‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 20 sur 34 · PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY · texte numérisé non relu

PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY

§«^^ u bon pays de Bourbonnoys, où vo- 'J^^Ê luniiers les bonnes besoignesse font, llfe^^javoitTaultre hierung medicin, Dieu ^^^:|^ scet quel ; oncques Ypocras ne Gailien ne practicquèrent ainsi la science comme il faisoit : car en lieu de cyrops, de buvraiges, de doses, d'electuaires et de cent mille aultres besoignes que medicins soient ordonner tant à conserver la santé de l'homme que pour la recouvrer s'elle est perdue, il ne usoit seullement que d'une manière de faire, c'est assavoir, de bailler clistères. Quelque maladie qu'on luy apportast ou denunçast, tousjours faisoit bailler clistères , et toutesfoiz si bien luy venoit en ses besoignes et affères que chacun estoit content de luy, et garisoit chacun, dont son bruyt creut et augmenta qu'on l'appeloit par tout, tant es maisons des princes et seigneurs comme en grosses abbayes et bonnes villes. Et ne fut oncques Aristote ne Gailien ainsi autorisé , par especial du commun peuple , que ce bon maistre dessus dit. Et tant monta sa renommée que pour toute chose l'on demandoit son conseil ; et estoit tant entonné incessamment qu'il ne savoit au quel

entendre. Se une femme avoit rude mary, fel et mauvais, elle venoit au remède à ce bon maistre. Bref, de tout ce dont on peust demander conseil d'homme, nostre bon maistre avoit la huée. Advint ung jour que ung bon simple homme champestre avoit perdu son asne ; et après la longue queste d'icelluy, s'advisa de tirer vers ce maistre qui si trèssage estoit ; et à la coup de sa venue il estoit tant avironné de peuple qu'il ne savoit au quel entendre. Ce bon homme néantmains rompit la presse, et, quoy que le maistre parlast et respondist à pluseurs, luy compta son cas, c'est asavûir de son asne qu'il avoit perdu, priant pour Dieu qu'il luy voulsist radressier et bailler chose dont il le peust recouvrer. Ce maistre, qui plus aux aultres que à luy entendoit, quand le bruyt et son de son langage, dont rien il n'avoit entendu, fut finy, sévira devers luy, cuidant qu'il eust aucune enfermeté ; et aftin d'en estre despesché , dist à ses gens : « Baillez luy clistère. » Et ce dit, devers les aultres se tourna. Et le bon simple homme qui l'asne avoit perdu, non sachant que le maistre avoit dit , fut prins des gens du maistre, qui tantost , comme il leur estoit chargé , luy baillèrent ung clistère, dont il fut bien esbahy, car il ne savoit que c'estoit. Quand il eut ce clistère, dès qu'il fut dedans son ventre, il picque et s'en va, sans plus demander de son asne, cuidant certainement par ce le retrouver. Il n'eut guères esté avant que le ventre luy brouilla et grouilla tellement qu'il

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fut contraint de soy bouter en une vieille masure inhabitable, pour faire ouverture au clistère, qui demandoit la clef des champs. Et au partir qu'il fist, il mena si grant bruyt que i'asne du pouvre homme, qui passoit assez près, comme esgaré et venu d'adventure, commence à racaner et cryer ; et bon homme de s'avancer et lever sus et chanter Te Dcum, et venir à son asne, qu'il cuidoit avoir recouvert ou trouvé par le clistère que luy fist bailler le maistre, qui eut encores plus de renommée sans comparaison que paravant. Car des choses perdues on le tenoit vray enseigneur, et de toute science aussi le trèsparfait docteur, quoy que d'un seul clistère toute ceste renommée venist. Ainsi avez oy comment I'asne fut trouvé par ung clistère, qui est chose bien apparente et qui souvent advient.

LA IIIFXe NOUVELLE.

PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY, GENTIL- HOMME DE LA CHAMBRE DE MON- SEIGNEUR.

