PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY
Iz estoient n'a guères une assemt^ blée de bons compaignons faisans bonne chère en la taverne , et buvant d'autant et d'autel. Et quand ilz eurent beu et mangé, et fait si bonne chère que jusques à loer Dieu et aussi uscjue ad hebreos la plus part;, et qu'ilz eurent compté et paie leur escot, les aucuns commencèrent à dire : « Comment nous serons festoyés de noz femmes, quand nous retournerons à l'ostel! Dieu scet que nous ne serons pas excommuniez : on parlera bien à noz barbes. — Nostre dame! dist l'un , je craing bien de m'y trouver. — Ainsi m'aist Dieu , dit l'autre , aussi fays je moy ; je suis tout seur d'oyr la passion. Pleust à Dieu que ma femme fust muette ! je buroye trop plus hardiment que je ne faiz. »
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Ainsi disoient trestous, fors l'un d'eulx qui estoit bon compaignon , qui leur alla dire : « Et comment, beaulx seigneurs , vous estes donc bien fort maleureux, qui avez chacun femme qui ainsi vous reprend d'aller à la taverne, et est tant mal contente que vous buvez ? Par ma foy, Dieu mercy, la mienne n'est pas telle ; car de boire que je face vous n'avez garde qu'elle en parle ; mesmes, qui plus est, si je buvoie dix, voire cent foiz le jour, si n'est ce pas assez à son gré ; bref, oncques je ne beu qu'elle n'eust voulu que j'eusse plus beu la moitié. Car quand je reviens de la taverne, elle me souhaitte tousjours le demourant du tonneau dedans le ventre , et le tonneau avecques; si n'esse pas signe que je boive assez à son gré ? » Quand ses compaignons oyrent ceste conclusion, ilz se prindrentà rire et loèrent beaucop son compte , et sur ce s'en allèrent tous, chacun à sa chacune. Nostre bon compaignon qui le compte avoit fait s'en vint à l'hostel, où il trouva Pou Paisible sa femme toute preste à tanser, qui de si loing qu'elle le vit commença la souffrance accoustumée ; et de fait , comme elle souloit , luy souhaitta le demourant du vin du tonneau dedans le ventre. « La vostre mercy , m'amye , dist il ; encores avez vous meilleure coustume que les aultres femmes de ceste ville : elles enragent de ce que leurs mariz boivent ne tant ne quant , et vous. Dieu le vous rende, vouldriez bien que je beusse tousjours ou une bonne foiz qui tousjours durast. — Je ne sçay, Cent Nouv. — II. 14
dit elle, que je vouldroie, sinon que je prie à Dieu que tant vous buvez ung jour que vous puissez crever. » Comme ilz se devisoient ainsi doulcement comme vous oez, le pot à la porée , qui sur le feu estoit, commence à s'enfuyr par dessus, pource que trop aspre feu avoit ; et le bon homme , voyant que sa femme n'y mettoit point la main, luy dist : (c Et ne veez vous , dame , ce pot qui s'en fuit.'' » Et elle, qui encores rappaisée n'estoit, luy respondit : « Sifaiz,sire, je le voy bien. — Or le haulsez donc , Dieu vous mecte en mal an! — Si feray je, dist elle, je le haulseray, je le mectz à xij. deniers. — Voire, dist il, dame , est ce la response ? Haulsez ce pot, de par Dieu ! — Et bien, dit elle, je le mectz à vij. sols; est ce assez hault? — Hen ! hen ! dist il, et par saint Jehan! ce marché ne se passera pas sans trois coups de baston. » Et il choisit ung gros baston et en descharge de toute sa force sur le doz de madamoiselle , en disant : « Ce marché vous demoure. » Et elle commence à cryer alarme , tant que les voisins s'i assemblèrent, qui demandèrent que c'estoit ; et le bon homme racompta Pystoire comme elle alloit , dont ilz rirent trèsbien de celle à qui le marché demoura.
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LA XCVIIIe NOUVELLE.
