Le Crucifix
TOI que j'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante. Image de mon Dieu ;
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore, Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore De son dernier soupir !
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme ; Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme A l'enfant qui s'endort.
De son pieux espoir son front gardait la trace. Et sur ses traits, frappés d'une auguste beauté, La douleur fugitive avait empreint sa grâce, ^^^ La mort sa majesté.
Le vent qui caressait sa tête échevelée Me montrait tour à tour ou me voilait ses traits, Comme l'on voit flotter sur un blanc mausolée L'ombre des noirs cyprès,
ALPHONSE DE LAMARTINE
Un de ses bras pendait de la funèbre couche ; L'autre, languissamment replié sur son cœur, Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L'image du Sauveur.
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser encore ; Mais son âme avait fui dans ce divin baiser. Comme un léger parfum que la flamme dévore Avant de l'embraser.
Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée, Le soufRe se taisait dans son sein endormi. Et sur l'œil sans regard la paupière affaissée Retombait à demi.
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète. Je n'osais m'approcher de ce reste adoré, Comme si du trépas la majesté muette L'eût déjà consacré.
Je n'osais !... Mais le prêtre entendit mon silence, Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix : " Voilà le souvenir, et voilà l'espérance : Emportez-les, mon fils ! "
Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage ! Sept fois, depuis ce jour, l'arbre que j'ai planté Sur sa tombe sans nom a changé de feuillage : Tu ne m'as pas quitté.
Placé près de ce cœur, hélas ! où tout s'efface. Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli. Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur trace Sur l'ivoire amolli.
ALPHONSE DE LAMARTINE
O dernier confident de l'âme qui s'envole, Viens, reste sur mon cœur ! parle encore, et dis-moi Ce qu'elle te disait quand sa faible parole N'arrivait plus qu'à toi ;
A cette heure douteuse où l'âme recueillie, Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux, Hors de nos sens glacés pas à pas se replie, Sourde aux derniers adieux ;
Alors qu'entre la vie et la mort incertaine. Comme un fruit par son poids détaché du rameau. Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleine Sur la nuit du tombeau ;
Quand des chants, des sanglots la confuse harmonie N'éveille déjà plus notre esprit endormi, Aux lèvres du mourant collé dans l'agonie. Comme un dernier ami ;
Pour éclaircir l'horreur de cet étroit passage. Pour relever vers Dieu son regard abattu. Divin consolateur, dont nous baisons l'image, Réponds, que lui dis-tu ?
Tu sais, tu sais mourir ! et tes larmes divines. Dans cette nuit terrible où tu prias en vain, D^ l'olivier sacré baignèrent les racines Du soir jusqu'au matin.
De la croix, où ton œil sonda ce grand mystère. Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ; Tu laissas comme nous tes amis sur la terre. Et ton corps au cercueil !
ALPHONSE DE LAMARTINE
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir : Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir !
Je chercherai la place où sa bouche expirante Exhala sur tes pieds l'irrévocable adieu. Et son âme viendra guider mon âme errante Au sein du même Dieu.
Ah ! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche, Triste et calme à la fois, comme un ange éploré, Une figure en deuil recueillir sur ma bouche L'héritage sacré !
Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure ; Et, gage consacré d'espérance et d'amour. De celui qui s'éloigne à celui qui demeure Passe ainsi tour à tour,
Jusqu'au jour où, des morts perçant la voûte sombre, Une voix dans le ciel, les appelant sept fois. Ensemble éveillera ceux qui dorment à l'ombre De l'éternelle croix I
^ Un Nom.
IL est un nom caché dans l'ombre de nom âme. Que j'y lis nuit et jour et qu'aucun œil n'y voit. Comme un anneau perdu que la main d'une femme Dans l'abîme des mers laissa glisser du doigt.
ALPHONSE DE LAMARTINE
Dans l'arche de mon cœur, qui pour lui seul s'entr'-
ouvre, Il dort enseyeli sous une clef d'airain ; De mystère et de peur mon amour le recouvre, Comme après une fête on referme un écrin.
Si vous le demandez, ma lèvre est sans réponse. Mais, tel qu'un talisman formé d'un mot secret, Quand seul avec l'écho ma bouche le prononce, Ma nuit s'ouvre, et dans l'âme un être m'apparaît.