S marches d'Alemaigne, comme pour vray oy naguères compter à deux gentilz seigneurs dignes de croire, advint que une fille, del'eage d'environ de xv.à xvj. ans, fut donnée en mariage

à ungbon gentil compaignon, qui tout devoir faisoit de paier le deu que voluntiers demandent femmes sans mot dire, quand en cest eage et tel estât sont. Mais, quoy que le pouvre homme feist bien la besoigne et s'efforsast espoir plus souvent qu'il ne deust, si n'estoit euvre qu'il fist agréablement receu , et ne faisoit incessamment sa femme que rechigner, et souvent ploroit bien tendrement comme si tous ses amys fussent mors. Son mary, la voyant ainsi lamenter, ne se savoit assez esbahir quelle chose luy povoit falloir, et luy demandoit doulcement : « Helas! m'amye, et qu'avez vous ? Et n'estes vous pas bien vestue, bien logée, bien servye, et de tout ce que gens de nostre estât pevent par raison désirer bien convenablement partie ? — Ce n'est pas là qu'il me tient, respondit elle. — Et qu'est ce donc .'' dictes le moy, ce dit il, et si je y puis remède mettre, pensez que je le feray pour y mettre et corps et biens. » Les plus des foiz elle ne respondoit mot, mais tousjours rechignoit et de plus en plus triste chère et matte elle faisoit, que le mary ne portoit pas bien paciemment, quand savoir ne povoit la cause de ceste doléance. Tant en enquist que partie il en sceut, car elle luy dist qu'elle estoittrop desplaisante qu'il estoit si petitement fourny de cela que vous savez , c'est asavoir du baston de quoy on plante les hommes, comme dit Bocace. « Voire! dist il, et est ce cela dont tant vous dolez .? Et par mon serment, vous avez bien cause. Tou-

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tesfoiz il ne peut estre aultre, et fault que vous en passez tel qu'il est, voire si vous ne voulez aller au change. » Geste vie se continua ung grand temps, tant que le mary, voyant l'extimacion d'elle, assembla ung jour à ung disner ung grant tas des amys d'elle, et leur remonstra le cas comme il est icy dessus touché , et disoit qu'il luy sembloit qu'elle n'avoit cause de se douloir de luy en ce cas, car il cuidoit aussi bien estre party de l'instrument naturel que voisin qu'il eust : « Et affm, dist il, que j'en soye mieulx creu , et vous voiez son tort évident , je vous monstreray tout. » Il mist sa denrée avant sur la table , devant tous et toutes, et dist : « Veezci de quoy. » Et sa femme de plorer de plus belle : u Et' par saint Jehan , dirent sa mère, sa seur, sa tante, sa cousine, sa voisine, m'amye, vous avez tort; et que demandez vous ? voulez vous plus demander .'' et qui est celle qui ne devroit estre contente d'ung mary ainsi estoffé.'' Ainsy m'ayde Dieu, je me tiendroye bien eureuse d'en avoir autant, voire beaucop mains; appaisez vous, appaisez vous, etfaictes bonne chère doresenavant. Par dieu ! vous estes la mieulx partie de nous toutes, ce croy-je.» Et la jeune espousée, oyant le collège des femmes ainsi parler, leur dist , bien fort plorant : « Véezcy le petit asnon de céans, qui n'a guères d'aage avec demy an , et si a l'instrument grand et gros de la longueur d'un bras. » Et en ce disant, tenoit son braz destre par le coûte , et si le branloit trop bien. « Et mon mary, qui a bien Cent Nouv. — II lo

xxiiij ans, n'en a que ce tant peu qu'il a monstre ; vous semble-t-il que j'en doyve estre contente? » Chacun commença à rire, et elle de plus plorer, tant que l'assemblée longuement fut sans mot dire. Alors la mère print la parolle, et à part dist à sa fille tant d'unes et d'aultres que aucunement se contenta; mais ce fut à grand peine. Véezcy la cause des filles d'Alemaigne ; si Dieu plaisl, bien tost seront ainsi en France.

LA IIII^^Me NOUVELLE.

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