‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 29 sur 34 · PAR MONSEIGNEUR DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE BEAUMONT

our accroistre et amplier mon nombre des nouvelles que j'ay promis f^o\ij compter et descripre, j'en mon- >w/ streray cy une dont la venue est fresche. Ou gentil pays de Brabant, qui est celuy du monde où les bonnes adventures adviennent souvent , avoit ung bon et loyal marchant duquel la femme estoit trèsfort malade^ en gisant, pour l'aigreur de son mal, continuellement sans habandonner son lit. Ce bon homme, voyant sa bonne femme ainsi attaincte et languissant , menoit la plus doloreuse vie du monde, tant marry et desplaisant estoit

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qu'il ne povoit plus , et avoit grand doubte que la mort ne l'en fist quicte. En ceste doleance persévérant, et doubtant la perdre, se vint rendre aux piez d'elle et luy donnoit espérance de garison, et la reconfortoit au mieulx qu'il povoit, l'amonnestant de penser au sauvement de son ame. Et après qu'il eut I aucun petit de temps devisé avec elle et fmé ses amonnestemens et exortacions , luy cria mercy, luy requérant que si aucune chose luy avoit meffait, qu'il luy fust pardonné par elle. Entre les cas où il se sentoit l'avoir courroussée, luy déclara comment il estoit bien recors qu'il l'avoit troublée pluseurs foiz, et trèssouvent, de ce qu'il n'avoit besoigné sur son harnois, que l'on peut appeller cuirasses, toutes les foiz qu'elle eust bien voulu ; et mesmes que bien le savoit , dont trèshumblement luy requeroit pardon et mercy. Et la pouvre malade, ainsi qu'elle povoit parler, luy pardonnoit les petiz cas et legiers ; mais ce derrain ne pardonnoit-elle point voluntiers sans savoir les raisons qui avoient meu et induict son mary à non fourbir son harnois, quand mesmes il savoit bien que c'estoit le plaisir d'elle, et que aultre chose ne demandoit. « Comment! dit-il, voulez vous morir sans pardonner à ceulx qui vous ont meiïait ? — Je suis contente, dist elle, de le pardonner, mais je veil savoir qui vous a meu ; aultrement ne le pardonneray je jà. » Le bon mary, pour trouver moien d'avoir pardon, Guidant bien faire la besoigné, dist : « M'a-

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mye , vous savez que pluseurs foiz avez esté malade et deshaitée, combien que non pas tant que maintenant je vous voy ; et durant la maladie je n'ay jamais osé présumer de vous requerre de bataille , doubtant que pis vous en fust ; et soyez toute seure que ce que j'en ay fait , amour le m'a fait faire. — Taisez vous, menteur que vous estes ; oncques ne fus si malade ne si deshaitée pour quoy j'eusse fait refus de combatre ; querez moy aultre moien, si voulez avoir pardon , car cestuy cy ne vous aidera; et puis qu'il vous convient tout dire , meschant et lasche bonhomme que vous estes, et aultre ne fustes oncques, pensez vous qu'en ce monde cy soit medicine qui plus puisse aider ne susciter la maladie d'entre nous femmes que la doulce et amoureuse compaignie des hommes ? Me voiez vous bien deffaicte et sèche par grefté de mal .? Aultre chose ne m'est mestier que compaignie de vous. — Ho! dit l'aultre, je vous gariray prestement.-» Il sault sur le Ht, et besoigna le mieulx qu'il peut , et tantost qu'il eut rompu deux lances, elle se lève et se mist sur ses piez. Puis demye heure après alla par les rues, et ses voisines, qui la cuidoient comme morte, furent trèsesmerveillées jusques ad ce qu'elle leur dist par quelle voie elle estoit ravivée, qui dirent tantost qu'il n'y avoit que ce seul remède. Ainsi le bon marchant aprint à garir sa femme , qui luy tourna à grand préjudice, car souvent se faindoit malade pour recevoir la medicine.

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LA XCIe NOUVELLE.

PAR l'acteur.

