ne se battra point pour Napoléon :
on se battra pour l'honneur et l'indépendance nationale. » — «J) après ce que vous me dites, il semblerait que la France est décidée à courir les chances de la guerre, et qu'elle est prête, si Napoléon l'exige, à seconder , comme autrefois , ses projets de conquêtes.'» — « Non, Monsieur; la gloire de Napoléon nous a coûté trop cher : nous ne voulons plus de lauriers à ce prix. Napoléon a pour lui les vœux de la nation, moins par amour pour sa personne, que parce qu'il est l'homme de la révolution, et que son gouvernemclnt nous assure les garanties . que nous avions vainement demandées aux Bourbons ; mais si VEm-
l4 HEirotRES.
pereur se laissait entraîner par Tappât deâ conquêtes, la France l'abandonnerait, et c'est alors que vous pourriez compter que M. Fouché et tous les véritables patriotes se réuniraient pour se défaire à jamais de Napoléon. » — « Vous ne pensez pas, à ce qu'il paraît, que M Fouché soit disposé, en ce moment, à seconder les vues des souverains alliés et dé M. Metternich? » — « Je ne le pense pas. M.
Foucbé est convaincu que les Bourbons ne peuvent point régner; que la nation a pour eux une antipathie que rien ne pourra détruire. » — Les alliés tiennent moins à rendre la couronne à Louis XVIIl, qu'à Tôter à Napoléon, dont l'existence sur le trône est incompatible avec le repos et la sûreté de l'Europe ; je suis même autorisé à penser qu'ils laisseraient les Français se choisir librement le souverain et le gouvernement qu'il leur plairait. Le duc d'Orléans, par exemple, ne conviendrait-il pas à la nation ? il a servi jadis dans les armées républicaines ; il a été partisan de la révolution; son père a voté la mort de Louis XVI.» — «Le duc d'Orléans offrirait sans doute à la nation la plupart des garanties qu'elle désire; mais son élévation au trône, loin d'anéantir les troubles , les multiplieraient : il aurait contre lui les partisans de Louis XVIIT,
MÉHoniES. i5
de Napoléon et de la régence; c'est presque dire la nation toute entière, j» — « Et bien alors, les alliés pourraient consentir à vous donner le jeune prince Napoléon et la régence, ou peutêtre un gouvernement fédératif. » — t Lors de l'invasion de 18149 nous eûmes plusieurs fois l'occasion de débattre avec M. Fouché la question de la régence. Il pensait que la France verrait renaître , avec une régence , les discordes qu'enfantent ordinairement les minorités. Un peuple qui a été en guerre avec lui-même et avec ses voisins ^ a besoin d'être conduit par un homme qui sache tenir ferme les rênes du gouvernement, et se faire respecter au-dedans et au-dehors. » — « Mais vous ne manquez point d'hommes forts et capables ; et l'on pourrait vous composer un conseil de régence qui répondrait à l'attente des alliés et de la France. » — « Je sais bien que nous avons dans l'archichancelier, dans le duc de Vîcence et dans plusieurs de nos premiers fonctionnaires, des hommes d état pleins de talens^ de sagesse et de modération; mais la difficulté serait de faire un choix parmi les hommes de guerre. La plupart ont des droits égaux; et leurs prétentions, leurs jalousies et leurs^rivalités ne pourraient être que funestes à iK>tre tranquillité. » — « On saurait les con-
tenir, et je n ea vois aucun parmi eux dont Tambition puisse être redoutable. » — « Leur ambition ne s'est point manifestée^ faute d'occasion. Je ne connais qu'un seul homme de guerre qu'on pourrait placer à la tête du gouvernement avec sécurité ; c'est Eugène , ce prince qui a dit, en 18145 dans ses proclamations mémorables , « que ceux-là seuls sont » immortels , qui savent vivre et mourir fidè- 9 les à leurs devoirs , fidèles à la reconnais- » sance et à l'honneur : » ce prince , dis-je , loin d'aspirer au trône, en serait au contraire la gloire et l'appui : mais les liens de famille et les devoirs qu'ils lui imposent, ne lui per* mettraient peut-être pas de quitter la Bavière. Peut-être aussi les alliés ne voudraient -ils point que la direction des affaires de France lui fût confiée : ne le pensez-vous pas? » — « J'ignore entièrement quelle pourrait être la détermination du prince et de sa famille. > — « Mais prévoyez-vous du moins quelle serait celle des alliés? » — t Nullement. » — « Voilà bien, lui dis-' je en plaisantant^ comme sont messieurs les diplomates; pourquoi ne pas être aussi ouvert avec moi que je le suis avec Vous ? ai-je laissé sans le satisfaire un seul de vos désirs ? airje évité de répondre a une seule de vos questions ? > — « Je ne cherche
