‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 32 sur 34 · PAR PHILIPE DE LOAN · texte numérisé non relu

PAR PHILIPE DE LOAN

n la bonne, puissant et bien peu- B^?^ plée cité de Jannes, puis certain 'Jf^ temps en çà, demouroit ung gros "h marchant plain et comblé de biens et de richesses, duquel l'industrie et manière de vivre estoit de mener et conduire grosses marchandises par la mer es estranges pais , et spécialement en Alixandrie. Tant vacca et entendit au gouvernement des navires, à entasser thesaur et amonceler grandes richesses,

que durant tout le temps, jusques à l'eage de cinquante ans , qu'il s'y adonna depuis sa tendre jeunesse, ne luy vint volunt4ne souvenance d'aultre chose faire. Et comme il fut parvenu à l'eage dessus dicte , ainsi que une foiz pensoit sur son estât , voyant qu'il avoit despendu tous ses jours et ans à rien aultre chose faire que cuillir et accroistre sa richesse, sans jamais avoir eu ung seul moment ou minute de temps ouquel sa nature luy eust donné inclinacion pour penser ou induire à soy marier, affm d'avoir generacion qui aux grans biens qu'il avoit à grand diligence et grand labour amassez et acquis luy succedast, et luy après luy les possedast, conceut en son courage une aigre et trèspoingnant doleur ; et luy despleut à merveilles que ainsi avoit exposé et despendu ses jeunes jours. En celle aigre doleance et regretz demouraaucuns jours, pendant lesquelx advint que en la cité dessus nommée, les jeunes et petiz enfans, après qu'ilz avoient solennizé aucune feste accoustumée entr'eulx par chacun an , habillez et desguisez diversement et assez estrangement , les ungs d'une manière, les aultres d'aultre, se vindrent rendre en grant nombre en ung lieu où les publicques et accoustumez esbatemens de la cité se faisoient communément , pour jouer en la présence de leurs pères, mères et amys, affm d'en reporter gloire , renommée et loange. A ceste assemblée comparât et se trouva ce bon marchant, remply de fantasies et de souciz ; et voyant les pères et les

Nouvelle C. 225

mères prendre grand plaisir à veoir enfans jouer et faire souplesses et apertises, aggrava sa doleur qu'il par avant avoit de soy mesmes conceu ; et en ce point , sans les povoir plus adviser ne regarder, triste et pensif retourna en sa maison , et seulet se rendit en sa chambre, où il fut aucun temps faisant complainte en ceste manière : « Ha ! pouvre maleureux veillart, tel que je suis et tousjours ay esté, de qui la fortune et destinée sont dures, amères et mal goustables ! O chetif homme , plus que tous aultres recréant et las, par les veilles, peines, labours et ententes que tu as prins et porté tant par mer que par terre! Ta grande richesse et tes comblés thesors sont bien vains, lesquelx soubz périlleuses adventures, en peines dures et sueurs, tu as amassé et amoncelé, et pour lesquelx tout ton temps as despendu et usé,sans avoir oncques unepetite et passant souvenance de penser qui seraceluy qui, toy mort et party de ce siècle, les possédera, et à qui par loy humaine les devray laisser en mémoire de toy et de ton nom. Ha ! meschant courage , comment as tu mis en non challoir ce à quoy tu devois donner entente singulière ? Jamais ne t'a pieu mariage, fuy l'as tousjours, craint et refusé, mesmement hay et mesprisé les bons et justes conseilz de ceuix qui t'y ont voulu joindre affm que tu eusses lignée qui perpetuast ton nom, ta loange et renommée. 0 bien heureux sont les pères qui laissent à leurs successeurs bons et sages enfans ! Combien ay je aujourd'huy regardé et Cent Nouv. — ]I. i j

perceu de pères estans aux jeuz de leurs enfans qui se disoient trèseureux, et jugeroient trèsbien avoir employé leurs ans si après leurs décès leurs povoint laisser une petite partie des grans biens que je possède. Mais quel plaisir, quel soûlas puis je jamais avoir? <^uel nom, quelle renommée aray je après la mort ? Où est maintenant le filz qui maintiendra et fera mémoire de moy, après mon trèspas .? Beney soit ce saint mariage par quoy la mémoire et souvenance des pères est entretenue , et dont leurs possessions et héritages ont par leurs doulx enfansà éternelle permanence et durée!» Quand ce bon marchant eust longue espace à soy mesmes argué , subit donna remède et solucion à ses argumens , disant ces motz: « Or çà, il ne m'est désormais mestier, obstant le nombre de mes ans, tourmenter ne troubler de doleurs, d'angoisses ne de pensemens. Au fort, ce que j'ay fait parcy devant prenne semblance et comparaison aux oyselletz qui font leurs nidz et préparent avant qu'ilz y pondent leurs œufz. J'ay, la mercy Dieu, richesses suffisantes pour moy, pour une femme et pour pluseurs en fans, s'il advient que j'en ye , et ne suis si ancien, ne tant deffourny de puissance naturelle, que je me doye soucier ne perdre espérance de non pouvoir jamais avoir generacion. Si me convient arrester et donner toute entente, veiller et traveillier, advisant o\i je troveray femme propice et convenable à moy. « Ainsi son long procès fmant, vuida hors de sa

