‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 19 sur 34 · PAR JEHAN MARTIN · texte numérisé non relu

PAR JEHAN MARTIN

u pais de Brabant , qui est bonne marche et plaisante , fournye à droit et bien garnye de belles filles, et bien sages coustumièrement, et le plus et des hommes on soult dire , et se trouve assez véritable, quêtant plus vivent et plus sont sotz, naguères advint que ung gentilhomme en ce point né et destené s'avolenta d'aller voyager oultre mer en divers lieux , comme en Cypre , en Rhodes , et es marches d'environ ; et au derrenier fut en Hierusalem, oij il receut l'ordre de chevalerie. Pendant lequel temps de son voyage, sa bonne femme ne fut pas si oiseuse qu'elle ne presta son quoniam à trois compaignons ses voisins, lesquelx, comme à court plusieurs servent par temps et termes, eurent leur audience. Et tout premier ung gentil escuier frisque, frez et friant en bon point, qui tant rembourra son bas à son chier coust, tant en substance de

son corps que en despence de pecune , car à la vérité elle tant bien le pluma qu'il n'y failioit point renvoier, qu'il s'ennuya et retira, et de tous poins l'abandonna. L'aultre après vint, qui chevalier estoit et homme de grand bruyt , qui bien joyeux fut d'avoir gaigné la place, et besoigna au mieulx qu'il peut en la façon comme dessus, moyennant de quibus, que la gouge tant bien savoit avoir que nul aultre ne l'en passoit. Et bref, se l'escuierqui paravant avoit la place avoit esté rongé et plumé, damp chevalier n'en eut pas mains. Si tourne bride et print garin, et aux aultres la queste abandonna. Pour faire bonne bouche, la damoiselle d'un maistre prestre s'accointa, et, quoy qu'il fust subtil et ingénieux et sur argent bien fort luxurieux, si fut il rançonné de robes, de vaisselles, et d'aultres bagues largement. Or advint. Dieu mercy, que le vaillant mary de ceste gouge fist savoir sa venue , et comment en Hierusalem avoit esté fait chevalier ; si fist sa bonne femme l'ostel apprester, tendre, parer, nectoyer et orner au mieulx qu'il fut possible. Bref, tout estoit bien net et plaisant, fors elle seulement, qui en l'ostel estoit , car du plue et butin qu'elle avoit à la force de ses reins conquesté avoit acquis vaisselle et tapisserie , linge et aultres meubles en bonne quantité. A l'arriver que fist le doulx mary. Dieu scet la joye et grand feste qu'on luy fist, celle en especial qui mains en tenoit de compte, c'est asavoir sa vaillant femme. Je passe tous ses bienviengnans, et

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vien ad ce que monseigneur son mary, quoy que coquard fusî et estoit , se donna garde de foison de meubles, courant aval son hostel , qui avant son voyage n'estoit léens. Vint aux coffres , aux buffetz , et en assez d'aultres lieux, et trouve tout multiplié , dont l'avertin luy monta en la teste , et de prinsault devyna ce qui estoit ; si s'en vint tost bien eschaufé et trèsmal meu devers sa bonne femme, et demanda dont sourdoient tant de biens comme ceulx que j'ay dessus nommez. « Saint Jehan, ce dist ma dame, monseigneur , ce n'est pas mal demandé ; vous avez bien cause d'en tenir telle manière, et il semble que vous soies courroussé , qui vous voit. — Je ne suis pas trop à mon aise , dit il , car je ne vous laissay pas tant d'argent à mon partir, et si n'en povez tant avoir espergné que pour avoir acquis tant de vaisselle, tant de tapisserie, et le surplus des bagues que je trouve céens; il fault, et je n'en doubte , car j'ay cause , que quelqu'ung se soit de vous accointé qui nostre mesnage ait ainsi renforcé ? — Et pardieu , monseigneur, respond la simple femme, vous avez tort, qui pour bien faire me mettez sus telle vilannie; je veil bien que vous le sachez que je ne suis pas telle , mais meilleur en tous endroiz que à vous n'appartient ; et n'est-ce pas bien raison qu'avec tout le mal que j'ay eu d'amasser et espergner, pour accroistre et embellir vostre hostel et le mien, j'en soye reprochée, lesdengée et tencée ? C'est bien