PAR l'acteur.
■S metes et marches de France avoit ^^^ ung riche et puissant chevalier, no- ^jM ble tant par l'ancienne noblesse de 'r^T^ ses prédécesseurs comme par propres nobles et vertueux faiz. De sa femme espousée avoit une seule fille , trèsbelle et trèsadressée pucelle, eagée de xvj. à xvij. ans ou environ. Ce bon et noble chevalier, voyant sa dicte fille avoir attaint à l'eage habile et ydoine pour estre allyée et conjoincte par mariage , eut trèsgrande volunîé de la donner à ung chevalier son voysin, trèsriche, non toutesfoiz noble de parentage comme de grosses richesses et puissances temporelles; avec ce aussi, eagé de Ix. à quatre vingts ans ou environ. Ce vouloir rongea tant autour de la teste du père dont j'ay parlé, que jamais ne cessa jusques ad ce que les allyances et promesses furent faictes entre luy et sa femme, mère de la dicte pucelle, et le dit chevalier, touchant le mariage de luy avec la dicte fille, qui des assemblées , promesses et traictiez ne savoir rien , et n'y pensoit aucunement. Assez prochain de l'ostel d'iceluy chevalier père de la pucelle, avoit ung aultre jeune chevalier vail-
iant et riche moyennement, non pas tant de beaucop comme l'autre ancien dont j'ay parlé, qui estoit trèsardent et fort embrasé de l'amour d'icelle pucelk. Et pareillement elle, pour la vertueuse et noble renommée de luy, en estoit trèsfort enlassée, et combien que à dangier parlassent l'un à l'autre, car le père s'en doubtoit et leur ostoit et rompoit les moyens et voies qu'il povoit , toutesfoiz si ne les povoit il forclorre de l'entière et trèsloyale amour dont leurs deux cueurs estoient mutuellement entreliez et embrasez. Et quand fortune leur favorisoit tant que ensemble les faisoit deviser, d'aultre chose ne tenoient leurs devises que de pourpenser et adviser le moien par lequel leur souverain désir pourroit estre accomply par légitime mariage. Or s'approucha le temps que icelle pucelle deut estre donnée à ce seigneur ancien, et le marché et traictié luy fut par son père descouvert et assigné le jour qu'elle devoit espouser, dont ne fut pas pou courroussée; mais elle se pensa qu'elle y mectroit remède. Elle envoya vers son trèschier amy le jeune chevalier, et luy manda qu'il venist celéement le plus qu'il pourroit. Et quand il fut venu , elle luy compta les allyances faictes d'elle et de l'autre ancien chevalier, demandant sur ce conseil de tout rompre ; car d'autre que de luy ne vouloit estre espouse. Le chevalier luy respondit : « M'amye trèschère , puisque vostre bonté se veult tant humilier que de moy offrir ce que je n'oseroie requérir sans trèsgrand vergoigne, je
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vous remercie; et, si vous voulez persévérer en ceste bonne volunté, je sçay que nous devons faire. Nous prandrons et assignerons ung jour en ceste ville bien acompaigné de mes amys et serviteurs, et à certaine heure vous rendrez en quelque lieu que me direz maintenant oij je vous troveray seule. Vous monterez sur mon cheval et vous mainray en mon chasteau; et puis, si nous povons appaiser monseigneur vostre père et ma dame vostre mère, nous procéderons à la consummacion de noz promesses. » La pucelle dist que c'estoit bien advisé, et qu'elle savoit comment s'i povoit convenablement conduire. Si luy dist que tel jour et telle heure venist en tel lieu où il la trouveroit, et puis feroit tout bien ainsi qu'il avoit advisé. Le jour de l'assignacion vint : si comparut ce bon jeune chevalier au lieu où l'on luy avoit dit , et où il trouva sa dame, qui monta derrière luy sur son cheval, puis picquèrent fort tant qu'ilz eurent éloigné la place. Quand ilz se trouvèrent aucun petit éloignez , ce bon chevalier, craignant qu'il ne traveillast sa trèschière amye , rompit son legier pas et fist espandre tous ses gens par divers chemins pour veoir se quelque ung les suyvoit, et chevauchoit à travers champs sans tenir voies ne sentiers le plus doulcement et debonnairement qu'il povoit , et chargea à ses gens qu'ilz se trouvassent ensemble tous à ung gros village qu'il leur nomma, où il avoit intencion de repaistre. Ce village estoit assez estrangé de la voye commune des chevau-