'iiiiiQiiiis. 17
{M^tat, je vbni àsaur/e» i diasimuler; mail la que^lii^Q que vqu» im aTO» faite n'ayant point été préyu^t je n^ puis ni ne doit me permet-* Ire d'y répondre. * ^^ t Kli bien , a jouroon» la; quant an gouvernement fédératif, celares- Bçmble l^ucfiup à notre république; et noua aTona.^cbeté 91 cher l'honneur d'ôtre républi-* caiu9 « que nous ne noua en soucions plus. Le gouvernement fédératif peut oon?euir à un état peu populeui) comme la Suisse, ou à une nation vierge, comme l'Amérique; maia i( serait une calamité pour notre Tieille France! nous sommes tfop légers, trqp past« sionnés; il nous faut un gouwmeur, un mat« tre qui sache se faire craindre et se faire obéir. Tenez, M. Warner « il faut que je con^i' tinue i vous parler avec franchise : le seul chef qui nous convienne est Napoléon; 90a plus Napoléon l'ambitieux et le conquérant »
maia Napoléon corrigé par }'adversité< Le dé« 9ir de régner le rettdra docile aus volontés de la Frauce et d« rKurope. U leur douuera mu« tuellement lea garanties qWelles pourront exiger ; et je lirais qu^ M. le duc; d'Otrante s'eati^ meraît al§¥§ tf èi^^h^ureun de pouvoir ^o^qu^ rir avee M. de MeUernioh à paeifier r£urQpe« 4 rétablir labwue harww^entw rAutpiohe at la Prauçe* et a restreindre la puissaucc de T. lu 2
rEmpereur, de telle manière qu'il n'eut Jptui la possibilité âe troubler une seconde fois U tranquillité universelle. Voilà, je crois, quel doit être le but des alliés; il ne tiendra qu a eux de l'atteindre : mais s'ils comptent , pour nous subjuguer , sur le secours de nos dissent Bions intestines , ils se trompent ; vous pouvez, «n donner l'assurance à M. de Mettornich. Au surplus, je rendrai compte à M. le duc d'Otrante des ouvertures que vous m'avez faites > et particulièrement de celles relatives à la régence : mais je suppose que nous consentions à accepter Tune ou l'autre de vos propositions , que ferait-on de Napoléon ? car votre intention ni la nôtre n'étant point de le tuer > il faudrait qu'il vécût; et où vîvrait-^il ? les al^ liés doivent avoir pris sur ce point une déter^ mination? » -^ « Je l'ignore; M. de Metterluch ne s'est point expliqué à cet égard; je lui • soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur la situation de la France et de Napoléon, et sur la possibilité d'un ar^ rangement général; mais je prévois d'avance Combien les sentimens actuels de M. Fouché lui causeront d'étonncment; il croyait qu'il détestait Bonaparte. » 7- *« Les circonstance» changent les hommeâ. M. Fouché a pu détester l'Empereur quand il tyrannisait la France,
iiÊMOiRts: Ig
fet s'être réconcilié avec lui, depuis qu'il Veut la rendre libre et heureuse. »
Nous nous séparâmes , après avoir échangé (^[nelqueis questions accessoires; et nous contînmes de nous rendre en toute hâte, lui à Vienne , moi à Paris,, et dé nous retrouver à Baie sous huit jours.
Aussitôt mon arrivée à Paris ^ je nie présen-» tai devant l'Empereur. Je n'avaià employé ^ pour aller et revenir ^ que quatre jours; et il crut, en me voyant si promptement, que je n'avais pu passer. Il fut surprix et charmé d'apprendre que j'avais vu. et entretenu Mi Werner; il m'emmena dans le jardin (c'était à l'Elysée) , et nous y causâmes , s'il m'est permis de m'eiprimer ainsi, pendant près de deux heures. Notre entretien fut tellement haché, qu'il s'échappa presqu'entièrement de ma mémoire ; je né pus en retenir que quel-^ ques fragmens. « J'avais bien prévu, me dit > Napoléon ^ que M. de M êtternich n'avait rien » projeté contre ma vie; il ne m'aime pcfint, limais c'est un homme d'honneur. Si l'Autri- »che le voulait, tout s'arrangerait; mais elle a *une politique expectante, qui perd tout; elle
• n'a jamais su prendre un parti à propos.