^fi^^? insi que j'estoye n'a guères en la %^^'^M conté de Flandres, en l'une des Wf^^^ P'iJS grosses villes du pays, ung <«"^i^^ gentil compaignon me fist ung joyeux compte d'un homme maryé, de qui la femme estoit tant luxurieuse et chaulde sur potage et tant publicque , que à paine estoit elle contente qu'on la cuignast en plaines rues avant qu'elle ne le fust. Son mary savoit bien que de telle condicion estoit, mais de subtilier ne quérir remède pour luy donner empeschement, il ne le savoit trouver, tant estoit à ce joly mestier rusée. Il la menassoit de la batre, de la laisser seule ou de la tuer ; mais querez qui le face ! autant eust il prouffité de menasser ung chien enragé ou aultre beste. Elle se pourchassoit à tous lez et ne demandoit que hutin ; il y avoit peu d'hommes en toute la contrée où elle repairoit pour estaindre une petite estincelle de son grand feu ; et quiconques la barguignoit , il l'avoit aussi bien à créance que à argent sec , fust l'homme vieil, layt, bossu, contrefait ou d'aultre quelque deffigurance ; bref, nul ne s'en alloit sans denrée reporter. Le pouvre mary, voyant

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ceste vie continuer, et que grosses menasses rien n'y prouffitoient , il s'advisa qu'il l'espanteroit par une voye et njanière qu'il trouva. Quand il la peut avoir seulle en sa maison , il luy dist: « Or çà , Jehanne ou Betriz, ainsi qu'il l'appelloit, je voy bien que vous estes obstinée en vostre meschante vie, et que, à quelque menasse ou punicion que je vous face, vous n'en comptez non plus que si je me taisoie.

— Helas ! mon mary, dit elle, en vérité^ j'en suis plus courroussée que vous n'estes, et trop plus me desplaist ; mais je n'y puis remède mettre, car je suis tellement née soubz telle estoille pour estre preste et servant aux hommes. — Voire dya , dist le mary, y estes vous destinée .'' Sur ma foy, j'ay bon remède et hastif. — Vous me tuerez , dit elle , aultre n'y a.

— Laissez moy faire, dist il, je sçay mieulx beaucop. — Et quel , dit elle, que je le sache .?

— Par la mort bieu , dist il , je vous hocheray tant ung jour que je vous bouteray ung quarteron d'enfans ou ventre , et puis je vous habandonneray, et les vous lairray seulle nourrir.— Vous! dit elle; mais où prins.f* Vous n'avez pour commencer ; telles menasses m'espantent pou, je ne vous crain. Touchez cela; si j'en desmarche, je veil qu'on me tonde en croix ; et s'il vous semble que vous ayez puissance , avancez vous, et commencez tout maintenant ; je suis preste pourlivrer le moulle.

— Au deable telle femme , dist le mary, qu'on ne peut par quelque voye corriger. « Il fut contraint de la laisser passer sa destinée ; trop

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plustost se fust ecervelé et rompu la teste pour la reprendre que luy faire tenir le derrière coy, pour quoy la laissa courre comnrie une lisse entre deux douzaines de chiens, et accomplir tous ses vouloirs et desordonnez désirs.

LA XCIIe NOUVELLE.

PAR l'acteur.

n la bonne cité de Mix, en Lorraine , avoit puis certain temps en Ï^^^M ^^ ^^^ bonne bourgoise maryée ?^^ qui estoit tout oultre de la confrarie de la houlette ; et rien ne faisoit plus voluntiers que ce joly esbatement que chacun scet ; et oh elle povoit desploier ses armes, elle se monstroit vaillant et pou redoubtant horions. Or, entendez quelle chose luy advint en exercent son mestier : elle estoit fort amoureuse d'un gros chanoine qui avoit plus d'argent que ung vieil chien n'a de puces; mais pour ce qu'il demouroit en lieu où les gens estoient à toutes heures, comme on diroit à une gueule baée ou place publicque, elle ne savoit comment se trouver avec son chanoine. Tant subtilia et pensa à sabesoigne, qu'elle s'avisa qu'elle se descouvreroit à une sienne voisine qui estoit sa seur d'armes touchant le mestier et

