‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 13 sur 34 · PAR MONSEIGNEUR DE QUIEVRAIN · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE QUIEVRAIN

^^^^^ propos de la nouvelle précédente, fMl^^> ^^ marches de Picardie avoit na- WP^\^ guères ung gentilhomme , et tien ^^^si^ que encores y soit il à ceste heure, qui tant amoureux estoit de la femme d'un chevalier son voisin, qu'il n'avoit ne bon jour ne bonne heure s'il n'estoit auprès d'elle , ou à tout le mains qu'il en eust nouvelle , et il n'estoit pas mains cher tenu d'elle, qui n'est pas pou de chose. Mais la doleur estoit qu'ilz ne savoient trouver fasson ne manière d'estre à part et en lieu secret, pour à loisir dire et déceler ce qu'ilz avoient sur le cueur que, pour rien en la présence de nul, tant fust leur amy, n'eussent voulu descouvrir. Au fort, après tantes maies nuitz et jours doloureux, amour, qui ses serviteurs loyaulx aide et secoure quand bien luyplaist, leur appresta ung jour trèsdesiré, ou quelle doloreux mary, plus jaloux que nul homme vivant, contrainct fut d'abandonner le mesnaige et aller aux affaires qui tant luy touchoient, que sans y estre en personne il perdoit une grosse somme de deniers, et par sa présence il la povoit conquérir, ce qu'il fist ; en laquelle gaignant, il conquist bien meilleur butin , comme d'estre nommé

ceux, avec jaloux qu'il avoit nom auparavant ; car il ne fut pas si tost sailly de l'ostel, que le gentilhomme , qui ne glatissoit après aultre beste , vint pour se fourrer dedans , et , sans faire long séjour, incontinent exécuta ce pour quoy il venoit, et print de sa dame tout ce que ung serviteur en ose ou peut demander, si plaisantement et à si bon loisir qu'on ne pourroit mieulx souhaitter. Et ne se donnèrent garde que le mary les surprint ; dont ne se donnèrent nul mal temps, esperans la nuyt parachever ce que le jour trèsjoieulx , et pour eulx trop court, avoyent encommencé, pensant à la vérité que le dyable de mary ne deust retourner jusques au lendemain au disner, voire au plus tost. Mais aultrement alla, car les deables le rapportèrent à l'ostel , ne scay et aussi ne me chault de savoir comment il sceut tant abréger ses besoingnes ; assez souftlst dire qu'il revint le soir, dont la compaignie, c'est assavoir des deux amans, fut bien esbahie ; et furent si surprins , car point ne se doubtoient de ce dolent retourner, que le pouvre gentilhomme n'eut aultre advis que de se bouter ou retraict de la chambre, espérant en saillir par quelque voye que sa dame trouveroit avant que le chevalier y mist le pié ; dont il advint tout aultrement, car nostre chevalier, qui pour ce jour avoit chevauché XV ou xvj grosses lieues, estoit tant las qu'il ne povoit les rains trayner ; et voulut souper en sa chambre où il s'estoit deshousé , et il fist couvrir, sans aller en la sale. Pensez que le

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bon gentilhomme rendoit bien gorge du bon temps qu'il avoit eu ce jour, car il mouroit de faim, de froit et de paour. Et encores, pour plus enrager et engreger son mal, une toux le va prendre si grand et horrible que merveille, et ne failloit guères que chacun coup qu'il toussoit qu'il ne fust oy de la chambre où estoit l'assemblée du chevallier, delà dame et des aultres gens de léens. La dame , qui avoit l'oeil et l'oreille tousjours à son amy, l'entreoyt d'adventure, dont elle eut grand frayeur au cueur, doubtant que son mary ne l'oyst aussi. Si trouva manière, tantost après souppe.r, de se bouter seulette en ce retraict , et dist à son amy pour Dieu qu'il se gardast d'ainsi tousser. « Helas ! dit il, m'amye, je n'en puis mais ; Dieu scet comment je suis puny ; et , pour Dieu, pensez de moy tirer d'icy. — Si feray je » , dit elle. Et à tant se part , et bon escuyer de recommencer sa chanson de tousser, voire si trèshault qu'on l'eust bien peu oyr de la chambre , si n'eussent esté les devises que la dame faisoit mettre en termes. Quand ce bon escuyer se vit ainsi assailly de la toux , il ne sceut aultre remède , affm de non estre oy, que de bouter sa teste ou pertuis du retrait , où il fut bien encensé , Dieu le scet , de la conficture de léens ; mais encores amoit il ce mieulx que d'estre oy. Pour abréger, il fut long temps la teste en ce retraict, crachant, mouchant et toussant, et sembloit que jamais ne deust faire aultre chose. Neantmains, après ce bon coup, sa toux le laissa,