• L'Empereur est mal conseillé; il ne connaît point Alexandre, et rie sait pas combien les
» Russes sont foùrhes et ambitieux; si unefoî^
> ils deyeoaient les maîtres , toute TAIlemagne » serait bouleversée. Alexandre ferait jouer
• aux quatre coins (i) le bon homme JPrancois »et tous les petits rois à qui jai donné des
• couronnes. Les Russes» quand je n'y serai
• plus, finiront par deyenir les maîtres du » monde. L'Europe ne saura ce que je vaux ,
• que quand on m'aura perdu. II n'y ayait que
• moi d'assez fort pour dompter d une main
> l'Angleterre , et contenir de Fautre la Russie.
• Je leur épargnerai ia peine de délibérer où
• ils me mettront ; s'ils l'osaient , ils me fouriraient dans fine cage de fer et me feraient » voir à leurs badauds, con^mc une béte féroce : •mais ils ne m'apront pas; Us apprendront
• que le lion vit encore ^ et qu'il ne se laisse
• point enchaîner. lis ne coppaissent point mes
• forces ; si demain js mettais le bonnet % roTige , Os serraient ions perdus. Avez- vous
• demandé i M. Werner des nouvelles de
• l'Impératrice et de mon fils? • — « Oui, Sire; il m'a dit que l'Impératrice se portait bien , et que le jeune prince était charmant.» L'Empereur , avec feu : « Vous étes-vous
(j) Jeu d^enfant qui corniste ài changer continuelle;i^fpt iU place et à tâcher de prendre celle de son Toisio.
•plaint qn on violait à mon égard le droit d^s 9geas et les premières lot» de la filature? lui
> avez-Yous dit combien il est odieux d'enle^ Bver une femme à son mari, un fils à sou «père: qu'uue telle aetion est indigne des «peuples civilisés? » — * Sire, Je n'étais que lambassadeur de M. Fouché. >
L'Empereur, après quelque» motne^fS de silence, continua : « Fouehé, pendaift votre » absence, est venu me ratcontér l'affaire (i) : »il m'a tout expliqué à ma satisfaction. Son
> intérêt n'est point de me tromper. Il a tour » jours aimé à intriguer , il faut le laisser faire: «allez le voir, dites-lui tout ce qui s'est passé • avec M. Werner; montrez-lui de la eon- « fiance, et s'il vous questionne sur nàoi, ré- > pétez-lui que je suis tranquille, et que je ne «doute point de son dévouement et de da fi- » délité. 1.
Déjà l'Empereur, dai^ pltlsieurs circonstances importantes , avait eu à se plaindre de M. Fouché ; mais, subjugué par je ne sais quel charme, il lui avait toujours rendu plus de confiance qu'il ne désirait lui en accorder.
Peu d'hommes,, il est vrai,^^ possèdent , à un.
(i) On m'a assuré Jcpuîs, que M. Héal l' avait fa îl prévenir, par Madame lacuée, sa Iffle, que Vtm^tém savait tou*.
â^ MEMOlBfiS.
plus haut degré que le duc d'Otrante^ le do^ fié plaire et de persuader : aussi profond que spirituel > aussi pré¥oyant qu'habile, il embrasse à la fois le passé, le présent et l'avenir; il séduit et étonne toùr-à-tour par la hardiesse de ses pensées, la finesse de ses aperçus, la solidité de ses jugemens.
. » Malheureusement, son âme blasée par la révolution, a, contracté le goût et rhabitude des émotions fortes: le repos la fatigue; il lui faut de l'agitation , des dangers , des bouleverr semens: de là ce besoin de se mouvoir, d'intriguer, l'ai- presque dit de conspirer, qui a jeté M. Fouché dams des écarts si déplorables pt si fatals à sa réputation.