cheurs et chemineurs; et tant chevauchèrent les dits amans qu'ilz vindrent seuletz au dit village, où la feste générale se faisoit, à laquelle y avoit gens de toutes sortes et grand foison. Ilz entrèrent en la meilleur taverne de tout le lieu , et incontinent demandèrent à boire et à menger, car il estoit tard après disner, et la pucelle estait trèsfort traveillée. Hz firent faire bon feu et trèsbien appoincter à menger pour les gens du dit chevalier, qui n'estoient encores venuz. Guères n'eurent esté en leur hostellerie que veezcy venir quatre gros charruyers ou bouviers plus villains encores , et entrèrent baudement en cest hostel, demandans rigoreusement où estoit la ribauldelle que ung ruffien naguères avoit amenée derrière luy sur ung cheval, et qu'il failloit qu'ilz bussent avec elle et à leur tour la gou- • j verner. L'oste, qui estoit homme bien co- •] gnoissant le dit chevalier, bien sachant que ainsi n'estoit que les ribauldz disoient, leur respondit gracieusement que telle n'estoit elle qu'ilz cuidoient. « Par cy, par là, dirent ilz, si vous ne la nous livrés incontinent , nous abattrons les huys et l'enmerrons par force et malgré vous deus. » Quand le bon hoste entendit et cogneut leur rigueur, et que sa doulce parolle ne luy prouffitoit point, il leur nomma le nom du chevalier, lequel estoit trèsrenommé es marches, mais pou cogneu des gens, à l'occasion que tousjours avoit esté hors du pais, acquérant honneur et renommée glorieuse es guerres et voyages loingtains. Leur dist aussi
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que la femme estoit une jeune pucelle parente au dit chevalier, laquelle estoit née et yssue de grand maison et noble parentage. « Helas! messeigneurs, vous povez, dist il, sans dangier de vous ne d'aultruy, estaindre et passer voz chaleurs desordonnées avecques plusieurs aultres qui, à l'occasion de la feste de ce village, sont venues et arrivées, et pour aultre chose non que pour vous et voz semblables. Pour Dieu, laissez en paix ceste noble fille, et mettez devant voz yeulx les grands dangiers où vous boutez, et ne soiez jà si presumptueux de cuider que le chevalier la vous laisse mener sans la défendre. Pensez, pensez voz vouloirs desraisonnables et le grand mal que vous voulez commectre à petite occasion. — Cessez vostre sermon , dirent les loudiers, tous alumez du feu de concupiscence charnelle , et donnez nous voye que la puissions avoir; aultrement vous ferons honte et blasme, car en publicque ycy nous l'amerrons, et chacun de nous quatre en fera son bon plaisir, n Les parolles fmées, le bon hoste monta en la chambre où le chevalier et la bonne pucelle estoient, puis hucha à part le chevalier, à qui il compta la volunté des quatre villains enragez, lequel, quand il eut tout bien et constamment entendu sans estre guères troublé, descendit, garny de son espée, parler aux quatre ribaulx, leur demandant trèsdoulcement quelle chose il leur plaisoit. Et ainsi, rudes et malsades qu'ilz estoient, respondirent qu'ilz vouloient avoir la ribauldelle qu'il tenoit fermée