Nouvelle C. 227

chambre , et fist vers luy venir deux de ses bons soichons, mariniers comme luy, aus quelx il descouvrit son cas tout au plain , les priant trèsaffectueusement qu'ilz luy voulsissent aider à quérir et trouver femme pour luy , qui estoit la chose du monde que plus desiroit. Les deux marchans , entendu le bon propos de leur compaignon , le prisèrent et loèrent beaucop , et prindrent la charge de faire toute diligence et inquisicion possible pour luy trouver femme. Et tanîdiz que la diligence et enqueste se faisoit, nostre marchant , tant eschaudé de marier que plus ne povoit, faisoit de l'amoureux, cherchant par toute la cité entre les plus belles la plus jeune , et d'aultres ne tenoit compte. Tant chercha qu'il en trouva une telle qu'il la demandoit ; car de honnestes parens née, belle à merveilles , jeune de XV ans ou environ , gente , doulce et trèsbien adrecée estoit. Après qu'il eut congneu les vertuz et doulces condicions d'elle, il eut telle affection et désir qu'elle fust dame de ses biens par juste mariage , qu'il la demanda à ses parens et amys , lesquelx, après aucunes petites difficultez qui guères ne durèrent , luy donnèrent et accordèrent. Et en la mesme heure luy firent fiancer et donner caution et seureté du douaire dont il la vouloit doer. Et si ce bon marchant avoit prins grand plaisir en sa marchandise, pendant le temps qu'il la menoit, encores l'eut il plus grand quand il se vit asseuré d'estre marié , et mesmement avec femme telle que d'en povoir avoir de beaulx

et doulx enfans. La feste et solennité des nopces fut honorablement en grand sumptuosité faicte et célébrée ; la quelle feste faillie , il, mettant en obly et non chaloir sa première manière de vivre, c'est assavoir sur la mer, fist tresbonne chère et prenoit grand plaisir avec sa belle et doulce femme. Mais le temps ne liiy dura guères que saoul et tanné en fut, car la première année, avant qu'elle fut expirée, print desplaisance de demourerà l'ostelen oysiveté et d'y tenir mesnage enlamanièrequ'il convient à ceulx qui y sont liez, se oda et tanna, ayant si grand regret à son aultre mestier de navyeur qu'il luy sembloit plus aysié et legier à maintenir que celuy qu'il avoit si voluntiers entreprins à gouverner nuyt et jour. Aultre chose ne faisoit que subtilier et penser comment il se pourroit en Alixandrie trouver en la façon qu'il avoit accoustumée, et luy sembloit bien qui n'estoit pas seulement cifficille de &oy tenir de navier, non hanter la mer, et l'abandonner de tous poins , mais aussi chose la plus impossible de ce monde. Et combien que sa volunte fust plainement délibérée et résolue de soy retraire et revenir à son dit premier mestier, toutesfois le challoit il à sa femme, doublant qu'el ne le print à desplaisir; avoit aussi une crainte et doubte qui le destourboit et donnoit empeschemeut à exécuter son désir, car il cognoissoit la jeunesse du courage de sa femme, et luy estoit bien advis que s'il s'absentoit, elle ne se pourroit contenir ; consyderoit aussi la muableté et variableté de cou-

Nouvelle C. 229

rage femenin , et mesmement que les jeunes galans, luy présent , estoient coustumiers de passer souvent devant son huys pour la veoir, dont il supposoil qu'en son absence ilz la pourroient de plus près visiter et par adventure tenir son lieu. Et comme il eut esté par longue espace poinct et aguillonné de ces difficultez et diverses ymaginacions, sans en sonner mot , et qu'il congneut qu'il avoit jà achevé et passé la plus part de ses ans, il mist à non challoir et femme et mariage et tout le demourant qu'il affiert au mesnage , et aux argumenset disputacions qui luyavoient troublé la teste donna brefve solucion , disant en ceste manière : « Il m'est trop plus convenable vivre que morir, et se je ne laisse et abandonne mon mesnage en brefz jours , il est tout certain que je ne puis longuement vivre ne durer. Lairray je donc ceste belle et doulce femme ? Oy, je la lairrav ; elle ait doresnavant la cure et soing d'elle mesme , s'il luy plaist, je n'en veil plus avoir la charge. Helas! que feray je! Quel deshonneur, quel desplaisir sera ce pour moy s'elle ne se contient et garde chasteté. Ho ! il me vault mieulx vivre que morir pour prendre soing pour la garder ; jà Dieu ne veille que pour te ventre d'une femme je prende si estroicte cure ne soing ; aultre loyer ne salaire ne recevroye que torment de corps et d'ame. Ostez moy ces rigueurs et angoisses que pluseurs seuffrent pour demourer avec leurs femmes; il n'est chose en ce monde plus cruelle ne plus gre-

