‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 30 sur 34 · PAR PHILIPE DE LÛAN · texte numérisé non relu

PAR PHILIPE DE LÛAN

<S^^^3 omme il est assez de coustume, |/^/^^p) Dieu mercy, que en pluseurs reli- ^,^\^^^ gions y a de bons compaignons à *^^»««ï^ la pie et au jeu des bas instrumens , à ce propos, naguères avoit en ung couvent de Paris ung bon frère prescheur, qui entre les autres ses voisines choisit une irèsbelle femmelette jeune et en bon point, et mariée assez nouvellement à ung bon compaignon. Et devint maistre moyne amoureux d'elle , et ne cessoit de penser et subtilier voies et moiens pour parvenir à ses attainctes, qui , à dire en gros et en bref, estoient pour faire cela que vous savez. Ores disoit : « Je feray ainsi », ores concluoit aultrement. Tant de propos luy venoient en la teste qu'il ne savoit sur lequel s'arrester; trop bien disoit il que de langage n'estoit point de abatre, « car elle est trop bonne et trop seure ; force est que , si je veil parvenir à mes fins, que par cautele et déception je la gaigne. » Or escoutez de quoy le larron s'advisa , et comment frauduleusement la pouvre

beste il attrapa , et son désir trèsdeshonneste qu'il proposa accomplir. Il faindit ung jour d'avoir trèsgrand doleur en ung doy, celluy d'emprès le poulce qui est le premier des quatre en la main dextre ; et de fait le banda et envelopa de draps linges, et le dora d'aucun oignement trèsfort sentent. Et en ce point se tint ung jour ou deux , tousjours se monstrant aval son église devant la dessus dicte, et Dieu scet s'il faisoit bien la dole. La simplette le regardoit en pitié , et voyoit bien à sa contenance que grand doleur le martiroit ; et pour la grand pitié qu'elle en eut, luy demanda son cas ; et le subtil regnard luy compta si trèspiteusement qu'il sembloit mieulx hors de son sens que aultrement, tan! sentoit grand doleur. Ce jour se passa; et à lendemain, environ l'heure de vespres, que la bonne femme estoit à l'ostel seulette , ce patient la vient trouver, ouvrant de soye, et emprès d'elle se met, faisant si trèsbien le malade que nul ne l'eust veu à ceste heure qui ne l'eust jugé en trèsgrand danger. Or se viroit vers la fenestre , maintenant vers la femme ; tant d'estranges contenances il faisoit que vous fussez esbahy et abusé à le veoir. Et la simplette, qui toute pitié en avoit, à peine que les larmes ne luy sailloient des yeulx, le confortoit au mieulx qu'elle savoit : « Helas! frère Aubry, disoit elle, avez vous parlé aux medicins telz et telz ? — Oy certes, m'amye , disoit il , il n'y a medicin ne cyrurgien en Paris qui n'ait veu mon cas. — Et qu'en disent ils Psouffrerezvous

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longuement ceste doleur ? — Helas ! oy, voire encores plus la mort , si Dieu ne m'aide ; car en mon fait n'a que ung remède, et j'aymeroie à peine autant mourir que le déceler ; car il est mains que bien honeste et tout estrangede ma profession. — Comment ! dist la pouvrette, et n'est ce pas mal fait et péché à vous d'ainsi vous laisser passionner ? Vous vous mettez en dangier de perdre sens et entendement, ad ce que je voy vostre doleur tant aspre. — Par dieu, bien aspre et terrible est elle , dist frère Aubry ; mais quoy ! Dieu le m'a envoie , loé soit-il ; je aray pacience , et suis tout conforté d'attendre la mort, car c'est le vray remède de mon mal , voire excepté ung dont je vous ay parlé, qui me gariroit tantost; mais quoy ! comme je vous ay dit , je n'oseroie dire quel il est; et quand ainsi seroit que je serois forcé à déceler ce que c'est , je n'aroie le hardement ne le vouloir de le mectre à exécution. — Et par ma foy, dist la bonne femme, frère Aubry, il me semble que vous avez tort de tenir telz termes; et pour Dieu, dictes moy qu'il faut pour vostre garison , et je vous asseure que je mettray peine et diligence à trouver ce qui y servira. Pour Dieu, ne soiez cause de vostre perdicion ; laissez vous aider et secourir. Or dictes moy que c'est, et vous verrez se je vous aideray , si feray par Dieu , et me deust il couster plus que vous ne pensez.» Damp moine, voyant la bonne volunté de sa voisine, après ung grand tas d'excusances et de refus que pour estre bref je trespasse , dist

à basse voix : « Puis qu'il vous plaist que je le dve , je vous obeiray. Les medicins , tous d'un accord, m'ont dit qu'en mon fait n'a que ung seul remède , c'est de bouter mon doy malade dedans le lieu secret d'une femme nette et honeste , et le tenir là une bonne pièce de temps, et après l'oingdre d'un oignement dont ilz m'ont baillé la recepte. Vous oez que c'est, et pource que je suis de ma nature et propre coustume honteux, j'ay mieulx amé endurer et seuffrir jusques cy les maulx que j'ay porté qu'en rien dire à personne vivant ; vous seule savés m.on cas , et malgré moy. — Hola ! hola ! dist la bonne femme , je ne vous ay dit chose que je ne face ; je vous veil aidera garir: je suis contente et me plaist bien pourvostre garison et santé , et vous oster de la terrible angoisse qui vous tourmente, que je vous preste le lieu pour bouter vostre doy malade. — Et Dieu le vous rende, damoiselle ! Je n'en eusse osé requérir vous ne aultre ; mais puis qu'il vous plaist me secourir, je ne seray jà cause de ma mort. Or nous mettons donc, s'il vous plaist, en quelque lieu secret que nul ne nous voye. — Il me plaist bien « , dist elle. Si le mena en une trèsbelle garderobe, et serra l'huys, et sur le lit se mist ; et maistre moyne luy lève ses draps, et en lieu du doy de la main bouta son perchant dur et roidde. Et à l'entrer qu'il fist , elle qui le sentit si trèsgros : <( Comment ! dist elle, et vostre doy, comment peut il estre si gros-^" je n'oy jamais parler du pareil. — En vérité, fist il,