usance de la houlette ; et luy sembla qu'elle pourroit aller veoir son chanoine accompaignée de sa voisine, sans qu'on y pensast nul mal ou suspeçonnast. Ainsi qu'elle advisa, ainsi fist elle ; et comme si pour une grosse matère fust allée devers monseigneur le chanoine, ainsi honorablement et gravement y alla elle accompaignée comme dit est. Pour estre bref, incontinent que noz bourgoises furent arrivées, après toutes salutacions, ce fut la principale qui s'encloit avec son amoureux le chanoine, et fist tant qu'il luy bailla une monteure, ainsi qu'il peut. La voisine, voyantl'autre avoir l'audience et gouvernement du maistre de léens, n'en eut pas peu d'envye, et luy desplaisoit que l'on ne luy faisoit ainsi comme à l'autre. Au vuider de la chambre, celle qui avoit sa pitance dist : « Ça , voisine , en yronsnous ^ — Voire , dit l'autre , s'en va l'on ainsi ? Si l'on ne me fait la courtoisie comme à vous, par dieu, j'accuserayla compaignie et le mesnage; je ne suis pas icy venue pour chaufer la cire. » Quand l'on perceut sa bonne volunté, on luy offrit le clerc de ce chanoine, qui estoit ung fort et roidde galant, et homme pour la trèsbien fournir; de quoy elle ne tint compte, mais le refusa de tous poins, disant que aussi bien vouloit-elle avoir le maistre que l'autre, aultrement ne seroit-elle contente. Le chanoine fut contraint, pour sauver son honneur, de s'accorder. Quand ce fut fait, elle voulut bien adonc dire à Dieu et se partir. Mais l'autre ne le voulut pas, ains dist toute

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courroussée que elle qui l'avoit amenée et estoit celle pour qui l'assemblée estoit faicte devoit estre mieulx partie que l'autre, et qu'elle ne se partiroit point qu'elle n'eust encores ung picotin. Le chanoine fut bien esbahy quand il entendit les nouvelles, et combien qu'il priast celle qui vouloit avoir le surcroiz, toutesfoiz ne se voult rendre contente. « Or ça, de par Dieu, dist il, puisqu'il fault que ainsi soit, je suis content , mais plus n'y revenez pour tel pris. » Quand les armes furent accomplies, celle damoiselle au surcroiz à dire adieu dist à son chanoine qu'il leur falloit donner aucune chose gracieuse pour souvenance. Et sans se faire trop importuner ne traveiller de requestes, et aussi pour estre délivré d'elles , il avoit ung demeurant de couvrechefz qu'il leur donna, et la principale receut le don, et en remercyant dirent adieu. <( C'est, dist-il, ce que je vous puis maintenant donner; prenez chacune en gré, je vous en prie. » Elles ne furent guères loing allées, qu'en plaine rue la voisine qui avoit eu sans plus ung picotin dist à sa compaigne qu'elle vouloit avoir sa part de leur don. (( Et bien, dit l'autre, je suis contente; combien en voulez vous avoir .f* — Fault-il demander cela ? dit elle; j'en doy avoir la moitié et vous autant. — Comment osez vous demander, dist l'autre, plus que vous n'avez deservy ? Avez vous point de honte ? Vous savez que vous n'avez esté qu'une foiz avecques le chanoine, et moy deux foiz; et pardieu, ce n'est mie raison que vous soiez par-

tie aussi avant que moy. — Par dieu, j'en aray autant que vous, dit l'autre; ay je pas fait mon devoir aussi avant que vous ? — Comment l'entendez vous ? — N'est ce pas autant d'une foiz que de deux? Et affm que vous cognoissez ma volunté , sans tenir cy halle de néant, je vous conseille que me baillez ma part justement de la moitié, ou vous arez incontinent hutin; me voulez vous ainsi gouverner ? — Voire dya, distsa compaigne, y voulez-vous procéder d'euvre de fait ? Et par la naissance Dieu, vous n'en arez fors ce qui sera de raison, c'est assavoir des trois pars l'une, et j'aray le rémanent ; ay je pas eu plus de peine que vous ? » Adonc l'aultre hausse et de bon poing charge sur le visage de sa voisine, qui ne le tint pas longuement sans le rendre, apellans l'une l'autre ribaulde. Bref, elles s'entre bâtirent tant et de si bonne manière que à bien petit qu'elles ne s'entre-tuèrent ; et l'une appelloit l'autre ribaulde. Quand les gens de la rue virent la bataille de ces deux compaignes, qui peu de temps devant avoient passé par la rue ensemble amoureusement, furent tous esbahiz, et les vindrent tenir et deffaire l'une de l'autre. Puis leurs mariz furent huchez, qui vindrent tantost, et chacun d'eux demandoit à sa femme la matère de leur différent. Chacune comptoit à son plus beau ; et tant par leur faulx donner à entendre, sans toutesfoiz toucher de ce pour quoy la question estoit meue , les animèrent et esmeurent l'ung contre l'autre, tellement qu'ilz