vant les personnes. Jà Dieu ne me laisse tant vivre que pour quelque adventure qu'en mon mariage puist sourdre, je m'en courrousse ne monstre triste. Je veil avoir maintenant liberté et franchise de faire tout ce qui me vient à plaisir. » Quand ce bon marchand eut donné (m à ces trèslongues devises , il se trouva avec ses compaignons navieurs , et leur dist qu'il vouloit encore une foiz visiter Alixandrie et charger marchandises , comme aultrefoiz et souvent avoient fait en sa compaignie ; mais il ne leur déclara pas les troubles qu'il prenoit à l'occasion de son mariage. Hz furent tantost d'accord et luy dirent qu'il se feist prest au premier bon vent qui sourvendroit. Les navires et bateaulx furent chargez et préparez pour partir et mis es lieux où il failloit attendre vent propice et oportun pour navyer. Ce bon marchant doncques, ferme et tout arresté en son propos, comme le jour précèdent, se trouva seul après souper avec sa femme en sa chambre; il luy descouvrit son intencion et manière de son prochain voyage, et faindant que trèsjoyeux fust, luy dist ces paroUes : « Ma trèschère espouse, que j'ayme mieulx que ma vie, faictes , je vous requier, bonne chère, et vous monstrez joyeuse, et ne prenez ne desplaisance ne tristece en ce que je vous veil déclarer. J'ay proposé de visiter, se c'est le plaisir de Dieu, une foiz encore le pais d'Alixandrie, en la fasson que j'ay de long temps accoustumée, et me semble bien que n'en devez estre marrye, attendu

Nouvelle C. 231

que vous congnoissez que c'est ma manière de vivre, mon art et mon mestier, auquel moien j'ay acquis richesses, maisons, nom, renommée, et trouvé grand nombre d'amys et de familiarité. Les beaulx et riches vestements, aneaulx, ornemens, et toutes les aultres précieuses bagues dont vous este parée et ornée plus que nulle aultre de ceste cité, comme bien savez , ai je achatez du gaing et avantage que j'ay fait en mes marchandises. Ce voyage, doncques, ne vous doit guères ennuyer, et ne prenez jà desconfort , car le retour en sera bref. Et je vous promectz que si à ceste foiz, comme j'espoire, la fortune me donne eur, plus jamais n'y veil aller, je y veil prendre congé à ceste foiz. Il convient donc que prenez maintenant courage bon et ferme ; car je vous laisse la disposicion , administracion et gouvernement de tous les biens que je possède ; mais avant que je parte, je vous veil faire aucunes requestes. Pour la première, je vous prie que soiez joyeuse , tantdiz que je feray mon voyage, et vivez plaisamment, et si j'ay quelque pou d'ymaginacion que ainsi le facez, j'en chemineray plus lyement. Pour la seconde, vous savez qu'entre nous deux rien ne doit estre tenu couvert ne celé, car honneur, prouffit et renommée doivent estre, comme je tiens qu'ilz sont, communs entre nous deux, et la loange et honneur de l'un ne peut estre sans la gloire de l'autre, néant plus que le deshonneur de l'un ne peut estre sans la honte de tous deux. Or je veil bien que vous entendez que je

2J2 Les Cent Nouvelles nouvelles.

ne suis si desfourni ni despourveu de sens que je ne pense bien comment je vous laisse jeune, belle, doulce , fresche et tendre , sans soûlas d'homme, et que de plusieurs en mon absence serez désirée. Combien que je cuide fermement que avez maintenant nette pensée, courage chaste et honeste, toutesfoiz , quand je cognois quelz sont vostre eage et l'inclinacion de la secrète et mussée chaleur en quoi vous abundez, il ne me semble pas possible qu'il ne vous faille, par pure nécessité et contraincte, ou temps de mon absence avoir compaignie d'homme, dont je ne suis , la Dieu mercy, en rien troublé. C'est bien mon plaisir que vous vous accordez où vostre nature vous forcera et contraindra ; car je sçay qu'il ne vous est possible d'y résister. Veezcydoncques le point où je vous veil tresaffectueusement prier, c'est que gardez nostre mariage le plus longuement en son entiereté que vous pourrez. Intencion n'ay ne volunté aucune de vous m.ettre en garde d'aultruy pour vous contenir ; mais veil que de vous mesmes aiez la cure et le soing et soiez gardienne. Véritablement , il n'est si estroicte garde au monde qui peut destourber n'empescher la femme oultre sa volunté à faire son plaisir. Quand doncques vostre chaleur naturelle vous aguillonnera et poindra par telle manière que pour vous contenir aurez perdu puissance, je vous prie, ma chère espouze, que à l'exécution de vostre désir vous vous conduisiez prudentement et subtillement , et tellement qu'il n'en

Nouvelle C. 233

puist estre publicque renommée ; et que , si aultrement !e faictes , vous , moy et tous noz amys sommes infâmes et deshonorés. Si en fait doncques et pareffect vous ne povez garder chasteté, au mains mettez peine de la garder tant qu'il touche famé et commune renommée. Mais je vous veil apprendre et enseigner la manière que vous devrez tenir en celle maière, s'elle survient. Vous savez qu'en ceste bonne cité a foison de beaulx jeunes hommes; entre eulx tous , vous en choisirez ung seul , et vous en tiendrez contente et assovye pour faire ce où vostre nature vous inclinera. Toutesfoiz , je veil que, en faisant l'élection et le chois, vous aiez singulier regard qu'il ne soit homme vague, deshonneste et pou vertueux; car de tel ne vous devez accointer, pour le grand péril qui vous en pourroit sourdre. Car, sans nul doubte, il descouvreroit et publicqueroit à la volée vostre secret. Rien n'est tenu couvert, clos ne celé par telz gens ne leurs semblables. Doncques, vous élirez celuy que cognoistrez fermement estre sage et prudent, affmque, si le meschiefvous advient, il mecte aussi grand peine à le celer comme vous. De ceste article vous requier je tresaffectueusement , et que me promectez en bonne et ferme leaulté que garderez ceste lecçon et retiendrez. Si vous advise que ne me respondez sur ceste matière en la forme et façon que soulent et ont de coustume les aultres femmes quand on leur parle telz propos comme je vous dy maintenant ; je sçay leurs responses

