Booz Endormi
BOOZ s'était couché de fatigue accablé ; Il avait tout le jour travaillé dans son aire. Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ; Booz dormait auprès des boisseaux plein de blé.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ; Il était, quoique riche, à la justice enclin ; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin. Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.
Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse : — Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vôtn de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant.
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
Booz était bon maître et fidèle parent ; Il était généreux, quoiqu'il fût économe ; Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
VICTOR HUGO
Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'oeil du vieillard oo voit de la lumière.
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ; Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes
sombres ; Et ceci se passait dans des temps très anciens.
Les tribus d'Israël avaient pour chet un juge ; La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait, Était encor mouillée et molle du déluge.
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ; Une race y montait comme une longue chaîne ; Uq roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Et Booz murmurait avec la voix de l'âme : " Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ? Le chiffre de mes ans a passé quatrevingt. Et je n'ai pas de fîls, et je n'ai plus de femme. PS 97
VICTOR HUGO
" Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ; Et nous sommes cncor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi.
*' Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ? Quand on est jeune, on a des matins triomphants, Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;
** Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau; Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe, Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau."
Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase. Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ; Le cèdre ne sent pas une rose à sa base. Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.
Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite. S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu. Espérant on ne sait quel rayon inconnu, Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ; Les souffles de la nuit flottaient sur GaJgala.
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ; Les anges y volaient sans doute obscurément,
VICTOR HUGO
Car on voyait passer dans la Duit, par moment, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
La respiration de Booz qui dormait, Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse. On était dans le mois où la nature est douce. Les collines ayant des lys sur leur sommet.
Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe éuit noire; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ; Une immense bonté tombait du firmament ; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'œil a moitié sous ses voiles. Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.'
£8. Un Peu de Musique,
ECOUTEZ ! — Comme un nid qui murmure
invisible.
Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix, Des pas, sortent du fond vertigineux des bois.
Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune.
VICTOR HUGO
On entend frissonner et vibrer mollement, Communiquant au bois son doux frémissement, La guitare des monts d'Inspruck,,reconnais8able Au grelot de son manche où sonne un grain de sable ; Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson Prend un sens et devient une vague chanson.
*' Si tu veux, faisons un rêve.
Montons sur deux palefrois ; Tu m'emmènes, je t'enlève.
L'oiseau chante dans les bois.
" Je suis ton maître et ta proie ; Partons, c'est la fin du jour ; Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l'amour.
<« Nous ferons toucher leurs têtes ; Les voyages sont aisés ; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers.
" Viens ! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux, ' Le mien au fond de mes songes, ^ Et le tien au fond des cieux.
*' Un bagage est nécessaire ; Nous emporterons nos vœux, Nos bonheurs, notre misbre, Et la fleur de tes cheveux.
" Viens, le soir brunit les chênes.
Le moineau rit ; ce moqueur
VICTOR HUGO
Entend le doux bruit des chaînes Que tu m'as mises au cœur.
" Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas : Aimons !
*♦ Viens, sois tendre, je suis ivre.
O les verts taillis mouillés !
Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés.
*♦ L'envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son œil rond ; Les nymphes, penchant leur urne.
Dans les grottes souriront,
•* Et diront : • Sommes-nous folles !
* C'est Léandre avec Héro ; ' En écoutant leurs paroles
* Nous laissons tomber notre eau.'
" Allons-nous-en par l'Autriche ! Nous aurons l'aube à nos fronts ; Je serai grand, et toi riche.
Puisque nous nous aimerons.
** Allons-nous-en par la terre.
Sur nos deux chevaux charmants, Dans l'azur, dans le mystère, Dans les éblouissements I
VICTOR HUGO
** Nous entrerons à l'auberge, Et nous paierons l'hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d'écolier.
*« Tu seras dame, et moi comte 5 Viens, mon cœur s'épanouit.
Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit."
La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine. Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se pose ; tout se tait.
AUGUSTE BRIZEUX
§ç. Le Pont Kerlè.
UN jour que nous étions assis au pont Kerlô Laissant pendre, en riant, nos pieds au fil de l'eau. Joyeux de la troubler, ou bien, à son passage, D'arrêter un rameau, quelque flottant herbage. Ou sous les saules verts d'effrayer le poisson Qui venait au soleil dormir près du gazon ; Seuls en ce lieu sauvage, et nul bruit, nulle haleine N'éveillant la vallée immobile et sereine, Hors nos ris enfantins, et l'écho de nos voix Qui partait par volée et courait dans les bois. Car entre deux forêts la rivière encaissée Coulait jusqu'à la mer, lente, claire et glacée ; Seuls, dis-je, en ce désert, et libres tout le jour,
AUGUSTE BRIZEUX
Nous sentions en jouant no» cœurs remplis d'amour C'était plaisir de voir sous l'eau limpide et bleue Mille petits poissons faisant frémir leur queue. Se mordre, se poursuivre, ou, par bandes nageant, Ouvrir et refermer leurs nageoires d'argent ; Puis les saumons bruyanu ; et, sous son lit de
pierre.
L'anguille qui se cache au bord de la rivière ; Des insectes sans nombre, ailés ou transparents. Occupés tout le jour i monter les courants. Abeilles, moucherons, alertes demoiselles. Se sauvant sous les joncs du bec des hirondelles. — Sur la main de Marie une vint se poser, Si bizarre d'aspect qu'afin de l'écraser J'accourus ; mais déjà ma jeune paysanne Par l'aile avait saisi la mouche diaphane, Et voyant la pauvrette en ses doigts remuer : " Mon Dieu, comme elle tremble ! oh ! pourquoi
la tuer ? " Dit-elle. Et dans les airs sa bouche ronde et pure Souffla légèrement la frêle créature.
Qui, déployant soudain ses deux ailes de feu. Partit, et s'éleva joyeuse et louant Dieu.
Bien des jours ont passé depuis cette journée, Hélas ! et bien des ans ! Dans ma quinzième année. Enfant, j'entrais alors ; mais les jours et les ans Ont passé sans ternir ces souvenir» d'enfants ; Et d'autres jours viendront et de» amours nouvelles; Et mes jeunes amours, mes amour» les plus belles. Dans l'ombre de mon cœur mes plus fraîche»
amours, Mes amours de quinze ans refleuriront toujours.
AUGUSTE BRIZEUX