Les S*eparis
N'ÉCRIS pas ! Je suis triste, et je voudrait
m'éteindre ; Les beaux étés, sans toi, c'est l'amour sans flambeau. J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t' atteindre ; Et, frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau. N'écris pas !
N'écris pas ! n'apprenons qu'à mourir à nous même Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi si je t'aimais. Au fond de ton silence écouter que tu m'aimes, C'est entendre le ciel sans y monter jamais. N'écris pas !
N'écris pas ! Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire; Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent. Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire. Une chère écriture est un portrait vivant. N'écris pas !
N'écrit pas ces deux mots que je n'ose plut lire : Il semble que ta voix let répand sur mon cœur,
MARCELINE DESBORDES-VALMORE
Que je les toîs briller à trayer» ton sourire ; U semble qu'uo baiser les empreint sur mon cœur. N'écris pas I
JÇ. La Couronne Effeuillée.
J'IRAI, j'irai porter ma couronne effeuillée Au jardin de mon père où revit toute fleur ; J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée : Mon père a des secrets pour vaincre la douleur.
J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larmes :
" Regardez, j'ai souffert...'* Il me regardera,
Et BOUS mes jours changés, sous mes pâleurs sans
charmes, Parce qu'il est mon père il me reconnaîtra.
Il dira : " C'est donc vous, chère âme désolée ! La terre manque-t-elle à vos pas égarés ? Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée ; Voici votre maison, voici mon cœur, entrez !."
O clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! ô Père ' Votre enfant qui pleurait vous l'avez entendu ! Je vous obtiens déjà puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j'ai perdu.
Vous ne rejetez pas la fleur qui n'est plus belle ; Ce crime de la terre au ciel est pardonné. Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle. Non d'avoir rien vendu, mais d'aroir tout donné.
MARCELINE DESBORDES-VALMORE 4.0. Dormeuse.
SI l'enfant sommeille, <
Il verra l'abeille, Quand elle aura fait son miel, Danser entre terre et ciel.
Si l'enfant repose.
Un ange tout rose, Que la nuit seule on peut roir, Viendra lui dire : «* Bonsoir ! "
Si l'enfant est sage,
Sur son doux visage La Vierge se penchera, Et longtemps lui parlera.
Si mon enfant m'aime,
Dieu dira lui-même :
** J'aime cet enfant qui dort ; Qu'on lui porte un rêve d'or !
" Fermez ses paupières.
Et sur ses prières, De mes jardins pleins de fleura, ~~ Faites glisser les couleurs.
** Ourlez-lui des langes
Avec vos doigts d'anges, Et laissez sur son chevet Pleuvoir votre blanc duvet.
MARCELINE DESBORDES-VALMORE
** Mettez-lui des ailes
Comme aux tourterelles, Pour venir dans mon soleil Danser jusqu'à son réveil !
*• Qu'il fasse un voyage
Aux bras d'un nuage, Et laissez-le, s'il lui plaît, Boire à mes ruisseaux de lait !
** Donnez-lui la chambre
De perles et d'ambre, Et qu'il partage en dormant, Nos gâteaux de diamant !
♦* Brodez-lui des voiles
Avec mes étoiles.
Pour qu'il navigue en bateau Sur mon lac d'azur et d'eau !
** Que la lune éclaire L'eau pour lui plus claire, Et qu'il prenne au lac changeant ' Mes plus fins poissons d'argent !
♦* Mais je veux qu'il dorme
Et qu'il se conforme Au silence des oiseaux Dans leurs maisons de roseaux !
" Car si l'enfant pleure, On entendra l'heure
MARCELINE DESBORDES-VALMORE
Tinter partout qu'un enfant A fait ce que Dieu défend 1
" L'écho de la rue
Au bruit accourue, Quand l'heure aura soupiré, Dira : ' L'enfant a pleuré J '
" Et sa tendre mère,
Dans sa nuit amère.
Pour son ingrat nourrisson Ne saura plus de chanson !
** S'il brame, s'il crie.
Par l'aube en furie Ce cher agneau révolté Sera peut-être emporté !
" Un si petit être
Par le toit, peut-être, Tout en criant, s'en ira, Et jamais ne reviendra !
" Qu'il rôde en ce monde, Sans qu'on lui réponde !
Jamais l'enfant que je dis, ^"- Ne verra mon paradis !
" Oui ! mais s'il est sage,
Sur son doux visage La Vierge se penchera.
Et longtemps lui parlera.'*
ALPHONSE DE LAMARTINE
^/. Lt Lac.
Ainsi, toujouri poussés vers de nouveaux riviges, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour ?
O lac ! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir. Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Oâ tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés : Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos ; Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :
•* O temps, suspends ton vol l et vous, heures propicet.
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
** Assez de malheureux ici-bas vous implorent : Coakz, coulez pour eux ;
ALPHONSE DE LAMARTINE
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ; Oubliez les heureux.
« Mais je demande en vain quelques moments encore, Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : " Sois plus lente ; " et l'aurore Va dissiper la nuit.
*' Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive.
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous passons ! "
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse. Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur i
Hé quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus i Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?
Eternité, néant, passé, sombres abîmes.
Que faites- vous des jours que vous engloutissez ? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes -" Que vous nous ravissez ?
O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature. Au moins le souvenir !
ALPHONSE DE LAMARTINE
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux 1
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé. Que tout ce qu'on entend, l'on Toit ou l'on respire, Tout dise : " Ils ont airaé ! **
^. Ferrari.
Imfrevhi *n tortant dm Caehot du Tatu
Homme ou Dieu, tout génie est promis au martyre: Du supplice plus tard on baise l'instrument ; L'homme adore la croix où sa yictime expire, Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.
Prison du Tasse ici, de Galilée à Rome, Échafaud de Sidney, bûchers, croix ou tombeaux. Ah ! TOUS donnez le droit de bien mépriser l'homme, Qui reut que Dieu l'éclairé, et qui hait ses flambeaux 1
Grand parmi les petits, libre chez les serviles. Si le génie expire, il l'a bien mérité ; Car nous dressons partout aux portes de nos Tilles Ces gibets de la gloire et dfc la vérité.
ALPHONSE DE LAMARTINE
Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe ! Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main. Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampe Que Dieu nous fait porter devant le genre humain !