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se vouloient entretuer , si les sergens ne fussent survenuz, qui les menèrent tous deux refroider en belle prison. La justice fut à toute diligence sollicitée de leurs amys pour leur délivrance ; mais pour ce que le cas estoit venu pour le débat des femmes , premier le conseil voult savoir dont avoit procédé le fondement de la question entre les deux femmes ; elles furent mandées et contrainctes de confesser que ce avoit esté pour faire parchon d'une pièce de couvrechefs, et cetera. Les gens du conseil, qui estoient bons et sages, voyans que la cognoissance de ceste cause appartenoit au roy de bourdelois, tant pour les mérites de la cause que pour ce que les femmes estoient de ses subjectes, la renvoyèrent pardevant luy. Et pendant le procès, les bons mariz demourèrent en la prison, attendans la sentence diffinitive qui devoit estre rendue sur l'avis des subjectsdu roy, qui, pour le nombre infmy d'eulx , est taillée de demourer pendue au clou.

Cent Nouv. — II

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LA XCIIIe NOUVELLE.

PAR MESSIRE TIMOLEON VIGNIER, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.

antdiz que j'ay bonne audience, je ^^? veil compter ung gracieux compte ^ ^}i advenu au bon et gracieux pais de s!i^ Haynau. En ung gros village du pais que j'ay nommé avoit une gente femme mariée qui amoit plus beaucop le clerc ou coustre de l'église parochial dont elle estoit paroissienne que son mary ; et pour trouver moien de soy trouver avec son coustre , faindit à son mary qu'elle devoit ung pèlerinage à quelque saint qui n'estoit pas loing d'illec, comme d'une lieue ou environ, et que promis luy avoit quant elle avoit esté en traveil , luy priant qu'il fust content qu'elle y allast ung jour qu'elle nomma, avec une sienne voisine qui ce mesme jour y alloit. Le bon simple mary, qui ne se doubtoit de rien, accorda ce pèlerinage, mais il vouloit qu'elle revenist le jour qu'elle partiroit. «Peutestre, dit elle, retourneray je au disner, ainsi que le temps nous aprendra ; mais premièrement, dit elle, il convient que j'aye une paire de bons souliers. » Tout luy fut libéralement accordé ; et pource que le mary demouroit seul, il luy

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dist qu'elle appoinctast son disner et soupper tout ensemble, avant qu'elle se partist, aultreiTient il yroit menger à la taverne. Elle fist son commendement, car le jour de son parteinent se leva bien matin pour aller à la boucherie, et appoincta ung bon poussin et une pièce de mouton, et puis manda le cordoennier qui luy chaussa ses souliers. Et quand toutes ses preparacions furent faictes , dist à son mary que tout estoit prest, et qu'elle alloit quérir de l'eaue beneiste pour soy partir après. Elle entre en l'église, et le premier homme qu'elle trouva, ce fut celuy qu'elle queroit, c'est assavoir son coustre , à qui elle compta ces nouvelles , comment elle avoit congié d'aller en pèlerinage, et cetera, pour toute la journée. « Mais il y a ung cas, dit elle ; je suis seure que si tosî qu'il sentira que je seray hors de l'ostel il s'en ira à la taverne, et n'en retournera jusques au vespre bien tard ; je le cognois tel : et pourtant j'ayme mieulx demeurer à l'ostel tantdiz qu'il n'y sera point que aller hors. Et doncques vous vous rendrez une demye heure entour de nostre hostel, affm que je vous mecte ens par derrière, s'il advient que mon mary n'y soit point ; et s'il y est nous yrons faire nostre pèlerinage.)' Elle vint à l'ostel, où elle trouva encores son mary , dont elle ne fut pas trop contente, qui luy dist : « Comment estes vous cy encores ? — Je m'en vois, dit elle, chausser mes SQulliers, et puis je ne tarderay guères que je partiray.» Elle alla au cordoennier, et tant-