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en sa chambre, et que, si doulcement ne leur bailloit, ilz luy tolliroient et raviroient à son grand dommage. « Beaulx seigneurs, dist le chevalier, si vous me cognoissiez bien, vous ne me tiendriez pour tel qui maine par les champs les femmes telles que vous nommez ceste ; oncques ne feiz telle folie , la Dieu mercy ; et quand la volunté me seroit telle , que Dieu ne veille! jamais je ne le feroye es marches dont je suis et tous les miens. Ma noblesse et la netteté de mon courage ne pourroient souffrir que ainsi me gouvernasse. Ceste femme est une jeune pucelle, ma cousine prochaine, yssue de noble maison; et je vois pour esbatre et passer temps doulcement, la menant avec moy, acompaigné de mes gens, lesquelx, jasoit qu'ilzne soient cy presens, toutesfois viendront ilz tantost, et je les attens; et ne soiez jà si abusez en voz courages que je me repute si lasche que je la laisse villanner ne souffrir luy faire injure tant ne quant, mais la defendray aussi avant et aussi longuement que la vigueur de mon corps pourra durer et jusques à la mort. » Avant que le chevalier eust fine sa parolle, les villains plastriers luy entrerompirent en nyant premier qu'il fust celuy qu'il avoit nommé , pource qu'il estoit seul , et le dit chevalier ne chevauchoit jamais que en grand compaignie de gens. Pour quoy luy conseillèrent qu'il baillast la dicte femme, s'il estoit sage, ou aultrement luy tolliroient par force, quelque chose qui s'en puist ensuyr. Helas ! quand le vaillant et courageux cheva-
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lier perceut que doulceur n'avoit point lieu en ses responces, et que rigueur et haulteur occupoient la place , il se ferma en son courage, et résolut que les villains n'aroient jà la joissance de la pucelle, ou il y mourroit en la defendant. Pour faire fm , l'un de ces quatre s'avança de ferir de son baston à l'huis de la chambre , et les aultres le suyrent, qui furent vaillamment reboutez du chevalier. Et ainsi se commença la bataille, qui dura assez longuement. Combien que les deux parties fussent dispareilles, ce bon chevalier vaincquit et rebouta les quatre ribaulx, et, ainsi qu'il les poursuyvoit chassant pour en estre au dessus, l'un d'iceulx, qui avoit ung glaive, se vira subit et le darda en l'estomac du chevalier et le percha de part en part, du quel cop incontinent cheut tout mort, dont ilz furent trèsjoieux. Ce fait, l'oste fut par eulx contraint de l'enfouir et mettre en terre ou au jardin de l'ostel, sans esclandre ne noise; aultrement ilz le menassoient tuer. Quand le chevalier fut mort, ilz vindrent hurter à la chambre oij estoit la pucelle, à qui desplaisoit moult que son amoureux tant demouroit, et boutèrent l'huis oultre. Et si tost qu'elle vit les bourgois entrer, elle jugea tantost que le chevalier estoit mort, disant : « Helas ! où est ma garde ? où est mon seul refuge ? Qu'est il devenu .? Dont vient que ainsi me laisse seullette? » Les ribaulx, voyans qu'elle estoit ainsi troublée, la cuidèrent faulsement décevoir par doulces parolles, en disant que le chevalier estoit en une mai-
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son, et qu'il luy mandoit qu'elle y allast avec eulx, et que plus seurement s'i pourroit garder; mais riens n'en voult croire, car le cueur tousjours luy jugeoit qu'ilz l'avoient tué et murdry. Si commença à soy dementer et crier plus amèrement que devant. <( Qu'est ce cy, dirent ilz, que tu nous faiz estrange manière .