loing de recognoistre ma peine comme ung bon mary doit faire à sa bonne preude femme. Telle l'avez-vous, meschant maleureux, dont c'est dommage.)) Ce procès, quoy qu'il fust plus long, pour ung temps se cessa, et s'avisa maistre mary, pourestre de Testât de sa femme asseuré, qu'il feroit tant avec son curé, qui son trèsgrand amy estoit, que d'elle orrolt la dévote confession, ce qu'il fist au moien du curé, qui son fait conduisit ; car ung bien matin , en la bonne sepmaine que de son curé pour soy confesser s'approucha, en une chapelle secrète devant il l'envoya, et à son mary vint, qu'il adouba de son habit , et pour estre son lieutenant l'envoya devers sa femme. Si nostre mary fut joyeux , il ne le fault jà demander. Quand en ce point il se trouva, il vint en la chappelle, etou siège du prestre sans mot dire entra ; et sa femme d'approcher, qui à genoux se mist devant ses piez, cuidant pour vray estre son curé , et sans tarder commença sa confession et dist Benedicite. Et nostre sire son mary respondit Dominus, et au mieulx qu'il sceut, comme le curé l'avoit aprins, assovit de dire ce qui affiert. Après que la bonne femme eut dit la confession générale , descendit au particulier, et vint parler comment, durant le temps que son mary avoit esté dehors, ung escuier avoit esté son lieutenant, dont elle avoit en or, en argent et en bagues beaucop amendé. Et Dieu scet que en oyant ceste confession , le mary estoit bien à son aise; s'il eust osé, voluntiers Peust tuée à

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ceste heure ; loutesfoiz, affin d'oyr encores le surplus, s'il y est , aura il pacience. Quand elle eut dit tout au long de cest escuier, du chevalier s'est accusée, qui comme l'autre l'avoit bien baguée. Et bon mary, qui de dueil se crève et fend . ne scet que faire de soy descouvrir et bailler l'absolucion sans plus attendre ; il n'en fist rien néantmains , et print loysir et pacience d'escouter ce qu'il orra. Après le tour du chevalier, le prestre vint en jeu, dont elle s'accusa bien humblement; mais, par nostre dame , à cest coup, bon mary perdit pacience et n'en peut plus oyr; si jecta jus chape et surplis, et se monstrant , luy dist : <c Faulse et desloyale, or voiz je et cognois bien vostre grand trahison ! et ne vous suffisoit-il de l'escuier et puis du chevalier, sans à ung prestre vous donner, qui par Dieu plus me desplaist et courrousse que tout ce que fait avez. » Vous devez savoir que de prinsault ceste vaillant femme fut esbahie et soupprinse ; mais le loysir qu'elle eut derespondre si trèsbien l'asseura et sa contenance de manière si bien ordonna, que, à l'oyr, sa response estoit plus asseurée que la plus juste de ce monde; faisoit à Dieu son oroison ; si respondit à chef de pièce comme le saint esperit l'inspira, et dist bien froidement : « Pouvre coquard , qui ainsi vous tourmentez, savez-vous bien au mains pour quoy ? Or, oyez-moy, s'il vous plaist ; et pensez-vous que je ne sceusse trèsbien que c'estiez vous à qui me confessoie ? Si vous ay servy comme le cas le requiert , et

sans mentir de mot vous ay confessé tout mon cas ; véezcy comment : De l'escuier me suis accusée, et c'estes vous, mon doulx amy ; quand vous m'eustes en mariage, vous estiez escuier, et lors feistes de moy ce qu'il vous pleut, et me fournistes, vous le savez. Dieu scet comment. Le chevalier aussi dont j'ay touché et m'en suis encoulpit, par ma foy, vous estes celuy, car à vostre retour vous m'avez fait dame. Et vous estes aussi le prestre , car nul , si prestre n'est , ne peut oyr confession. — Par ma foy, m'amye, dist lors le chevalier, or m'avez vous vaincu et bien monstre que sage et trèsbonne vous estes, et que sans cause et à tort et trèsmal adverty vous ay chargée et dit du mal assez , dont il me desplaist, et m'en repens, et vous en crye mercy, vous promettant de l'amender à vostre dit. — Legièrement il vous est pardonné , ce dit la vaillant femme, puis que le cas vous cognoissez. » Ainsi qu'avez oy fut le bon chevalier deceu par le subtil et percevant engin de sa desloyalle femme.

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LA LXXIXe NOUVELLE.

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