diz qu'elle faisoit chausser ses souliers, son mary passe par devant l'ostel au cordoennier avec ung aultre son voisin qui alloit de coustume à la taverne. Et combien qu'elle supposast que, pource qu'il estoit acompaigné du dit voisin, il s'en allast sur le bancq, toutesfoiz si n'en avoit il nulle volunté , mais s'en alloit sur le marché, pour trouver encores ung ou deux bons compaignons et les amener disner avecques luy au commencement qu'il avoit davantage , c'est assavoir ce poussin et la pièce de mouton. Or nous lairrons ycy nostre mary sercher compaignie, et retournerons à celle qui chaussoit ses souliers, qui, si lost que chaussez furent, revint à l'ostel le plus hastivement qu'elle peut, où elle trouva le gentil coustre qui faisoit la procession entour de l'ostel, à qui elle dist : « Mon amy, nous sommes les plus eureux du monde, car j'ay veu mon mary qui va à la taverne ; j'en suis seure, car il a ung sien goisson qu'il maine par le bras, lequel ne le lairra pas retourner quand il vouldra ; et pour tant donnons nous bon temps jusques à la nuyt. J'ay appoincté ung bon poussin et une belle pièce de mouton, dont nous ferons goghettes. » Et sans plus rien dire le mist ens, et laissa l'huis de devant entrouvert, affm que les voisins ne se doubtassent. Or retournons maintenant à nostre mary, qui a trouvé deux bons compaignons, avec le premier dont j'ay parlé, lesquelz il amaine pour desfaire ce poussin en la compaignie de beau vin de Beaulne, ou

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aultre meilleur, s'il est possible d'en finer. A l'arriver à sa maison, il entra le premier, où incontinent qu'il fut entré il perceut noz deux amans, qui faisoient ung pou d'ouvrage. Et quand il vit sa femme qui avoit les jambes levées, il luy dist qu'elle n'avoit garde de user ses souliers, et que sans raison avoit traveillé le cordoennier, puis qu'elle vouloit faire son pèlerinage par telle manière. Il hucha ses compaignons et dist : « Messeigneurs, regardez comment ma femme ayme mon prouffit ; de paour qu'elle ne use ses beaulx neufs souliers, elle chevauche sur son doz ; il ne l'a pas telle quiveult. » Il prend ung petit demourant de ce poussin, et luy dist qu'elle parfist son pèlerinage ; puis ferma l'huys et la laissa avec son coustre, sans luy aultre chose dire; et s'en alla à la taverne, dont il ne fut pas tensé au retourner, ne les auitres foiz quand il y alloit, pource qu'il n'avoit rien ou pou parlé de ce pèlerinage que sa femme avoit fait à l'ostel.

LA XCIVe NOUVELLE.

s marches de Picardie, ou diocèse i^t^ de Teroenne, avoit puis an et de- WM "ly sn çà, ou environ, ung gentil ■^^ curé demourant à la bonne ville , qui faisoit du gorgias tout oultre. Il portoit la robe courte, chausses tirées, à la fasson de court ; tant gaillard estoit que l'on ne po-