^ Guides tu que nous ne te cognoissions? Si tu as suspeçon sur ton ruffien qu'il ne soit mort, tu n'es pas abusée : nous en avons délivré le pais. Pour quoy soies toute asseurée que nous quatre arons chacun ta compaignie. » Et, à ces motz, l'un d'eulx s'avance, qui la prent le plus rudement du monde, disant qu'il aura sa compaignie avant qu'elle luy eschappe, veille ne daigne. Quand la pouvre pucelle se voit ainsi efforcée , et que la doulceur de son langage ne luy portoit point de prouffit, leur dist : « Helas! messeigneurs, puis que vostre mauvaise volunté est ainsi tournée, et que humble prière ne la peut adoulcir ne ploier, au mains aiez en vous ceste honesteté que , puis qu'il fault que à vous je soie abandonnée, ce soit premièrement à l'un sans la présence de l'autre. » Hz luy accordèrent, jasoit ce que trèsenvys, et puis luy firent choisir pour eslire celuy d'eulx quatre qui devoit demourer avec elle. L'un d'eulx, lequel elle cuidoit estre le plus begnin et doulx de tous, elle eleut; mais de tous estoit il le pire. La chambre fut fermée, et tantost après la bonne pucelle se gecta aux piez du ribaulx, en luy faisant pluseurs piteuses remonstrances, luy priant qu'il eust
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pitié d'elle. Mais tousjours persévérant en malignité, dist qu'il feroit sa volunté d'elle. Quand elle le vit si dur et obstiné, et que sa prière trèshumble ne vouloit exaulser, luy dist : « Or çà, puis qu'il convient qu'il soit, je suis contente; mais je vous supply que cloiez les fenestres, affm que nous soyons plus secrètement. » Il l'accorda bien envys, et, tantdiz qu'il les cloyoit, la pucelle sacqa ung petit Cousteau qu'elle avoit pendu à sa cincture, se trencha la gorge et rendit l'ame. Et quand le ribauld la vit couchée à terre morte, il s'en fuyt avecques ses compaignons. Et est à supposer qu'ilz ont esté puniz selon l'exigence du cas piteux. Ainsi fmèrent leurs jours les deux loyaux amoureux tantost l'un après l'autre, sans percevoir rien du joieux plaisir où ilz cuidoient ensemble vivre et durer tout leur temps.
LA XCIXe NOUVELLE.
PAR l'acteur.
'il voiisplaist, vous orrez, avant qu'il soit plus tard, tout à ceste heure ma petite râtelée et compte abrégé d'un vaillant evesque d'Espaigne, qui pour aucuns afferes du roy de Castille, son maistre, ou temps de ceste histoire, s'en alloit en court de Romme. Ce vaillant prélat.
dont j'enîens fournir ceste derreniere nouvelle, vint ung soir en une petite villette de Lombardie; et luy estant arrivé par ung vendredy assez de bonne heure, vers le soir, ordonna son maistre d'ostel le faire souper de bonne heure, et le tenir le plus aise que faire ce pourroit, de ce dont on pourroit recouvrer en la ville ; car la mercy Dieu, quoyqu'il fust et gros et gras, et ne se donnoit de traveil que bien à point, si n'en jeunoit il journée. Son maistre d'ostel, pour luy obéir, s'en alla au marché , et par toutes les poissonneries de la ville pour trouver du poisson. Mais pour faire le compte bref, il n'en peut oncques recouvrer d'un seul lopin, quelque diligence que luy et son hoste en sceussent faire. D'adventure, eulx s'en retournans à l'ostel sans poisson, trouvèrent ung bon homme des champs qui avoit deux bonnes perdriz et ne demandoit que marchant. Si s'en pensa le maistre d'ostel que s'il en povoit avoir bon compte, elles ne luy eschapperoient pas, et que bonnes seroient pour dimenche, et que son maistre en feroit grand feste. Il les acheta et en eut bon pris. Il vint vers son maistre ses deux perdriz en sa main, toutes vives, grasses, et bien refaictes, et luy compta l'eclipse de poisson qui estoit en la ville, dont il n'estoit pas trop joyeulx. Et luy, dist : « Et que pourrons nous soupper.'' — Monseigneur, respondit il, je vous feray faire des oeufs en plus de cent mille manières; vous aurez aussi des pommes et des poires, Nostre hoste a aussi de bon fro-
