‹ Les cent meilleurs poemes (lyriques) de la langue françaiseChapitre 28 sur 49 · Tristesse (T Olympio · texte numérisé non relu

Tristesse (T Olympio

LES champs n'étaient point noirs, les cieux n'étaient

pas mornes ; Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes

Sur la terre étendu, •

L'air était plein d'encens et les prés de verdures Quand il revit ces lieux où par tant de blessures

Son cœur s'est répandu.

L'automne souriait ; les coteaux vers la plaine Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine ;

Le ciel était doré ; Et 1er oiseaux, tournés vers celui que tout nomme. Disant peut-être à Dieu quelque chose de l'homme.

Chantaient leur chant sacré.

Il voulut tout revoir, l'étang près de la source, La masure où l'aumône avait vidé leur bourse, Le vieux frêne plié, 7t

VICTOR HUGO

Les retraites d'amour au fond des bois perdues, L'arbre où dans les baisers leurs âmes confondues Avaient tout oublié.

Il chercha le jardin, la maison isolée,

La grille d'où l'œil plonge en une oblique allée,

Les vergers en talus.

Pâle, il marchait. — Au bruit de son pas grave et

sombre Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l'ombre

Des jours qui ne sont plus.

Il entendait frémir dans la forêt qu'il aime

Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même,

Y réveille l'amour.

Et, remuant le chêne ou balançant la rose. Semble l'âme de tout qui va sur chaque chose

Se poser tour à tour.

Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S'efForçant sous ses pas de s'élever de terre,

Couraient dans le jardin ; Ainsi, parfois, quand l'âme est triste, nos pensées S'envolent un moment sur leurs ailes blessées.

Puis retombent soudain.

Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques ;

Il rêva jusqu'au soir ; Tout le jour il erra le long de la ravine. Admirant tour à tour le ciel, face divine,

Le lac, divin miroir.

VICTOR HUGO

Hélas ! se rappelant ses douces aventures, Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures

Ainsi qu'un paria, Il erra tout le jour. Vers l'heure où la nuit tombe, Il se sentit le cœur triste comme une tombe,

Alors il s'écria :

— " O douleur ! j'ai voulu, moi dont l'âme est troublée, Savoir si l'urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j'avais laissé là de mon cœur !

" Que peu de temps suffit pour changer toutes choses ! Nature au front serein, comme vous oubliez ! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés !

" Nos chambres de feuillage en halliers sont changées; L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé ; Nos roses dans l'enclos ont été ravagées Par les petits enfants qui sautent le fossé.

•♦ Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée. Folâtre, elle buvait en descendant des bois ; Elle"^renait de l'eau dans sa main, douce fée, Et laissait retomber des perles de ses doigts !

" On a pavé la route âpre et mal aplanie. Où, dans le sable pur se dessinant si bien, Et de sa petitesse étalant l'ironie.

Son pied charmant semblait rire à côté du mien. to

VICTOR HUGO

*• La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir, S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre. Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

'* La forêt ici manque et là s'est agrandie. De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant ; Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie, L'amas des souvenirs se disperse à tout vent !

" N'existons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre

heure ?

Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus ? L'air joue avec la branche au moment où je pleure ; Ma maison me regarde et ne me connaît plus.

" D'autres vont maintenant passer où nous passâmei. Nous y sommes venus, d'autres vont y venir ; Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir !

** Car personne ici-bas ne termine et n'achèvt ; Les pires des humains sont comme les meilleurs ; Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.

" Oui, d'autres a leur tour viendront, couples sans tache Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté, Tout ce que la nature à l'amour qui se cache Mêle de rêverie et de solennité !

" D'autres auront nos champs, nos sentiers,no8 retraites. Ton bois, ma bien -aimée, est à des inconnus. P7 8f

VICTOR HUGO

D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes, Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus.

**Quoi donc! c'est yainement qu'ici nous nous

aimâmes ! *

Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes ! L'impassible nature a déjà tout repris.

'* Oh! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres. Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons. Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures ? Est-ce que vous direz k d'autres vos chansons ?

*< Nous vous comprenions tant ! doux, attentifs,

austères.

Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix ! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères. L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois !

" Répondez, vallon pur, répondez, solitude,

O nature abritée en ce désert si beau,

Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude

Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau ;

** Est-ce que vous serez à ce point insensible De nous savoir couchés, morts avec nos amours, Et de continuer votre fête paisible.

Et de toujours sourire et de chanter toujours ?

** Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites, Fantômes reconnus par vos monts et vos bois, Si

VICTOR HUGO

Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes Qu'on dit en revoyant des amis d'autrefois ?

" Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte, Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas, Et la voir m'entraîner, dans une morne étreinte. Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas?

** Et s'il est quelque part, dans l'ombre où rien ne

veille.

Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports, Ne leur irez-vous pas murmurer à l'oreille : — Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts !

" Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines. Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et

sourds.

Et les cieux azurés et les lacs et les plaines. Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours ;

" Puis il nous les retire. II souffle notre flanirae. Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons ; Et dit à la vallée, où s'imprima notre âme. D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.

" Eh bien ! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages ! Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas ! Chantez, oiseaux ! ruisseaux, coulez ! croissez,

feuillages !

Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

" Car vous êtes pour nous l'ombre de l'amour même ! Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin !

VICTOR HUGO

Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême

Oi) nous avons pleuré nous tenant par la main !

" Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau, Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroit derrière le coteau.

" Mais toi, rien ne t'efface, amour! toi qui nouR

charmes !

Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard ! Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes ; Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.

** Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline. Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions ;

"Quand notre âme en rêvant descend dans nos

entrailles.

Comptant dans notre cœur, qu'enfin la glace atteint, Comme on compte les morts sur un champ de batailles, Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,

** Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe, L<rin des objets réels, loin du monde rieur. Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur ;

** Et là, dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile. L'âme, en un repli sombre où tout semble finir, Sent quelque chose encor palpiter sous un voile... -^ C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir ! "

VICTOR HUGO

SJ' Waterloo.

WATERLOO: Waterloo! Waterloo! morne

plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres bataillons. D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France. Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance ; Tu désertais, victoire, et le sort était las. O Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas ! Car ces derniers soldats de la dernière guerre Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre, Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin, Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !

Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.

Il avait l'offensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille.

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit : Grouchy! — C'était Bliicher!

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on

^ égorge.

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ; Gouffre où les régiments, comme des pans de murs, Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs

VICTOR HUGO

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes, Où l'on entrevoyait des blessures difformes ! Carnage affreux ! moment fatal ! L'homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde était massée, La garde, espoir suprême et suprême pensée ! — Allons ! faites donner la garde, cria-t-il, — Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil. Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires. Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir colback ou le casque poli. Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. Leur bouche, d'un seul cri, dit : vive l'empereur ! Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur. Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, La garde impériale entra dans la fournaise. Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché. Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché Sous les sombres canons crachant des jets de

soufre, Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre. Fondre ces régiments de granit et d'acier. Comme fond une cire au souffle d'un brasier. Il»~ allaient, l'arme au bras, front haut, graves,

stoïques.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques ! Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps Et regardait mourir la garde. — C'est alors Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée, La Déroute, géante à la face effarée.

Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,

VICTOR HUGO

Changeant subitement les drapeaux en haillons, A de certains moments, spectre fait de fumées. Se lève grandissante au milieu des armées, La Déroute apparut au soldat qui s'émeut. Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut ! Sauve qui peut 1 affront ! horreur ! toutes les bouches Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches. Comme si quelque souffle avait passé sur eux, Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux. Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles. Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil ! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! — En

un clin d'œil.

Comme s'envole au vent une paille enflammée. S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée. Et cette plaine, hélas, où l'on rêve aujourd'hui. Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fixi ! Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire, Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants. Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve ; Hommes, chevaux, tambours, drapeaux; — et dans

l'épreuve Sentant confusément revenir son remords.

Levant les mains au ciel, il dit: — Mes soldats

morts, Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre. Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? — Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, Il entendit la voix qui lui répondait : Non !

VICTOR HUGO

5^ "/'^' ^«^?7// cette fleuri

J'AI cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline, Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher, Paisible, elle croissait aux fentes du rocher. L'ombre baignait les flancs du morne promontoire ; Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil, A l'endroit où s'était englouti le soleil, La sombre nuit bâtir un porche de nuées. Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées ; Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir, Semblaient craindre de luire et de se laisser voir J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée. Elle est pâle, et n'a pas de corolle embaumée. Sa racine n'a pris sur la crête des monts Que l'amère senteur des glauques goémons ; Moi, j'ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette

cime.

Tu devais t'en aller dans cet immense abîme Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont. Va mourir sur un cœur, abîme plus profond. Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde. Le" ciel, qui te créa pour t'efFeuiller dans l'onde, Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour. — Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour Qu'une vague lueur, lentement effacée.

Oh ! comme j'étais triste au fond de ma pensée, Tandis que je songeais, et que le gouffre noir M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir!

VICTOR HUGO

Page 1