voit plus, qui n'estoit pas pou d'esclandre aux gens d'église. Le promoteur de Teroenne, qui telles manières de gens appellent dyable, fut informé du gouvernement de nostre gentil curé, et le fist citer pour le corriger et luy faire muer ses meurs. Il comparut à tout ses habitz courts, comme s'il n'eust tenu compte du promoteur, cuidant par aventure que pour ses beaulx yeux on le deust délivrer; mais ainsi n'advint. Quand il fut devant monseigneur l'official, sa partie, le promoteur, lui compta salegende au long, demanda, par ses conclusions, que ses habillemens et aultres menues manières de faire luy fussent défendues ; et avec ce, qu'il fust condemné en certaine emende. Monseigneurl'official, voyant à ses yeux que tel estoit nostre curé qu'on luy baptisoit, luy fist les deffenses, sur les peines du canon ; que plus ne se desguisast en telle manière qu'il avoit fait, et qu'il portast longues robes et courts cheveux ; et avec ce, le condemna à paier une bonne somme d'argent. Il promist que ainsi feroit il , et que plus ne seroit cité pour telles choses. Il print congié au promoteur et retourna à sa cure ; si tost qu'il fut venu, il fist hucher le drapier et le parmentier, si fist tailler une robe qui luy traisnoit plus de trois quartiers, disant au parmentier les nouvelles de Teroenne , comment c'est assavoir avoit esté reprins de porter courte robe, et qu'on luy avoit chargé de la porter longue. Il vestit ceste robbe longue et laissa croistre ses cheveulx de sa teste et de sa

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barbe , et en cest estât servoit sa parroiche , chantoit messe et faisoit les autres choses appartenant à curé. Le promoteur fut arrière adverty comment son curé se gouvernoitoultre la règle et bonne et honeste conversacion des personnes d'église, qui le fist citer comme devant , et il y comparut es mesmes habitz longs. « Qu'est cecy? dist monseigneur l'official quand il fut devant luy ; il semble que vous vous mocquez des statuz et ordonnances de l'église ; voiez vous point comme les aultres prestres s'abillent .'' Si ne fust pour l'honneur de voz bons amys, je vous feroie affu- 1er la prison de céans. — Comment, monseigneur, dist nostre curé, ne m'avez vous pas chargé de porter longue robe et longs cheveulx.'' Ne fays je pas ainsi que m'avez commendé ! N'est pas ceste robe assez longue, mes cheveux sont ilz point longs ? Que voulez vous que je face? — Je veil, dist monseigneur l'official , que portez robe et cheveulx à demy longs, ne trop ne pou; et pour ceste grand faulte, je vous condemne à paier dix livres au promoteur, vingt blancs à la fabrice de céans , et autant à monseigneur de Teroenne , à convertir à son aumosne- » Nostre curé fut bien esbahy , mais toutefois il faillit qu'il passast par là. Il prend congé et revient à sa maison, et pensa comment il s'abilleroit pour garder la sentence de monseigneur l'official. Il manda le parmentier, à qui il fist tailler une robe longue d'un costé, comme celle

dont nous avons parlé, et courte comme la première de l'autre costé, puis se fist barbaier du costé où la robe estoit courte; et en ce point alloit par les rues et faisoit son divin office. Et combien qu'on lui dist que c'estoit mal fait, si n'en tenoit il toutesfoiz compte. Le promoteur en futencoresadverty, et le fist citer comme devant. Quand il comparut. Dieu scet comment monseigneur l'official fut malcontent; à peine qu'il ne saillit de son siège hors du sens, quand il regardoit son curé estre liabillé en guise de mommeur. Si les aultres deux foiz avoit esté bien rachassé , il le fut encores mieulx à ceste foiz, et condemné en belles et grosses amendes. Lors nostre bon curé, se voyant ainsi desplumé d'amendes et de condemnacions, dist : « Monseigneur l'official, il me semble, sauve vostre révérence, que i'ay fait vostre commendemenî ; et entendez moy, je vousdiray la raison. » Adoncques il couvrit sa barbe longue de sa main qu'il estandit sus, et dist : << Si vous voulez, jen'ay point de barbe. » Puis mist sa main de l'aultre costé, couvrant la partie tondue ou rase , et dist : <( Si vous voulez , longue barbe. Est ce pas ce que m'avez commendé ? » Monseigneur l'official, voyant que c'estoit ung vrai trompeur, et qu'il se trompoit de luy, fist venir le barbier et le parmentier, et devant tous les assistens luy fist faire sa barbe et cheveulx, et puis coupper sa robe de la longueur qu'il estoit de besoing et de raison ; puis le renvoya

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;i sa cure, où il se maintint et conduit haultement, gardant ceste dernière manière qu'il avoit aprinse à la sueur de sa bourse.

LA XCVe NOUVELLE.

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