‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 17 sur 34 · PAR PHILIPE DE LOAN · texte numérisé non relu

PAR PHILIPE DE LOAN

■J^ 'on m'a pluseurs foiz dit et compté ' ' par gens dignes de foyungbien gra- Wj^M cieux cas dont je fourniray une pe- '■^^ tite nouvelle , sans y descroistre ne adjouster aultre chose que servant au propos. Entre les aultres chevaliers de Bourgoigne ung en y avoit naguères, lequel, contre la coustume et usage du pais, tenoit à pain et à pot une donzelle belle et gente , en son chasteau que point ne veil nommer. Son chapellain, qui estoit jeune et frez, voyant ceste belle fille , n'estoit pas si constant que ne fust par elle souvent tenté, et en devint trop bien amoureux. Et quand il vit mieulx son point , compta sa rastelée àmadamoiselle, qui estoit plus fine que moustarde ; car la mercy Dieu elle avoit rendy et couru pais tant que du monde ne savoit que trop. Elle pensoit bien en soy mesmes que si elle accordoit au prestre sa requeste , son maistre , qui veoit cler, quelque moien qu'elle trouvast , s'en donneroit bien garde, et ainsi perdroit le plus pour

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le mains. Si délibéra de descouvrir l'embusche à son maistre , qui n'en fist que rire , car assez s'en doubtoiî, attendu les regards, devises et esbatemens qu'il avoit veu entre eulx deux ; ordonna neantmains à sa gouge qu'elle entretenist le prestre, voire sans faire la courtoisie, et si fist elle si bien que nostre sire en avoit tout au long du braz. Et nostre bon chevalier souvent luy disoit : « Par dieu! par dieu! nostre sire, vous estes trop privé de ma chambrière ; je ne sçay qu'il y a entre vous deux , mais si je savoye que vous y pourchassissiez rien à mon desavantage, nostre Dame! je vous punyroie bien. — En vérité , monseigneur, respondit maistre domine , je n'y calenge ne demande rien ; je me devise à elle, et passe temps, comme les aultres de céans ; jour de ma vie ne luy requis d'amours ne d'aultre chose. — Pour tant le vous dy je, dist le seigneur ; si aultrement en estoit, je n'en seroie pas content. » Si nostre domine avoit bien poursuy au paravantde ces parolles,plus aigrement et à toute force continua sa poursuite, car où qu'il rencontrast la gouge, de tant près la tenoit que contraincte estoit , voulsist ou non, donner l'oreille à sa doulce requeste; et elle duicte et faicte à l'esperon et à la lance, endormoit nostre prestre et l'assommoit, et en son amour tant fort le boutoit qu'il eust pour elle ung Ogier combatu. Si tost que de luy s'estoit sauvée , tout le plaidoyé d'entre eulx deux estoit au maistre par elle racompté, qui grand plaisir en avoit. Et pour faire la Cent Nouv. — JI. 9

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farse au vif, et bien tromper son chapellain , il commenda à sa gouge qu'elle luy assignas! journée d'estre en la ruelle du lit où ilz couchoient, et luy dist : « Si tost que monseigneur sera endormy, je feray tout ce que vous vouldrez ; rendez vous donc en la ruelle tout doulcement.» Et fault, dit il, que tu le laisses faire, et moy aussi : je suis seur que quand il cuidera que je dorme, qu'il ne demourra guères à t'enferrer, et j'aray appresté à l'environ de ton devant le las jolis oij il sera attrappé. » La gouge en fut contente, et fist son rapport à nostre sire, qui jour de sa vie ne fut plus joieux, et sans penser ne ymaginer péril ne danger où il se boutoit, comme en la chambre de son maistre, ou lit et à la gouge de son maistre, toute raison estoit de luy à cest cop arrière mise; seullement luy chailloit d'accomplir sa folle volunté , combien que naturelle et de pluseurs accoustumée. Pour faire fm à long procès , maistre prestre vint à l'heure assignée bien doulcement en la ruelle , Dieu le scet ; et sa maistresse luy dist tout bas : « Ne sonnez mot ; quand monseigneur dormira , je vous toucheray de la main et venez emprès moy. — En la bonne heure», ce dit il. Le bon chevalier, qui à ceste heure ne dormoit mie, se tenoit à grand peine de rire;toutesfoiz, pour fairela farse, il s'en garda, , et, comme il avoit proposé et dit, il tendit 1 son filé ou son las, lequel qu'on veult, tout à ' l'endroit de la partie où maistre prestre avoit^! plus grand désir de hurter. Or est tout prest, j

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et nostre sire appelle, et au plus doulcement qu'il peut entre dedans le lit, et sans guères barguigner il monte dessus le tas pour veoir plus loing. Si tost qu'il fut logé, bon chevalier tire bien fort son las , et dit tout hault : « Ha ! ribauld prestre, estes vous tel? » Et bon prestre de soy retirer. Mais il n'ala guères loing, car l'instrument qu'il vouloit accorder au bedon de la gouge estoit si bien du las encepé , qu'il n'avoit garde de deslonger, dont si trèsesbahy se trouva qu'il ne savoitsa contenance ne que advenu il luy estoit. Et de plus fort en plus fort tiroit son maistrele las, qui grand douleur luy eust esté, si paour et esbahissement ne luy eussent tollu tout sentement. A chef de pièce il revint à luy, et sentit trèsbien ces douleurs, et bien piteusement pria mercy à son maistre, qui tant grand faim avoitde rire que à peine il savoit parler. Si luy dist il neantmains après qu'il eust trèsbien aval la chambre parbondy : « Allez vous en , nostre sire, et ne vous advienne plus; ceste foiz vous sera pardonnée, mais la seconde seroit irrémissible. — Hélas! monseigneur, ce respond il , jamais ne m'aviendra ; elle fut cause de ce que j'ay fait. )^ A ce coup, il s'en alla, et monseigneur se recoucha, qui espoir acheva ce que l'autre encommença. Mais sachez bien qu'oncques puis ne s'i trouva le prestre au sceu du maistre. Bien peut estre qu'en recompense de ses maulx la gouge en eut depuis pitié, et, pour sa conscience acquicter, luy presta son bedon, et tellement s 'ac-

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cordèrent que le maistre en valut pis tant en biens comme en honneurs. Et du surplus je me tais et à tant.

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