‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 9 sur 34 · PAR PHILIFE DE LOAN · texte numérisé non relu

PAR PHILIFE DE LOAN

rj a guères que j'estoie à Samt-Omer ^ avec ung grand tas de gentilz com-

paignons, tant de céens comme de Bouloigne et d'ailleurs, et après le jeu de paulme nous allasmes soupper en l'os-

tel d'un tavernier qui est homme de bien et beaucop joyeux; et a une irèsbelle femme, et en grand point , dont il a un trèsbeau filz, environ de l'eage de six à sept ans. Comme nous estions tous assis au soupper, le tavernier, sa femme, et leur filz d'emprès elle, avecques nous, les aucuns commencèrent à deviser, les aultres à chanter, et faisions la plus grand chère de jamais; et nostre hoste, pour l'amour de nous, ne s'i faindoit pas. Or avoit esté sa femme ce jour aux estuves , et son petit filz avecques elle. Si bien s'advisa nostre hoste , pour faire rire la compaignie , qu'il demanderoit à son filz de Testât et gouvernement de celles qui estoient aux estuves avecques sa mère. Si luy va dire : « Vien çà, mon filz ; par ta foy, dy moy laquelle de toutes celles qui estoient aux estuves avecques ta mère avoit le plus beau con et le plus gros. » L'enfant, qui se oyoit questionner devant sa mère , qu'il craindoit comme enfans font de coustume, vers elle regardoit et ne disoit mot. Et le père, qui n'avoit pas aprins de le veoir si muet , luy dist de rechef : « Or me dy, mon filz , qui avoit le plus gros con ? dy hardiment. — Je ne sçay, mon père, dit l'enfant, toujours virant le regart vers sa mère. — Et par dieu , tu as menty , ce dist son père; or le me dy, je le veil savoir. — Je n'oseroye, dit l'enfant, pour ma mère; elle me batteroit. — Non fera, non, dit le père, tu n'as garde, je t'asseure. « Et nostre hostesse sa mère , non pensant que son fils deust

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dire ce qu'il dist, luy dit : « Dy, dy hardiment ce que ton père te demande. — Vous me batteriez, dit il. — Non feray, non. » Et le père, qui vit que son filz eut congé de souldre sa question, luy demanda de rechef: « Or ça, mon filz , par ta foy, as tu bien regardé tous les cons de cesfemmes qui estoient aux estuves ? — Saint Jehan, oy, mon père. — Et y en avoit il largement ? dy, ne mens point. — Je n'en vy oncques tant : ce sembloit une droicte garenne de cons. — Or çà , dy nous maintenant qui avoit le plus bel et le plus gros. — Vrayment, ce dist l'enfant, ma mère avoit tout le plus bel et le plus gros, mais il avoit un si grand nez. — Si grand nez ^ dit le père : va, va, tu es bon filz. » Et nous commenceasmes tous à rire et à boire d'autant, et parler de cest enfant qui caquetoit si bien. Mais sa mère n'en savoit sa contenance , tant estoit honteuse , pource que son filz avoit parlé du nez; et croy bien depuis il en fut trèsbien torché, car il avoit encusé le secret de l'escole. Nostre hoste fist du bon compaignon ; mais il se repentit assez depuis d'avoir fait la question , dont la solucion le fist rougir. C'est tout pour le présent.

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PAR PHILIPE de LOAN.

res a trois ans ou environ que une assez bonne adventure advint à ung chaperon fourré de parlement de Paris. Et affin qu'il en soit mémoire, j'en fourniray ceste nouvelle , non pas que je veille toutesfoiz dire que tous les chaperons fourrez ne soient bons et véritables; mais car il y eut non pas ung peu de desloyaulté en cestuy cy, mais largement, qui est chose estrange et non accoustumée, comme chacun scet. Or, pour venir au fait, ce chaperon fourré, en lieu de dire ce seigneur de parlement, devint amoureux à Paris de là femme d'un cordoannier qui estoit belle et gente, et enlangagée à l'advenant et selon le terrouer. Ce maistre chaperon fourré fist tant, par moyens d'argent et aultrement , qu'il parla à la belle cordoannière dessoubz sa robe et à part, et s'il avoit d'elle esté bien amoureux avant la joissance , encores en fut il trop plus féru depuis , dont elle se parcevoit et donnoit trèsbien garde, s'en tenoit trop plus fière, et se faisoit acheter. Luy estant en ceste rage, pour mandement , prière , promesse , don , ne requeste qu'il sceust faire , elle s'appensa de non plus

