‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 16 sur 34 · PAR MONSEIGNEUR DE THALEMAS · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE THALEMAS

u temps de la guerre des deux partiz, les ungs nommez Bourguignons, les aultres Ermignacz , advint à Troyes, en Champaigne, une assez gracieuse adventure, qui trèsbien vault la racompter et mectre en compte, qui fut telle. Ceulx de Troies , pour lors que par avant ilz eussent esté Bourguignons, s'estoient tournez

Ermignacz, et entre eulx avoit conversé ung compaignon à demy fol., non pas qu'il eust perdue l'entière cognoissance de raison, mais à la vérité il tenoit plus du costé de dame folie que de raison , quoy que aucunesfoiz il executast, et de la main et de la bouche, pluseurs besoingnes que plus sage de luy n'eust sceu achever. Pour venir doncques au propos encommencé , le galant sus dit estant en garnison avec les Bourguignons à sainte Manehot, mist une journée en termes avec ses compaignons , et dist que s'ilz le vouloient croire, il leur bailleroit bonne doctrine pour attrapper ung grand ost des loudiers de Troyes, lesquelx, à la vérité, il haioit mortellement, et ilz ne l'amoient guères, mais le menassoient tousjours de pendre s'ilz le povoient tenir. Veezcy qu'il dist : a Je m'en yrai vers Troyes et m'approucheray des fauxbourgs, et feray semblant d'espier la ville, et de tenter de ma lance les fossez, et si près de la ville m'approucheray que je seray prins. Je suis seur que si tost que le bon bailly m.e tiendra, il me condemnera à pendre, et nul de la ville ne s'i opposera pour moy, car ilz me hayent trèstous. Ainsi seray- je bien matin mené au gibet , et vous serez embuschez au bosquet qui est au plus près. Et tantost que vous orrez venir moy et ma compaignie, vous sauldrez sur l'assemblée, et en prendrez et tiendrez à vostre volunté, et me délivrerez de leurs mains. » Tous les compaignons de la garnison s'i accordèrent, et dirent, puis qu'il osoit bien entre-

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prendre ceste adventure , ilz luy aideroient à la fournir. Et pour abréger, le gentil folastre s'approucha de Troyes, comme il avoit devant dit, et, comme il desiroit, fut prins , dont le bruyt s'espandit tost parmy toute la ville; et n'y eut celuy qui ne le condemnast à pendre; mesme le bailly, si tost qu'il le vist, dist et jura par ses bons dieux qu'il seroit pendu par la gorge. « Hélas! monseigneur, disoit-il, je vous requier mercy, je ne vous ay rien méfiait. — Vous mentez, ribauld, dist le bailly, vous avez guydé les Bourgoignons en ceste marche, et avez encusé les bon bourgois et marchans de ceste ville; vous en aurez vostre payement, car vous en serez au gibet pendu . — Ha ! pour Dieu, monseigneur, dit nostre bon compaignon , puis qu'il fault que je meure , au moins qu'il vous plaise que ce soit bien matin , et que en la ville où j'ay eu tant de cognoissance et d'accointance , je ne reçoyve trop publicque punicion. — Bien, bien, dist le bailly, on y pensera. » Le lendemain, dès le point du jour, le bourreau avec sa charette fut devant la prison , où il n'eust guères esté que veezcy venir le bailly à cheval et ses sergens et grand nombre de gens pour l'acompaigner, et fut nostre homme mis, troussé et lyé sur la charette, et, tenant sa musette, dont il jouoit continuellement, on le maine devers la Justice, où il fut plus acompaigné, quoy qu'il fust matin , que beaucoup d'aultres n'eussent esté, tant estoit hay en la ville. Or devez vous savoir que les corn-

paignons de la garnison de saincte Manehot n'oblièrent pas de eulx embuscher au bois auprès de la dicte Justice, dès la mynuyt, tant pour sauver leur homme, quoy qu'il ne fust pas des plus sages , tant aussi pour gaigner prisonniers et aultres choses s'ilz povoient. Eulz là doncques venuz et arrivez, disposèrent de leur fait comme de guerre et ordonnèrent une gaitte sur un arbre, qui leur devoit dire quand ceulx de Troyes seroient à la Justice. Celle gaitte ainsi mise et logée dist qu'elle feroit bon devoir. Or sont venuz et descenduz ceulx de la Justice devant le gibet, et le plus abrègement que faire se peut, le bailly commende qu'on despesche nostre povre coquard , qui estoit bien esbahy où ses com.paignons estoient, qu'ilz ne venoient ferir dedans ces ribaulx Erminacz. Il n'estoit pas bien à son aise, mais regardoit devant et derrière, et le plus le boys; mais il n'oyoit neveoit rien. Il se confessa le plus longuement qu'il peut , toutesfoiz il fut osté du prestre, et, pour abréger, monte sur l'eschelle, et luy là venu fut bien esbahy. Dieu le scet. et regarde et veye tousjours vers ce bois; mais c'estoit pour néant, car la gaitte ordonnée pour faire saillir ceulx qui rescourre le dévoient étoit sur cest arbre endormye ; si ne savoit que dire ne que faire ce pouvre homme, sinon qu'il pensoit estre à son derrain jour. Le bourreau , à chef de pièce, fist ses preparacions pour luy bouter la hart au col pour le despescher. Et quand il vit ce, il s'advisa d'un tour qui luy fut bien

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proLifitable , et dist : <( Monseigneur le bailly, je vous prie pour Dieu que avant que on mette plus avant la main en moy, que je puisse jouer une chanson de ma musette, et je ne vous demande plus; je suis après content de morir, et vous pardonne ma mort et à tout le monde. >> Geste requeste luy fut passée, et sa musette luy fut en hault portée. Et quand il la tint, le plus à loysir qu'il peut, il la commence à sonner, et joua une chanson que lescompaignons de l'embusche dessus dicte cognoissoienttrèsbien, et y avoit : « Tu demeures trop, Robinet, tu demeures trop. » Et au son de la musette la gaitte s'esveilla,etde paour qu'elle eut se laissa cheoir du hault en bas de l'arbre où elle estoit, et dist : « On pend nostre homme! Avant, avant, hastezvous tost.» Et les compaignons estoient tous prestz;etau son d'une trompette saillirent du bois, et se vindrent fourrer sur le bailly et sur tout le mesnage qui devant le gibet estoit. Et à cest effroy, le bourreau fut tant esperdu et esbahy qu'il ne savoit et n'eut oncques l'advis de luy bouter la hart au col, et le bouter jus, mais luy pria qu'il luy sauvast la vie, ce qu'il eust fait trèsvoluntiers; mais il ne fut pas en sa puissance ; trop bien fist il aultre chose et meilleur, car luy, qui sur l'eschelle estoit, cryoit à ses compaignons : « Prenez chula cà, prenez cestuy ; ung tel est riche, ung tel est mauvais garnement.» Bref, les Bourgoignons tuèrent un grand tas en venue de ceulx de Troyes, et prindrent des prisonniers ung grand nombre,

et sauvèrent leur homme en la façon que vous oés, qui bien leur dist que jour de sa vie n'eut si belles affres qu'il avoit à ceste heure eu.

LA LXXVIe NOUVELLE.

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