La Maison du Moustoir
O MAISON du Moustoir ! combien de fois la nuit, Ou quand j'erre le jour dans la foule et le bruit, Tu m'apparais ! — Je vois les toits de ton village Baignés à l'horizon dans des mers de feuillage. Une grêle fumée au-dessus, dans un champ Une femme de loin appelant son enfant, Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache. Qui, tandis qu'indolente elle paît à l'attache, Entonne un air breton si plaintif et si doux Qu'en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous. Oh ! les bruits, les odeurs, les murs gris des chaumières. Le petit sentier blanc et bordé de bruyères. Tout renaît comme au temps où, pieds nus, sur le soir, J'escaladais la porte et courais au Moustoir ; Et dans ces souvenirs où je me sens revivre, Mon pauvre cœur troublé se délecte et s'enivre ! Aussi, sans me lasser, tous les jours je revois Le haut des toits de chaume et le bouquet de bois. Au vieux puits la servante allant emplir ses cruches, Et le courtil en fleur où bourdonnent les ruches. Et l'aire, et le lavoir, et la grange ; en un coin, Les pommes par monceaux ; et les meules de foin ; Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche, Et jjevant la maison un lit de paille fraîche. Et j'entre, et c'est d'abord un silence profond. Une nuit calme et noire ; aux poutres du plafond Un rayon de soleil, seul, darde sa lumière. Et tout autour de lui fait danser la poussière. Chaque objet cependant s'éclaircit : à deux pas, Je vois le lit de chêne et son coffre ; et plus bas (Vers la porte, en tournant), sur le bahut énorme X04
AUGUSTE BRIZEUX
Pêle-mêle bassins, tases de toute forme, Pain de seigle, laitage, écuelles de noyer ; Enfin, plus bas encor, sur le bord du foyer, Assise à son rouet près du grillon qui crie, Et dans l'ombre filant, je reconnais Marie ; Et, sous sa jupe blanche arrangeant ses genoux, Avec son doux parler elle me dit : ** C'est tous !
6i. Virgile,
L'ÉVANGÉLISTE Jean, le peintre Raphaël, Ces deux beaux envoyés de l'amour éternel. Ont un frère en Jésus, digne que Jésus l'aime, Bien qu'il soit né païen et soit mort sans baptême ; Virgile est celui-là : tant l'aimable douceur Au vrai Dieu nous élève et fait toute âme sœur. Donc, comme une couronne autour de l'Evangile, Inscrivez ces trois noms : Jean, Raphaël,- Virgile, Le disciple fervent, le peintre au pur contour, Le poète inspiré qui devina l'amour.
CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE
62, Sonnet.
QUE vient-elle me dire, aux plus tendres instants, En réponse aux soupirs d'une âme consumée. Que vient-elle conter, ma folle Bien-Aimée, De charmes défleuris, de ravages du temps.
De bandeaux de cheveux déjà moins éclatants ? Qu'a-t-elle à me montrer sur sa tête embaumée,
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CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE
Comme un peu de jasmin dans l'épaisse ramée, Quelques rares endroits pâlis dès le printemps ?
Qu'a-t-elle ? dites-moi ! fut-on jamais plus belle ? Le désir la revêt d'une flamme nouvelle, Sa taille est de quinze ans, ses yeux gagnent aux pleurs ;
Et, pour mieux couronner ma jeune Fiancée, Amour qui fait tout bien, docile à ma pensée, Mêle à ses noirs cheveux quelque neige de fleurs.
6j, Sonnet.
y E T AI S un arbre en fleur où chantait ma Jeunesse, Jeunesse, oiseau charmant, mais trop vite envolé. Et même, avant de fuir du bel arbre effeuillé. Il avait tant chanté qu'il se plaignait sans cesse.
Mais sa plainte était douce, et telle en sa tristesse Qu'à défaut de témoins et de groupe assemblé, Le buisson attentif avec l'écho troublé Et le cœur du vieux chêne en pleuraient de tendresse.
Tout se tait, tout est mort ! L'arbre, veuf de chansons.
Etend ses rameaux nus sous les mornes saisons ; Quelque craquement sourd s'entend par intervalle ;
Debout il se dévore, il se ride, il attend. Jusqu'à l'heure où viendra la Corneille fatale Pour le suprême hiver chanter le dernier chant.
ôdf.. Sonnet,
L'AUTRE nuit, je veillais dans mon lit sans lumière.
Et la verve en mon sein à flots silencieux xo6
CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE
S'amassait, quand soudain, frappant du pied les deux. L'éclair, comme un coursier a la pâle crinière,
Passa ; la foudre en char retentissait derrière. Et la terre tremblait sous les divins essieux ; Et tous les animaux, d'effroi religieux Saisis, restaient chacun tapis dans leur tanière.
Mais moi, mon âme en feu s'allumait à l'éclair ; Tout mon sein bouillonnait, et chaque coup dans l'air A mon front trop chargé déchirait un nuage.
J'étais dans ce concert un sublime instrument ; Homme, je me sentais plus grand qu'un élément, Et Dieu parlait en moi plus haut que dans l'orage.
AUGUSTE BARBIER
6S' Michel-Ange.
QUE ton visage est triste et ton front amaigri. Sublime Michel-Ange, ô vieux tailleur de pierre ! Nulle larme jamais n'a mouillé u paupière ; » Comme Dante, on dirait que tu n'as jamais ri.
Hélas ! d'un lait trop fort la Muse t'a nourri. L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière ; Soixante ans tu courus une triple carrière Sans reposer ton cœur sur un cœur attendri.
Pauvre Buonarotti ! ton seul bonheur au monde Fut d'imprimer au marbre une grandeur profonde, Et, puissant comme Dieu, d'effrayer comme lui :
Aussi, quand tu parvins à ta saison dernière. Vieux lion fatigué, sous ta blanche crinière, Tu mourus longuement plein de gloire et d'ennui.