et de quelz motz sçevent user, qui sont telz ou semblables : « Hé! hé! mon mary, dont vous vient ceste tristèce, ce courage troublé? Qui vous a ainsi meu à ire ? Où avez vous chargé ceste opinion cruelle plaine de tempeste ? Par qu'elle manière ne comment me pourroit advenir ung si abhominable delict ? Nenny ! nenny ! jà Dieu ne veille que je vous face telles promesses , à qui je prie qu'il permette la terre ouvrir qui me engloutisse et dévore toute vive , au jour et heure que je n'y pas commettray , mais auray une seule et légère pensée à la commettre ? )> Ma chère espouse, je vous ay ouvert ces manières de respondre affm que vers moy n'en usez aucunement. En bonne foy, je croy et tiens fermement que vous avez pour ceste heure tresbon et entier propos^ ou quel je vous prie que demourez autant que vostre nature en pourra souffrir. Et point n'entendez que je veille que me promettez faire et entretenir ce que je vous ay monstre et aprins , fors seulement ou cas que ne pourriez donner resistence ne bataillier contre l'appétit de vostre fraile et doulce jouvence. « Quand ce bon mary eut fine sa paroUe, la belle , doulce et débonnaire sa femme, la face rosée , se print à trembler quand deut donner responses aux requestes que son espoux luy avoit faictes. Nedemoura guères, toutesfoiz, que la rougeur s'evanuyt, et print asseurance, en fermant et appuyant son courage de constance ; et en ceste manière causa sa gracieuse response,

Nouvelle C. 23 5

combien que voix tremblant la pronunçast : « Mon doulx et tresamé mary, je vous asseure qu'onques ne fuz si espoventée , si troublée et evanuye de mon entendement , que j'ay esté présentement par voz parolles, quand elles m'ont donné la congoissance de ce que oncques je n'oiz ne aprins , voirement qu'oncques n'euz telle presumption que d'y penser. Et aultre opinion ou supposition ne puis de vous avoir fors que me querez et contendez traveiller et tenser, car vous cognoissez ma simplesse, jeunesse et innocence , qui est pour vous , ce me semble , non pas moins delict, mais tresgrand : certainement il n'est point possible à mon eage de faire ou pourpenserun tel meschief ou defaulte. Vous m'avez dit que vous estes seur et savez vraiment que, vous absent, je ne me pourroye contenir ne garder l'entiereté de nostre mariage. Geste paroUe me tormente fort le courage, et me fait trembler toute, et ne sçay quelle chose je doye maintenant dire, respondre, ne proposer à voz raisons , ainsi m'avez tollu et privé l'usage de parler. Je vous diray toutesfoiz ung mot qui viendra de la profondesse de mon cueur, et en telle manière qu'il gist vuidera il de ma bouche : Je requiertreshumblement à Dieu et à joinctes mains luy prie qu'il face et commende ung abysme ouvrir où je soye gectée, les membres tous erachez , et tourmentée de mort cruelle , si jamais le jour vient où je doye non seullement commectre desloyauté en nostre mariage , mais sans plus en avoir une brève pensée

de le commettre ; et comment ne par quelle manière ung tel delict me pourroit advenir, je ne le sçaroye entendre. Et pource que m'avez forclos et seclus de telles manières de respondre, disant que les femmes sont coustuniières d'en user pour trouver leurs eschappatoires et alibiz forains , aftm de vous faire plaisir et donner repos à vostre ymaginacion , et que voiez que à voz commendemens je suis preste d'obéir, garder et maintenir, je vous promectz de ceste heure , de courage ferme, arresté et estable opinion , d'attendre le jour de vostre revenue en vraie , pure et entière chasteté de mon corps ; et si que Dieu ne veille il advient le contraire , tenez vous tout asseur^ et je le vous promectz , je tiendray la règle et doctrine que m'avez donnée en tout ce que je feray, sans la trespasser aucunement. S'il y a aultre chose dont vostre courage soit chargé, je vous prie, descouvrez tout et me commendez faire et accomplir vostre bon desir ; aultre rien ne désire que de conjoindre noz deux vouloirs en ung , et de faire le vostre , non pas le mien. » Nostre marchant , oye la response de sa femme , fut tant joyeux qu'il ne se pouvoit contenir de plorer , disant : (c Ma chère espouse , puisque vostre doulce bonté m'a voulu faire la promesse que j'ay requis , je vous prie que l'entretenez. )> Le lendemain bien matin , le bon marchant fut mandé de ses compaignons pour entrer en la mer; si print congé de sa femme, et elle le commenda à la garde de Dieu,