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comparoir, affin encores de luy rengreger et plus accroistre sa matadie. El veezcy nostre chaperon fourré qui envoyé ses ambaxadeurs devers sa dame la cordoannière ; mais c'est pour néant, elle n'y viendroit pour morir. Finalement, pour abréger, affm qu'elle voulsist venir vers luy comme aultresfoiz , il luy promist en la présence de trois ou de iiij qui estoientde son conseil quant à telles besoignes, qu'il la prendroit à femme si son mary terminoit vie par mort. Quand elle eut ceste promesse , elle se laissa ferrer et vint, comme elle souloit, au lever et aux aultres heures qu'elle povoit eschapper , devers le chaperon fourré, qui n'estoit pas mains féru que l'autre jadiz d'amours. Et elle, sentant son mary desjà vieil et ancien, et ayant la promesse desusdicte, se reputoit desjà comme sa femme. Pou de temps après, la mort trèsdesirée de ce cordoannier fut sceue et publiée; et bonne cordoannière se vient bouter de plain sault en l'ostel du chaperon fourré, qui la receut joyeusement , promist aussi de rechef qu'il la prendroit à femme. Or sont maintenant ensemble ces deux bonnes gens, le chaperon fourré et sa dame la cordoannière. Mais, comme souvent chose eue en dangier est trop plus cher tenue que celle qu'on a à bandon , ainsi advint ycy ; car nostre chaperon fourré se commença à ennuyer et lasser de la cordoannière, et soy refroider de l'amour d'elle. Et elle le pressoit tousjours de paraccomplir le mariage dont il avoitfait la promesse, mais il luy dist : « M'a-

mye, par ma foy, je ne me puis jamais marier, car je suis homme d'église et tiens bénéfices telz et telz , comme vous savez ; la promesse que je vous faiz jadis est nulle, et ce que j'en feis lors estoit pour la grand amour que je vous portoye, espérant aussi par ce moyen vous attraire plus legièrement. « Elle, cuidant qu'il fust lyé à l'église, et soy voyant aussi bien maistresse de léens que s'elle fust sa femme espousée , ne parla plus de ce mariage et alla son chemin accoustumé. Mais nostre chaperon fourré fist tant par belles paroUes et pluseurs remonstrances , qu'elle fut contente de se partir de luy et espouser ung barbier, leur voisin , auquel il donna iij c. escuz d'or contens ; et Dieu scet s'elle partit bien baguée. Or, vous devez savoir que nostre chaperon fourré ne fist pas legièrement ceste despartie ne ce mariage , et n'en fust point venu à bout si n'eust esté qu'il disoit à sa dame qu'il vouloitdoresenavant servir Dieu et vivre de ces bénéfices et soy du tout rendre à l'église. Or fist il tout le contraire, quand il se vit desarmé d'elle et allyée au barbier ; car il fist secrètement traicter, environ ung an après , pour avoir en mariage la fille d'un notable et riche bourgois de Paris. Et fut la chose faicte et passée , et fut jour prins et assigné pour les nopces; disposa aussi de ses bénéfices, qui ne sont que à simple tonsure. Ces choses sceues aval Paris et venues à la cognoissance de la cordoannière, maintenant barbière, créez qu'elle fut bien esbahie : « Voire,

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dist elle, le traistre, m'a il en ce point deceue ? il m'a laissée soubz umbre d'aller servir Dieu et m'a baillée à ung aultre. El par nostre Dame de elery, la chose ne demourra pas ainsi. » Non fist elle , car elle fist comparoir nostre chaperon fourré devant l'evesque, et illec son procureur remonstra bien et gentement sa cause , disant comment le chaperon fourré avoit promis à la cordoannière, en présence de pluseurs, que si son mary mouroit qu'il la prendroit à femme. Son mari mort, il l'a tousjours tenue jusques environ à ung an qu'il l'a baillée à ung barbier. Pour abréger, les tesmoings ouy, et la chose bien debatue , l'evesque adnichilla et jugea estre nul ledit mariage de ladicte cordoannière au barbier, et enjoindit et commenda au chaperon fourré qu'il la prinst comme sa femme ; car elle estoit sienne, et de droit, puisqu'il avoit eu compaignie charnelle avecques elle après la promesse dessus dicte. Ainsi fut nostre chaperon fourré ramené des meures ; il faillit d'avoir la belle fille du bourgois , et si perdit ses iij c. escus d'or que le barbier eut , et si luy maintint sa femme plus d'un an. Et s'il estoit bien mal content d'avoir sa cordoannière , le barbier estoit aussi joyeux d'en estre despesché. En la façon qu'avez oy s'est depuis naguères gouverné l'un des chaperons fourré du parlement de Paris.

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par messire chrestian de dygoyne, chevalier.