et se cuida tirer dehors ; mais il n'estoit en sa puissance de soy ravoir, tant parestoit avant et fort bouté leens. Pensez qu'il estoit bien à son aise. Bref il ne savoit trouver fasson d'en saillir, quelque peine qu'il y mist. Il avoit tout le col escorché et les oreilles detrenchées. En laparfin, comme Dieu le voulut, il s'efforça tant qu'il eracha l'ays percé du retrait, et le rapporta à son col ; mais en sa puissance n'eust esté de l'en oster, et quoy qu'il luy fust ennuyeux, si amoit il mieux estre ainsi que comme il estoit par avant. Sa dame le vint trouver en ce point, dont elle fut bien esbahie, et ne luy sceut secourir, mais luy dist, pour tous potages, qu'elle ne saroit trouver fasson du monde de le traire de leens. « Estce cela? dist il; hola, hola! par la mort bieu, je suis assez armé pour en combatre ung aultre, mais que j'aye une espée en ma main », dont il fut tantost saisy d'une trèsbonne. La dame le voyant en tel point, quoy qu'elle eust trèsgrand double, ne se pouvoit tenir de rire, ne l'escuyer aussi. « Or çà, à Dieu me commend, dist il lors, je m'en voys essayer comment je passeray par céans ; mais premier brouillez moy le visage bien noir. » Si fist elle, et lecommendaàDieu.Etboncompaignon, atout l'ays du retraict en son col , l'espée nue en sa main, lafaceplus noire que charbon, commence à saillir en la chambre, et de bonne adventure le premier qu'il encontra ce fut le dolent mary, qui eut de le veoir si grand paour, cuidant que ce fust ung dyable, qu'il se laissa tumber du

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hault de iuy à terre que à pou qu'il ne se rompit le col, et fut longuement comme tout paulmé. Sa femme, l'oyant en ce point, saillit avant, monstrant plus de semblant d'effroy qu'elle ne sentoit beaucop, et le print aux braz, Iuy demandant qu'il avoit. A chef de pièce qu'il fut revenu à Iuy, il dist à voix casse bien piteuse : « Et n'avez vous veu ce dyable que j'ay encontre ? — Certes si ay, dit elle; à peu que je n'en suis morte, de la grand frayeur que j'ay eue à le veoir. — Et dont peut il venir ceens, dit il, ne qui le nous a envoyé ? Je ne seray de cest an ne de l'autre rasseuré , tant ay esté espoventé. — Par Dieu, ne moy aussi, dist la dévote dame; créez que c'est signifiance d'aucune chose. Dieu nous veille garder et défendre de toute maie adventure ! Le cueur ne me gist pas bien de ceste vision. » Alors tous ceulx de l'ostel dirent chacun sa rastelée de ce dyable , cuidans à la vérité que la chose fust vraye. Mais la bonne dame savoit bien la trainnée , qui fut bien joyeuse de les veoir tous en ceste opinion ; et depuis continua avec le dyable dessus dit le niestier que chacun fait volentiers, au desceu du mary et de tous aultres, fors d'une chambrière secrétaire de leurs affaires.

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114 Les Cent Nouvelles nouvelles, LA LXXIIIe NOUVELLE.

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