Nouvelle C. 237

puis monta en la mer. Lors se misrent à cheminer et navyer vers Alixandrie , où ilz parvindrent en brefs jours, tant leur fut le vent propice et convenable, ou quel lieu s'arrestèrent longue espace de temps, tant pour délivrer leurs marchandises comme pour en charger de nouvelles. Pendant et durant lequel temps, la trèsgenteet gracieuse damoiselle dont j'ai parlé demoura garde de l'ostel, et pour toute compaignie n'avoit que une petite jeune fillette qui la servoit. Et, comme j'ay dit, ceste belle damoiselle n'avoit que quinze ans, pour quoy, si aucune faulte fist, il semblequ'on ne le doit pas tant imputer à malice comme à la fragilité de son jeune eage. Comme doncques le marchant eust jà pluseurs jours esté absent des doulx yeulx d'elle , pou à pou il fut mys en obly. Et pour ce que sa doulceur, beaulté et gracieuseté singuliers estoient cogneues par toute la cité de longtemps, si tost que les jeunes gens sceurent du département de son mary , ilz la vindrent visiter, laquelle au premier ne vouloit vuyderde sa maison ne soy monstrer; mais toutesfoiz, par force de continuacion et frequentacion quotidienne, pour le grand plaisir qu'elle print aux doulx et mélodieux chans et armonie d'instrumens dont l'on jouoit à son huys , elle s'avança de venir veoir et regarder par les crevaces des fenestres et secretz treilliz d'icelles, parlésquelles povoit trèsbien veoir ceulx qui l'eussent plus voluntiers veue. En escoutant les chansons et dances , prenoit à la foiz si grand

plaisir que amours esraouvoit son courage tellement que chaleur naturelle souvent Tinduisoit à briser sa continence. Tant souvent fut visitée en la manière dessus dicte, qu'en la fin sa concupiscence et désir charnel la vaincquirent, et fut du dart amoureux bien avant touchée; et comme elle pensast souvent comment elle avoit, si à elle ne tenoit, si bonne habitude et opportunité de temps et de lieu , car nul ne la gardoit, nul ne luy donnoit empeschement pour mectre à exécution son désir, conclut et dist que son mary estoit tressage quand si bien luy avoit acertené que garder ne se pourroit en continence et chasteté , de qui toutesfoiz elle vouloit garder et tenir la doctrine, et avecques ce la promesse que faicte luy avoit. « Or me convient-il, dist elle, user du conseil de men mary; en quoy faisant, je ne puis encourir crime aucun ne deshonneur, puis qu'il m'en a baillé la licence, mais que je n'excède les termes de la promesse que j'ay fait. Il m'est advis et il est vray qu'il me chargea, quand le cas adviendroitque rompre me conviendroit ma chasteté, que je eleusse homme qui fust sage, bien renommé et de grand vertu, et non aultre. En bonne foy, ainsi feray-je , mais que je puisse ; en non trespasser le conseil de mon m.ary il me souffist largement. Et je tiens qu'il n'entendoit point que l'homme deustestre ancien, ains, comme il me semble, qu'il fust jeune, ayant autant de renommée en clergie et science qu'ung veil ; telle fut la lecçon, ce m'est advis.» Es mesmes jours que se

Nouvelle C. ijc)

faisoient ces argumentacions pour la partie de nostre belle damoiselle, et qu'elle quercit ung sage jeune homme pour luy refroider les entrailles , ung tressage jeune clerc arriva de son eur en la cité, qui venoit freschement de l'uni versité de Bouloigne la crasse , où il avoit esté plusieurs ans sans retourner. Tant avoit vacqué et donné son entente à l'estude, que en tout le pays n'y avoit clerc de plus grant renommée ; tous les magistratz et gouverneurs de lacitéluyassistoient continuellement, et avecques aultres gens que grans clercs ne se trouvoit. Il avoit de coustume depuis sa venue, et jamais ne failloit, d'aller chacun jour sur le marché, à l'ostel de la ville, et au lieu où le parlement se faisoit, pour plaider les causes de pluseurs, se rendoit ; or estoit sa droicte voie de son hostel au dit marché la rue où la maison de celé damoiselle estoit située et assise, et jamais ne povoit passer que par devant l'huys d'icelle maison , puis qu'il prenoit son chemin par la dicte rue. Il n'y avoit point passé cent foiz qu'il fut choisy et noté, et pleut trèsbien sa doulce manière et gravité à la damoiselle. Et combien qu'elle ne l'eust oncques veu exercer les faiz de clergie, loutesfoiz jugea elle tantost qu'il estoit trèsgrand clerc , mesmement qu'elle l'oyoit priser et renommer pour le plus sage de toute la cité. Auxquelz moyens elle le commença à désirer et ficha toute son amour en luy, disant qu'il seroit celuy, si à luy ne tenoit, qui luy feroit garder la lecçon de son mary; mais par quelle