Conformément aux ordres de Napoléon , Je me rendis de suite chez le duc d'Otrante , et lui dis en riant que ]e venais lui rendre compte de la mission qu'il m'avait confiée, c Belle mission !» me dit- il , voilà comme est l'Empereur; il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux. L^es services les plus signalés, le dévouement le plus pur, ne peuvent vous mettre à l'abri de ses soupçons. Crayéz-vous , par exemple, être bien sûr de lui? Vous vous tromperiez. Si vous veniez à commettre it^volontairement la plus légère inconséquence çt quU ie sût (il prononçs^ ces mqts de n\çiT
MËMOIRÊft. â3
nière à me faire entendre, que ce serait par lui que TEmpereur pourrait Vapprendre ), il n'en faudrait pas davantage pour tous perdre. Maiçi laissons-là les princes avec leurs défauts , et causons. > Il m'entraîna sur son^ canapé , et me dit:» Savez-vous que vous m avez donné dfi l'inquiétude? si Ton vous avait vendu, on aurait bien pu vous eavoyer dans quelques forteresses et vous y garder ju&qu à la p^ix. t -^ % Cela est vrai ; j'avais effectivement cette «chance à courir; mais quand il s'agit d'aussi j» grands, intérêts X on ne doit poipt. songer à » soi. »
Je lui rapportai fidèlement les paroles de M. Werner ; mais je me gardai bien de lui faire coimaitre l'époque véritable de notre secondp entrevue: j'aurais craint qu'il ne me fit quelque mauvais tour avec les Suisses, ou qu'il se bâtât de désabuser M» de Metternich,
Lorsque mon récit fut terminé, il reprit.:
t J'avais, d'abordregardé tout cela comme une mystification, mai&)e vois. bien que je m'étais trompé. Votre conférepce avec M. Wernçr peut amener un rapprochement entre noois et l'Autriche; tout ce que vous ave2 dit. doit feiîre ouvrir les yeu3Là M. de Metternich. Pour achever de le convaincre^ je lui écrirai,. et je lui. peindrais av;éc taat de clarté, et de vérités
^4 MiMOlUKfb.
lââituaticm réelle dte la Fràneè, qall êeùtîrà que te meilleur parti à J^eûdre èët d^âbàiw donner les Bourbons â létir malhéiirelll èétt» 43t de nom laisser notes arranger 4 âotte guise âtec Bonaparte. Quaad tous Seret pbès de partir, venez me tëii^ir > et je vous remettrai ma lettre. Tt .
n me dit alors .'c le ti'avaispaiiit parlé de snite  Napoléon de la lettre de MetfërtU<ôh ^ parée tpïe son agent ne m'atait poitit rèmiA la poudre nécessaire pour faire reparaître récriture; il a fallu avoir recoure à deë procédés chimiques qui ont demandé du tems; toili cette lettre ( il fn'eti fit prendre lecture ), Voua royet qu elle ne dit rien | j'aurais pu d*aî)leups la déchiffrer sur ^le-^ champ > qut^ Napéléon n'en aurait rieià au ;, je Taurala ser^i MUn le lui dire. Dans les afiatrea de cette espèce* il faut du secret « et NapKiléau est incapable dW garder ; il se ser^t tant agité, et attrait mis tant d'hommes et de plumes en moutement, qu'il aurait tout éventé. Il doit connaître. meéopi^ nions et mes senttmena; et* ii n'y a que lui au monde qui ait pu se mettre dans la tête» un seul instapt , que je pourrais lé trahir pour lea ' Courbons ; je les méprise et je les déteste au inoins autant que lui. «
1469 menace» indirectes de M» Fouché et
l*ensembl^ de ses di&côùtii, mé petsUadèrént qu'il n'était potot d& boiiiie fdi. Je fis part d^ mes prévëiitidDi A TEttipërettr; 11 ne les api. prouva ptliâf; tl thé dit «ftld M^ Fouché tie m ayâit insinué c|uîl p^ùTâit me perdre, qu<3 pour âè âëun^ nh ait d'Importance; qu'au surplus, je A'aVàis riëb à craindre ni de lui g ni de tout Idtti'e. Je ne cf aigntis rled non plus : quand l'ËiiipereUr àîttiaJt qildqu'tiA , il le pfé-' nait sc^s sa gafde; et il étaft défendit à qai que te soit d'jr fouehêr .
Le Àtttlendc^Riâin, je hié fendîë chei ïé duc dOtt^nfé pôW tecetdir le* MiteH qu'il în'avait |yt*ottiigès. Il parut ^tprls de tne voir aitôt; je lui ataîs fait accroit^e eu elFèt que je ne dèrais tetoUrtiet à Bâle que le i* juîo. tour colorer ce départ précipité, je lui aiinohçai que M. Weraer, à qui j'avaîs recoihmàndé de m'éctire en ôas d'événemeus imprévus, sous le couvert de M**** banquier, venait de m'inviter à me tendre à Bâie sut-le-chàrttp ; 11 ihe laissa entrevoir qu'il n'était point dupe dé ce mensën^, et me remit néanmoins de fort bonne grâeè deux lettrés pdtir M. de Métternich- L'une publiée dans les jouruâut attglais tendait à établir que le trôrie de Napoîéon • soutenu par la confiance et l'amour des Francis, ii'4vatt rien à redouter des attaques dcU