«jg^"'^^! n'est pas chose pou acoustumée pM fl^ ne de nouvel mise sus que femmes vj:^ ^j ont fait leurs mariz jaloux, voire, w^âî^âi^par Dieu, et coux aussi. Si advint naguères, en la ville d'Envers, ce propos, que une femme mariée, qui n'estoit pas des plus seures du monde, fut requise d'un tresgentil compaignon de faire la chose que savez. Et elle , comme courtoise et telle qu'elle estoit , ne refusa pas le service qu'on luy presentoit , mais debonnairement se laissa ferrer, et maintint ceste vie assez et longuement. En la parfm, comme fortune voult, qui ennemye et desplaisante estoit de leur bonne chevance, fisttant que le mary trouva la brigade en présent meffait, dont en y eut de bien esbahiz. Ne sçay toutesfoiz lequel, ou l'amant, ou l'amye, ou le mary; toutesfoiz, l'amant, à l'aide d'une bonne espée à deux mains dont il estoit saisy, se sauva sans nul mal avoir, et ne fut de ame poursuy. Or demourèrent le mary et la femme ; de quoy leurs propos furent, il se peut assez penser. Après toutesfoiz aucunes parolles dictes, et d'un costé et d'aultre, le mary, pensant ensoy mesmes, puis qu'elle avoit

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encommencé à faire la folye, que fort seroit de l'en retirer, et quand plus elle n'en feroit, si estoit tel le cas, que, venu à la cognoissance du monde , il en estoit noté comme deshonnoré; consydera aussi de la batre ou injurier de parolles que c'estoit peine perdue; si s'advisa à chef de pièce qu'il la chassera paistre ensus de luy, et ne sera jamais d'elle ordoyée sa maison au mains qu'il puisse. Si dist à sa femme assez doulcement : « Or cà , je voy bien que vous ne m'estes pas telle que vous deussiez estre par raison ; toutesvoies, espérant que jamais ne vous adviendra , de ce qui est fait ne soit il plus parlé ; mais devisons d'un aultre. J'ay ung affaire qui me touche beaucop, et à vous aussi; si vous fault engager tous nez joyaulx , et si vous avez quelque minot d'argent à part , il le vous fault mettre avant ; car le cas le requiert. — Par ma foy, dit la gouge, je le feray voluntiers et de bon cueur ; mais que vous me pardonnez vostre maltalent. — N'en parlez plus, dit il, nen plus que moy.» Elle, cuidant estre absolue et avoir remission de tous ses péchez , pour complaire à son mary, après la noise dessus dicte, bailla ce qu'elle avoit d'argent, ses verges, ses tixus , aucunes bourses estoffées bien richement, ung grand tas de couvrechefs bien fins , pluseurs pennes entières et de tresbonne valeur ; bref, tout ce qu'elle avoit , et que son mary voulut demander, elle luy bailla pour en faire son bon plaisir. « En dya , dist il , encores n'ay je pas assez. » Quand il eut tout jusques à la robe et

la cotte simple qu'elle avoit sur elle, « Il me fault avoir ceste robe , dit il. — Voire , dit-elle, et je n'ay aultre chose à vestir ; voulez vous que je voise toute nue ^ — Force est , dit il , que vous la me baillez, et la cotte simple aussi, et vous avancez; car, soit par amours ou par force, il la me fault avoir. » Elle, voyant que la force n'estoit pas sienne , se desarma de sa robe et de sa cotte simple , et demoura en chemise : « Tenez , dit elle , fays je bien ce qu'il vous plaist.f" — Vous ne l'avez pas tousjours fait, dit il ; si à ceste heure vous m'obeissez. Dieu scet si c'est de bon cueur; mais laissons cela, parlons d'ung aultre. Quand je vous prins à mariage à la maie heure , vous ne apportastes guères avecques vous , et encore le tant peu que ce fut, si l'avez vous et forfait et confisqué ; il n'est jà mestier que je vous redye vostre gouvernement : vous sçavez mieulx quelle vous estes que nul aultre; et pour telle que vous estes à ceste heure , je vous baille le grand congé et vous dy le grand adieu; veezla l'huys, prenez garin, et si vous faictes que sage , ne vous trouvez jamais devant moy. » La pouvre gouge, plus esbahie que jamais, n'osa plus demourer après ces horribles parolles, après cest horrible ban, ains se partit et s'en vint rendre, ce croy je, à l'ostel de son amy par amours , pour ceste première nuyt, et fist mettre sus beaucop d'ambaxadeurs pour ravoir ses bagues et habillemens de corps; mais ce fut pour néant, car son mary, obstiné et endurcy en son pro-

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pos, n'en voult oncques oyr parler, et encores mains de la reprendre ; si en fut il beaucop pressé, tant des amis de son costé comme de ceulx de la femme ; si fut sa bonne femme contrainte de gaigner au mieulx qu'elle peut des aultres habillemens , et en lieu de mary user d'amy, attendant le rappaisement de son dit mary, qui à l'heure de ce compte estoit encores mal content de sa dicte femme , et aucunement ne la vouloit veoir.

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