façon elle luy pourroit monstrer son grand et ardent amour et ouvrir le secret désir de son courage , elle ne savoit , dont elle estoit trèsdesplaisante. Elle s'advisa neantmains que, pource que chacun jour ne falloit point de passer devant son huys, allant au marché, elle se mettroit au perron , parée le plus gentement qu'elle pourroit, affin que au passer, quand il gecteroit son regard sur sa beaulté, il la convoitast et requist de ce dont on ne luy feroit refus. Pluseurs fois la damoiselle se monstra ; combien que ce ne fust au paravant sa coustume, et jasoit ce que trèsplaisante fust et telle pour qui ung jeune courage devoit îantost estre esprins et alumé d'amours , toutesfoiz le sage clerc jamais ne l'apperceut , car il marchoit si gracieusement qu'il ne gectoit sa veue ne çà ne là. Et par ce moien la bonne damoiselle ne prou'^fita rien en la façon qu'elle avoit pourpensée et advisé. S'elle fut dolente et desplaisante, jà n'est mestier d'en faire enqueste, et plus pensoit à son clerc, et plus alumoit et esprenoit son feu. A fin de pièce, après ung tas d'ymaginacions que pour abréger je passe , conclut et détermina d'envoier sa petite meschinette devers luy. Si la hucha et commenda qu'elle s'en allast demander la maison d'un tel, c'est assavoir de ce grand clerc, et quand elle l'aroit trouvé, où qu'il fust, luy dist que le plus en haste qu'il pourroit venist à l'ostel d'une telle damoiselle, espouse d'un tel; et que s'il demandoit quelle chose il plairoit à la damoiselle, elle luy res-

Nouvelle C. 241

pondist que rien n'en savoit , mais tant seulement qu'elle lui avoit dit qu'il estoit grand nécessité qu'il venist. La fillette mist en sa mémoire les motz de sa charge, et se paitit pour quérir celuy qu'elle trouva ; ne demeura guères que l'en luy enseigna la maison où il mengeoit au disner, en une grande compaignie de ses amys et aultres gens de grant façon. Geste fillette entra ens , et en saluant la compaignie s'adressa au clerc qu'elle queroit; et oyans tous ceulx de la table , luy fist son message bien et sagement , ainsi que sa charge le portoit. Le bon seigneur, quicognoissoitde sa jeunesse le marchant dont la fillette luy parloit, et sa maison, mais ignorant qu'il fust marié ne qui fust sa femme, pensa tantost que, pour l'absence du ditmarchant, sa dicte femme le demandoit pour estre conseillée en aucune grosse cause, comme elle vouloir ; mais ne l'entendoit-il comme elle. Il respondit à la fillette: (( M'amye, allez dire à vostremaistresse que incontinent que nostre disner sera achevé , je iray vers elle. » La messagère fist la response telle qu'il failloit et qu'on luy avoit dit , et Dieu sçait s'elle fut joyeusement recueillie de la marchande , que pour sa grand joye et ardent désir qu'elle avoit de tenir son clerc en sa maison , trembloit et ne savoit tenir manière. Elle fist baloiz courre par tout, espandre la belle herbe vert partout en sa chambre, couvrir le lit et la couchette, desployer riches couvertes , tappiz et courtines , et se para et atourna des meilleurs atours et

cent Houv. U. 16

plus précieux qu'elle eust. En ce point l'attendit aucun petit de temps, qui luy sembla long à merveilles , pour le grant désir qu'elle avoit. Tant fut désiré et attendu qu'il vint ; et ainsi que elle l'appercevoit venir de loing, montoit et descendoit de sa chambre, aloit et venoit maintenant cy, maintenant là , tant estoit esmeue qu'il sembloit qu'elle fust ravye de son sens. En fm monta en sa chambre^ et illec prépara et ordonna les bagues et joyaulx qu'elle avoit attains et mis dehors pour festoier et recevoir son amoureux. Si fist demeurer en bas la fillette chambrière pour l'introduire et le mener où estoit sa maistresse. Quant il fut arrivé, la fillette le receut gracieusement, le mist ens et ferma l'huys > laissant tcuo ses serviteurs dehors, aux quelz il fut dit qu'ilz attendissent illec leur maistre. La damoiselle, oyant son amoureux estre arrivé , ne se peut tenir de venir en bas à l'encontre de luy, qu'elle salua doucement, le print par la main et le mena en la chambre qui luy estoit appareillée, et où il fut bien esbahy quand il s'i trcava, tant pour la diversité des paremens , belles et précieuses ordonnances qui y estoient, comme aussi pour la trèsgrande beauhé de celle qui le menoit. Si tost qu'il fut en la chambre entré, elle se seyt sur une scabelle , auprès de la couchette , puis le feist asseoir sur une aultre joignant d'elle, où ilz furent aucune espace tous deux sans mot dire, car chascun attendoit tousjours la parole de son compaignon, l'un en une manière, l'autre en l'autre : carie clerc, cui-