En jour éblouissant l'ombre se transfigure ; Des rayons, échappés par les fentes des cieux Colorent de pudeur une blanche figure Sur qui l'ange ébloui n'ose lever les yeux.
C'est une vierge enfant, et qui grandit encore ; Il pleut sur ce matin des beautés et des jours ; De pensée en pensée on voit son âme éclore, Comme son corps charmant de contours en contours.
Un éblouissement de jeunesse et de grâce Fascine le regard où son charme est resté. Quand elle fait un pas, on dirait que l'espace S'éclaire et s'agrandit pour tant de majesté.
Dans ses cheveux bronzés jamais le vent ne joue. Dérobant un regard qu'une boucle interrompt. Us serpentent collés au marbre de sa joue, Jetant l'ombre pensive aux secrets de son front.
Son teint calme, et veiné des taches de l'opale, Comme s'il frissonnait avant la passion. Nuance sa fraîcheur des moires d'un lis pâle, Où la bouche a laissé sa moite impression.
ALPHONSE DE LAMARTINE
Sérieuse en naissant jusque dans son sourire, Elle aborde la vie avec recueillement ; Son cœur, profond et lourd chaque fois qu'il respire, Soulève avec son sein un poids de sentiment.
Soutenant sur sa main sa tête renversée, Et fronçant les sourcils qui couvrent son œil noir, Elle semble lancer l'éclair de sa pensée Jusqu'à des horizons qu'aucun œil ne peut voir.
Comme au sein de ces nuits sans brumes et sans voiles, Où dans leur profondeur l'œil surprend les cieux nus. Dans ses beaux yeux d'enfant, firmament plein
d'étoiles.
Je vois poindre et nager des astres inconnus.
Des splendeurs de cette âme un reflet me traverse ; Il transforme en Éden ce morne et froid séjour ; Le flot mort de mon sang s'accélère, et je berce Des mondes de bonheur sur ces vagues d'amour.
— Oh ! dites-nous ce nom, ce nom qui f;^,t qu'on
aime.
Qui laisse sur la lèvre une saveur de miel ! — Non, je ne le dis pas sur la terre à moi-même ; Je l'emporte au tombeau pour m' embellir le ciel.
^5. La Cloche du Village.
OH ! quand cette humble cloche à la lente volée Epand comme un soupir sa voix sur la vallée. Voix qu'arrête si près le bois ou le ravin ;
SI
ALPHONSE DE LAMARTINE
Quand la main d'un enfant qui balance cette urne En verse à sons pieux dans la brise nocturne Ce que la terre a de divin ;
Quand du clocher vibrant l'hirondelle habitante S'envole au vent d'airain qui fait trembler sa tente, Et de l'étang ridé vient effleurer les bords, Ou qu'à la fin du fil qui chargeait sa quenouille La veuve du village à ce bruit s'agenouille
Pour donner leur aumône aux morts :
Ce qu'éveille en mon sein le chant du toit sonore, Ce n'est pas la gaîté du jour qui vient d'éclore. Ce n'est pas le regret du jour qui va finir, Ce n'est pas le tableau de mes fraîches années Croissant sur ces coteaux parmi ces fleurs fanées Qu'effeuille encor mon souvenir ;
Ce n'est pas mes sommeils d'enfant sous ces platanes, Ni ces premiers élans du jeu de mes organes, Ni mes pas égarés sur ces rudes sommets. Ni ces grands cris de joie en aspirant vos vagues, O brises du matin pleines de saveurs vagues Et qu'on croit n'épuiser jamais !
Ce n'est pas le coursier atteint dans la prairie, Pliant son cou soyeux sous ma main aguerrie Et mêlant sa crinière à mes beaux cheveux blonds Quand, le sol sous ses pieds sonnant comme une
enclume, Sa croupe m'emportait et que sa blanche écume Argentait l'herbe des vallons !
ALPHONSE DE LAMARTINE
Ce n'est pas même, amour, ton premier crépuscule, Au mois où du printemps la sève qui circule Fait fleurir la pensée et verdir le buisson, Quand l'ombre ou seulement les jeunes voix lointaines Des vierges rapportant leurs cruches des fontaines Laissaient sur ma tempe un frisson.