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ce fait la maladie qui en ce point le m'a mis. — Vous me comptez merveilles » , dit elle. Et durant ces langages, maistre moyne accomplit ce pourquoy si bien avoit fait le malade. Et celle qui sentit et cetera , demanda que c'estoit ; et il respondit : « C'est le clou de mon doy qui est effondré ; je suis comme gary, ce me semble , Dieu mercy et la vostre. — Et par ma foy, ce me plaist moult , ce dit la dame, qui lors se leva ; si vous n'estes bien c;ary, si retournez touîesfoiz qu'il vous plaist; car pour vous oster de doleur, il n'est rien que je ne face ; et ne soiez plus si honteux que vous avez esté pour vostre santé recouvrer. )>

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r escoutez, s'il vous plaist, qu'il advint l'aultrhier à ung simple riche curé de village, qui par simplesse fut à l'emende devers son evesque en la somme de cinquante bons escuz d'or. Ce bon curé avoit ung chien qu'il avoit nourry de jeunesse et gardé, qui tous les aultres chiens du païspassoit d'aller en l'eaue quérir le vireton, ung chappeau si son maistre l'oblyoit ou de fait apensé le iaissoit quelque part. Bref, tout ce que bon et sage chien doit et scet faire il estoit le passe route ; et à l'occasion

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de ce, son maistre l'amoit tant, qu'il ne seroit pas legier à compter combien il en estoit assoté. Advint toutesfoiz, je ne sçay par quel cas , ou s'il eut trop chault ou trop froit , ou s'ilmengea quelque chose qui mal luyfist, qu'il devint trèsmalade, et de ce mal mourut, et de ce siècle tout droit au paradis des chiens alla. Que fist ce bon curé? Il qui sa maison, c'est assavoir le presbitaire, dessus le cimitère avoit, quand il vit son chien de ce monde trespassé , il se pensa que une si sage et bonne beste ne demourast sans sépulture; et pourtant il fist une fosse assez près de l'huys de sa maison , qui dessus l'aitte, comme dit est, respondoit, et là l'enfouyt et sepultura. Je ne sçay pas s'il luy fist ung marbre et par dessus engraver une epythaphe, si m'entais. Ne demoura guères que la mort du bon chien au curé fut par le village et les lieux voisins annuncé , et tant s'espandit que aux oreilles de l'evesque du lieu parvint , ensemble de la sépulture saincte que son maistre luy bailla; si le manda vers luy venir par une citation que ung cicaneurluy apporta. « Helas ! dist le curé au cicaneur, et que ay je fait, et qui m'a fait citer d'o'fice .? Je ne me sçay trop esbahir que la court me demande.— Quand à moy, dit l'autre, je ne sçay qu'il y a , si ce n'est pour tant que vous avez enfouy vostre chien dedans lieu saint où l'on mect les corps des chrestians. — Ha! ce pensa le curé, c'est cela .^ » Or à primes luy vint en teste qu'il avoit mal fait, et dist bien en soy mesmes qu'il passeroit par là , et que s'il

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se laisse emprisonner qu'il sera escorché, car monseigneur l'evesque, la Dieu mercy, est le plus convoiteux prélat ce ce royaume , et si a gens entour de luy qui scevent faire venir l'eaue au moulin, Dieu scet comment. <( Or bien force est que je la perde ; si vault mieulx tost que tard.» Il vint à sa journée, et de plain bout s'en alla devers monseigneur l'evesque, qui tantost comme il le vit luy fist ung grand prologue pour la sépulture saincte qu'il avoit fait bailler à son chien , et luy baptisa son cas si merveilleusement qu'il sembloit que le curé eust fait pis que regnier Dieu. Et après tout son dire , il commenda que le curé fust mené en la prison. Quand le curé vit qu'on le vouloit bouter en la boeste aux caillouz , il requist qu'il fust oy, et monseigneur l'evesque luy accorda. Et devez savoir que à ceste calonge estoient foison de gens de grand fasson , comme l'official, les promoteurs, les scribe, notaires, advocatz et procureurs, qui tous ensemble grand joye avoient du non accoustumé cas du pouvre curé, qui à son chien avoit donné la terre saincte. Le curé en sa défense et excuse parla en bref et dist : « En vérité , monseigneur, si vous eussez autant congneu mon bon chien, à qui Dieu pardoint, comme j'ay, vous ne seriez pas tant esbahy de la sépulture que je luy ai ordonnée comme vous estes , car son pareil ne fut ne jamais sera. » Et lors racompta balme de son fait : <.<■ Et s'il fut bien bon et sage en son vivant , encores le fut il autant ou plus à sa mort,

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car il fist un trèsbeau testament, et pour ce qu'il savoit vostre nécessité et indigence, il vous ordonna cinquante escuz d'or, que je vous apporte. » Si les tira de son sein et à l'evesque les bailla, qui les receut voluntiers, et lors loa et approuva le sens du vaillant chien , ensemble son testament et la sépulture qu'il luy bailla.

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