Nouvelle C. 243

dant que elle luy deust ouvrir quelque matière grosse et difficile , la vouloit laisser commencer; et elle, d'aultre costé, pensant qu'il fust si sage que, sans luy déclarer ne monstrer plus avant, il dust entendre pour quoy elle l'avoit mandé. Quand elle vit que manière ne faisoit pour parler, elle commença et dist : « Mon trèscher parfait amy et tressage homme, je vous diray présentement quoy et la cause qui m'a meue à vous mander. Je cuide que vous avez bonne cognoissance et familiarité avec mon mary; en Testât que vous me voyez icym'a il laissée et abandonnée pour mener ses marchandises es parties d'Alixandrie , ainsi qu'il a de long temps accoustumé. Avant son parlement me dist que quand il seroit absent , il se tenoit tout seur que ma nature me contraindroit à briser ma continence , et que par nécessité me conviendroit à converser avec homme. En bonne foy, je le repute ung trèssage homme, car de ce qu'il me sembloit adonc impossible advenir, j'en voy l'expérience véritable , car mon jeune eage , ma beaulté, mes tendres ans, ne pevent soulTrirque le temps despende et consume ainsi mes jours en vain ; ma nature aussi ne se pourroit contenter. Et affm que vous m'entendez bien à plain,mon sage et bien advisé mary, qui avoit regart à mon cas, quand il se partit, en plus grande diligence que moy mesmes, voyant que comme les jeunes et tendres fleurettes se seichent et amatissent quand aucun petit accident leur survient , et contre l'ordonnance

244 ^ES Cent Nouvelles nolvelles.

et inclinacion naturelle , par telle manière consideroit il ce qu'il m'estoit à advenir. Et voyant clèrement que semacomplexion et condicion n'estoient gouvernées selon l'exigence de leurs naturelz principes, guères ne luy pourroye durer, si me fist jurer et promettre que quand il adviendroit ainsi que ma nature me forceroit à rompre et briser mon entièreté , je eleusse ung homme sage et de haulte auctorité, qui couvert et subtil fust à garder nostre secret. Si est il que en toute la cité je n'ay sceu penser homme qui soit plus ydoine que vous , car vous estes jeune et sage. Or m'est il ad vis que ne me reffuserez pas ne rebouterez. Vous voiez quelle je suis , et si povez l'absence de mon bon mary supplier, car nul n'en sara parler ; le lieu , le temps , toute opportunité nous favorisent. « Le bon seigneur, prévenu et anticipé , fut tout esbahy en son courage, combien que semblant n'en feist. Il prit la main dextre à la damoiselle, et de joyeux viaire et plaisante chère dist ces parolles : <( Je doy bien donner et rendre grâces infinies à madame Fortune, qui aujourd'uy me donne tant d'eur et me fait percevoir le fruit du plus grand désir que je povoye au monde avoir; jamais infortuné ne me veil reputer ne clamer quand en elle treuve si large bonté. Je puis seurement dire que je suis aujourd'uy le plus eureux de tous les aultres, car quand je conçoy en moy, ma trèsbelle et doulce amye , comment ensemble passerons nos jeunes jours joyeusement sans que personne s'en puist

Nouvelle C. 245

donner garde , je sengloutiz de joye. Où est maintenant homme qui est plus amy de Fortune que moy ? Se ne fust une seule chose qui me donne ung petit et legier empeschementà mectre à excecucion ce dont la dilacion aigrement me poise et desplaist, je seroye le plus et mieulx fortuné de ce monde. » Quand la damoiselle oyt qu'il y avoit aulcun empeschement qui ne lui laissoit desployer ses armes , elle trèsdolente lui pria qu'il le declairast, pour y remédier s'elle povoit. « L'empeschement, dist il, n'est point si grand qu'en petit de temps n'en soie délivré; et, puis qu'il plaist à vostre doulceur le sçavoir, je le vous diray. Ou temps que j'estoie à l'estude à l'université de Boulongne la crasse, le peuple de la cité fut séduit et meu tellement que par mutemacque se leva encontre le seigneur; si fuz accusé avec les aultres, mes compaignons, d'avoir esté cause et moyen de la sedicion, pour quoy je fus mis en prison estroicte, ou quel lieu, quant je m'y trouvay, craignant perdre la vie, pource que je me sentoye innocent du cas, je me donnay et voué à Dieu, lui promettant que, s'il me delivroit des prisons et rendoit icy entre mes parens et amys, je jeusneroye pour l'amour de lui ung an entier, chascun jour au pain et à l'eaue, et durant ceste abstinence ne feroye péché de mon corps. Or ay je par son ayde fait la plus part de l'année, et ne m'en reste guères. Je vous prie et requier toutesfoiz, puis que vostre plaisir a esté moy élire pour vostre, que ne me changez pour

autre, et ne vous veille ennuyer le petit delay que je vous donneray pour paracomplir mon abstinence , qui sera bref faicte , et qui pieçà eust esté faicte se je me eusse ozé fyer en aultry qui m'en eust peu donner aide, car je suis quitte de chacune jeusne que ung autre feroit pour moy comme se je le faisoye. Et pource que je perçoy vostre grande amour et confiance que vous avez fiché en moy, je mettray, s'il vous plaist, la fiance en vous que jamais n'ay ozé mettre en frères ne amis que j'aye, doubtant que faulte ne me feissent touchant la jeusne; et vous prieray que m'aidez à jeusner une partie des jours qui restent à l'acomplissement de mon an, affin que plus bref je vous puisse secourir en la gracieuse requeste que m'avez faicte. M'amye doulce et entière, je n'ay mais que soixante jours, lesquelz, se c'est vostre plaisir, je partiray en deux parties. Vous en aurez l'une et moy l'aultre, par telle condicion que sans fraude me promettrez m'en acquitter justement; et quant ilz seront acomplis, nous passerons plaisamment noz jours. Doncques, si vous avez la volunté de moy aider en la manière que j'ay dessus dit, dictes le moy maintenant. « Il est à supposer que la grande et longue espace de temps ne luy pleut guères; mais, pource qu'elle estoit si doulcement requise et qu'elle desiroit le jeusne estre parfaict et fine, pensant aussi que trente jours n'aresteroient guères, elle promist de les faire et acomplir sans fraulde ne sans déception ne mal engin. Le bon seigneur, voyant qu'il avoit