Ce n'est pas vous non plus, vous que pourtant je pleure, Premier bouillonnement de l'onde intérieure, Voix du cœur qui chantait en s'éveillant en moi, Mélodieux murmure embaumé d'ambroisie Qui fait rendre à sa source un vent de poésie !... O gloire, c'est encor moins toi !
De mes jours sans regret que l'hiver tous remporte Avec le chaume vide, avec la feuille morte. Avec la renommée, écho vide et moqueur ! Ces herbes du sentier sont des plantes divines Qui parfument les pieds, oui, mais dont les racines Ne s'enfoncent pas dans le cœur !
Guirlandes du festin que pour un soir on cueille. Que la haine empoisonne ou que l'envie effeuille. Dont vingt fois sous les mains la couronne se rompt, Qui donnent à la vie un moment de vertige, Mais dont la fleur d'emprunt ne tient pas à la tige. Et qui sèche en tombant du front.
C'est le jour où ta voix dans la vallée en larmes Sonnait le désespoir après le glas d'alarmes, Où deux cercueils passant sous les coteaux en deuU, Et bercés sur des cœurs par des sanglots de femmes,
ALPHONSE DE LAMARTINE
Dans un double sépulcre enfermèrent trois âmes Et m'oublièrent sur le seuil !
De l'aurore à la nuit, de la nuit à l'aurore, O cloche, tu pleuras comme je pleure encore, Imitant de nos cœurs le sanglot étouffant ; L'air, le ciel, résonnaient de ta complainte amère. Comme si chaque étoile avait perdu sa mère. Et chaque brise son enfant !
Depuis ce jour suprême où ta sainte harmonie Dans ma mémoire en deuil à ma peine est unie, Où ton timbre et mon cœur n'eurent qu'un même son, Oui, ton bronze sonore et trempé dans la flamme Me semble, quand il pleure, un morceau de mon âme Qu'un ange frappe à l'unisson !
Je dors lorsque tu dors, je veille quand tu veilles ; Ton glas est un ami qu'attendent mes oreilles ; Entre la voix des tours je démêle ta voix ; Et ta vibration encore en moi résonne.
Quand l'insensible bruit qu'un moucheron bourdonne Te couvre déjà sous les bois !
Je me dis : ** Ce soupir mélancolique et vague QueJ'air profond des nuits roule de vague en vague, Ah ! c'est moi, pour moi seul, Ik-haut retentissant ! Je sais ce qu'il me dit, il sait ce que je pense. Et le vent qui l'ignore, à travers ce silence. M'apporte un sympathique accent."
Je me dis : ** Cet écho de ce bronze qui vibre, Avant de m' arriver au cœur de fibre en fibre, S8
ALPHONSE DE LAMARTINE
A frémi sur la dalle où tout mon passé dort ; Du timbre du vieux dôme il garde quelque chose ; La pierre du sépulcre où mon amour repose Sonne aussi dans ce doux accord ! "
Ne t'étonne donc pas, enfant, si ma pensée, Au branle de l'airain secrètement bercée, Aime sa voix mystique et fidèle au trépas. Si dès le premier son qui gémit sous sa voûte. Sur un pied suspendu je m'arrête, et j'écoute Ce que la mort me dit tout bas.
Et toi, saint porte-voix des tristesses humaines, Que la terre inventa pour mieux crier ses peines. Chante ! des cœurs brisés le timbre est encor beau ! Que ton gémissement donne une âme à la pierre, Des larmes aux yeux secs, un signe à la prière. Une mélodie au tombeau !
Moi, quand des laboureurs porteront dans ma bière Le peu qui doit rester ici de ma poussière ; Après tant de soupirs que mon sein lance ailleurs, Quand des pleureurs gagés, froide et banale escorte. Déposeront mon corps endormi sous la porte Qui mène à des soleils meilleurs.
Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne. Des sanglots de l'airain, oh ! n'attriste personne. Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon ; Mais prends ta voix de fête, et sonne sur ma tombe
ALPHONSE DE LAMARTINE
Arec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison !
Ou chante un air semblable au cri de l'alouette Qui, s'élevant du chaume où la bise la fouette, Dresse à l'aube du jour son vol mélodieux, Et gazouille ce chant qui fait taire d'envie Ses rivaux attachés aux ronces de la vie. Et qui se perd au fond des cieux !