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mage et bien gras : nous vous tiendrons bien aise. Ayez pacience pour meshuy, ung soupper est tantost passé; vous serez demain plus aise, si Dieu p!;iist. Nous yrons en la ville, qui est trop mieulx empoissonnée que ceste cy ; et Dimenche vous ne povez faillir d'estre bien disné, car veezcy deux perdriz que j'ay pourveues , qui sont à bon escient bonnes et bien nourries. » Ce maistre evesque se fist bailler ces perdriz, et les trouva telles qu'elles estoient bonnes à bon escient ; si se pensa qu'elles tiendroient à soupper la place du poisson qu'il cuidoit avoir, dont il n'avoit point ; car il n'en peut oncques trouver. Si les fist tuer bien en haste, plumer, larder et mettre en broche. Lors le maistre d'oste!, voyant qu'il les vouloit rostir, fut esbahy et dist à son maistre : « Monseigneur, elles sont bonnes tuées, mais les rostir maintenant pour le Dimanche, il ne me semble pas bon. >» Ledit maistre d'ostel perdoit son temps, car, quelque chose qu'il sceut remonstrer, si ne la voulut il croire : elles furent mises en broche et rosties. Le bon prélat estoit la plus part du temps qu'elles mirent à cuire tousjours présent, dont son maistre d'ostel ne se sçavoit assez esbahir, et ne savoit pas bien l'appétit desordonné de son maistre qu'il eust à ceste heure de dévorer ces perdrix , ainçois cuidoit qu'il le fist pour Dimenche les avoir plus prestes au disner. Lors les fist ainsi habiller, et quand elles furent prestes et rosties, la table couverte et le vin aporté, oeufz en diverses
façons habillez et mis à point, si s'assit le prélat, et le benedicLte dit, demanda les perdris avec de la moustarde. Son maistre d'ostel, désirant savoir que son maistre vouloit faire de ces perdriz , si les luy mist devant luy toutes venantes de la broche, rendantes une fumée aromaticque assez pour faire venir l'eaue à la bouche d'ung friant. Et bon evesque d'assaillir ces perdrix et desmembrer d'entrée la meilleure qui y fust; et commence à trencher et menger, car tant avoit haste, que oncques ne donna loisir à son escuier qui devant luy tranchoit qu'il eust mis son pain ne ses cousteaux à point. Quand ce maistre d'ostel vit son maistre s'attraper à ces perdris, il fust bien esbahy et ne se peut taire ne tenir de luy dire : « Ha, monseigneur, que faictes vous.^ Estes vous Juif ou Sarrazin, qui ne gardez aultrement le vendredy ^ Par ma foy, je me donne grand merveille de vostre faict. — Tais toy, tais toy, dist le bon prélat, qui avoit toutes les mains grasses et la barbe aussi de ces perdris ; tu es beste, et ne sçais que tu dis. Je ne fays point de mal. Tu sçais etcongnois bien que par parolles moy et tous les aultres prestres faisons d'une hostie, qui n'est que de bled et d'eaue, le précieux corps de Jhesu-Crist ; et ne puis je donc pas, par plus forte raison, moy qui tant ay veu de choses en court de Romme, et en tant de divers lieux , savoir par paroles faire convertir ces perdriz, qui est chair, en poisson, jasoit ce qu'elles retiennent la forme de perdriz ^ Si fais,
Nouvelle C. 22}
dya ; maintes journées sont passées que j'en scay bien la pratique. Elles ne furent pas si tost mises ^la broche que, par les parolles que je sçay, je les charmé tellement que en substance de poisson se convertirent ; et en pourriez trestous qui estes icy menger, comme moy, sans péché. Mais pour l'ymagination que vous en pouriez prendre , elles ne vous feroient jà bien ; si en feray tout seul le meschief. » Le maistre d'ostel et tous les autres de ses gens commencèrent à rire, et firent semblant de adjouster foy à la bourde de leur maistre, trop subtilement fardée et colorée ; et en tindrent depuis manière du bien de luy, et aussy maintesfoiz en divers lieux joyeusement le racomptèrent.
LA Ce ET DERRENIÈRE NOUVELLE.