Nouvelle C. 247

gaigné sa cause, print congié de la damoiselle, Suy disant que, puis que sa voie et chemyn esîoit, envenantde sa maison au marché, de passer devant son huys, illaviendroitsouvent visiter. Ainsi se partit ; et la belle dame commença le lendemain à faire son abstinence, en prenant règle et ordonnance que durant le temps de son jeune ne mengeroit son pain et son eaue jusques après soleil couché. Quand elle eut jeune trois jours, le sage clerc, ainsi qu'il alloit au marché à l'heure qu'il avoit acoustumé, vint veoir sa dame, à qui se devisa longuement; puis, au dire adieu, lui demanda si le jeune estoit encommencé; et elle respondit que oy. « Entretenez vous ainsi, dist il, et gardez la promesse que m'avez faicte. — Tout entièrement, dit elle; ne vous en doublez. » Il print congé et se partit, et elle, poursuyvant de jour en jour en son jeune, gardoit l'observance en la façon que promis l'avoit, tant estoit de loyale et bonne nature. Elle n'avoit pas jeune huit jours que sa chaleur naturelle commença fort à refroider, et tellement que force luy fut de changer habillemens, car les mieulx fourrés et empanés, qui ne servoient qu'en yver, vindrent servir au lieu des sangles et tendres qu'elle portoit avant l'abstinence entreprinse. Au quinziesme jour fut arrière visitée de son amoureux le clerc, qui la trouva si foible que à grand paine povoit elle aller parla maison; et la bonne simplette ne se savoit donner garde de la tromperie, tant s'estoit donnée à amours et mis son entente à perse-

vererà cel jeune, pourlejoyeux et plaisant delict qu'elle attendoit seurement avoir avec son grand clerc, lequel, quand à l'entrer en la maison la vit ainsi foible, luy dist : <* Quel viaire est ce là et comment marchez vous? Maintenant j'aperçoy que avez besoigné l'abstinence et comment. Ma trèsdoulce et seule amye, aiez ferme et constant courage ; nous avons aujourd'huy achevé la moitié de nostre jeusne. Si vostre nature est foible, vaincquez la par roiddeur et constance de cueur, et ne rompez vostre loyale promesse. )> Il l'ammonesta si doulcement qu'il luy fist prendre courage par telle façon qu'il luy sembloit bien que les aultres quinze jours qui restoient ne luy dureroient guères. Le xxve vint, auquel la simplette avoit perdue toute couleur et sembloit à demi morte, et ne luy estoit plus le désir si grand qu'il avoit esté. Il luy convint prendre le lict et y continuellement demourer, où elle se donna aucunement garde que son clerc luy faisoit faire l'abstinence pour chastier son desir charnel; si jugea que manière et façon de faire estoient sagement advisées, et ne povoient venir que d'homme bien sage. Toutesfoiz , ce ne la demeut point ne destourna qu'elle ne fust délibérée et arrestée d'entretenir sa promesse. Au penultime jour, elle envoya quérir son clerc, qui, quand il la vit couchée au lict, demanda si pour ung seul jour qui restoit avoit perdu courage; et elle, interrumpent sa parole, luy respondit : « Ha! mon bon amy, vous m'avez parfectement et de bonne

Nouvelle C. 249

amour amée, non pas deshonnestement, comme j'avoie présumé de vous amer; pour quoy je vous tien et tiendray, tant que Dieu me donnera vie, mon trèschier et trèssinguiier amy, qui avez gardé et moy aprins et enseigné à garder mon entière chasteté et ma chaste entièreté, l'onneur et la bonne renommée de moy, mon mary, mes parens et amys. Beneist soit mon cher espoux, de qui j'ay gardé et entretenu la leçon qui donne grand appaisement à mon cueur! Or çà, mon vray amy, je vous rends telles grâces et remercie comme je puis du grand honneur et bien que m'avez faiz, pour lesquelx je ne vous saroie rendre ne donner suffisantes grâces , non feroit mon mary, mes parens, ne tous mes amys.» Le bon et sage seigneur, voyant son entreprinse estre bien achevée, print congé de la bonne damoiselle , et doulcement l'amonnesta qu'il luy souvint desoremais de chastier sa nature par abstinence et toutes les foiz qu'elle s'en sentiroit aguillonnée, par le quel moien elle demoura entière jusques au retour de son mary, qui ne sceut rien de l'adventure , car elle luy cela; si fist le clerc pareillement.

Page 1