Œuvre* de Lamartine^ Hachette et Cie
CASIMIR DELAVIGNE ^6. Les Limbes.
Comme un vain rêve du matin, Un parfum vague, un bruit lointain, C'est je ne sais quoi d'incertain
Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Un jour qui, sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer,
Jamais n'expire.
Partout cette demi-clarté "r Dont la morne tranquillité Suit un crépuscule d'été,
Ou de l'aurore, Fait pressentir que le retour Va poindre au céleste séjour, Quand la nuit n'est plus, quand le jour
N'est pas encore !
CASIMIR DELAVIGNE
Ce ciel terne, où manque un soleil.
N'est jamais bleu, jamais yermeil ; Jamais brise, dans ce sommeil
De la nature, N'agita d'un frémissement La torpeur de ce lac dormant.
Dont l'eau n'a point de mouvement.
Point de murmure.
L'air n'entr'oayre sous sa tiédeur Que fleurs qui, presque sans odeur, Comme les lis ont la candeur
De l'innocence ; Sur leur sein pâle et sans reflets Languissent des oiseaux muets :
Dans le ciel, l'onde et les forêts.
Tout est silence.
Loin de Dieu, là, sont renfermés Les milliers d'êtres tant aimés. Qu'en ces bosquets inanimés
La tombe envoie.
Le calme d'un vague loisir.
Sans regret comme sans désir, Sans peine comme sans plaisir,
C'est là leur joie.
Là, ni veille ni lendemain !
Ils n'ont sur un bonheur prochain,
Sur celui qu'on rappelle en vain,
Rien à se dire.
Leurs sanglots ne troublent jamais De l'air l'inaltérable paix ;
CASIMIR DELAVIGNE
Mais aussi leur rire jamais N'est qu'un sourire.
Sur leurs doux traits que de pâleur !
Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur
Donnait l'envie !
De leurs yeux, qui charment d'abord, Mais dont aucun éclair ne sort, Le morne éclat n'est pas la mort.
N'est pas la vie.
Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité !
Ils se couronnent sans gaité
De fleurs nouvelles.
Ils se parlent, mais c'est tout bas ; Ils marchent, mais c'est pas à pas ; Us volent, mais on n'entend pas
Battre leurs ailes.
Parmi tout ce peuple charmant, Qui se meut si nonchalamment.
Qui fait sous son balancement
Plier les branches.
Quelle est cette ombre aux blonds cheveux. Au regard timide, aux yeux bleus.
Qui ne mêle pas à leurs jeux
Ses ailes blanches i
Elle arrive, et, fantôme ailé.
Elle n'a pas encor volé ; L'effroi dont son cœur est troublé.
J'en vois la cause :
te
CASIMIR ÙELAVIGNE.
N'est-ce pas celui que ressent La colombe qui, s'avaoçant Pour essayer son vol naissant, Voudrait et n'ose ?
Non ; dans ses yeux roulent des pleurs. Belle enfant, calme tes douleurs ; Là sont des fruits, là eont des fleurs
Dont tu disposes.
Laisse-toi tenter, et, crois-moi.
Cueille ces roses sans eiTroi ; Car, bien que pâles comme toi,
Ce sont des roses.
Triomphe en tenant à deux mains
Ta robe pleine de jasmins ;
Et puis, courant par les chemins,
Va les répandre.
Viens, tu prendras en le guettant L'oiseau qui, sans but voletant, N'aime ni ne chante, et partant
Se laisse prendre.
Avec ces enfants tu jour as ; Viens, ils tendent vers toi les bras ; On danse tristement là-bas.
Mais on y danse.
Pourquoi penser, pleurer ainsi ?
Aucun enfant ne pleure ici.
Ombre rêveuse ; mais aussi
Aucun ne pense.
Dieu permet-il qu'un souvenir Laisse ton coeur entretenir
CASIMIR DELAVIGNE
D'un bien qui ne peut revenir
L'idée amère ?
" — Oui, je me souviens du passé, Du berceau vide où j'ai laissé Mon rêve à peine commencé.
Et de ma mère."
ALFRED DE VIGNY