‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 10 sur 34 · PAR MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR

1 n'est pas seullement cogneu de ceulx de la ville de Gand , où le cas que j'ay à vous descripre n'a pas long temps advint, mais de la plus part de ceulx de Flandres, et de vous qui estes cy presens, que à la bataille qui fut entre le roy de Honagrie et monseigneur le duc Jehan, que Dieu absoille, d'une part, et le grand Turc en son pais de Turquie d'aultre, plusieurs chevaliers et escuiers françois, tlamens, alemans et picards furent prisonniers, dont les aucuns furent mors et exécutez, présent le dit Turc , les aultres en chartre à perpétuité , les aultres condemnez à estre et faire office d'esclave , du nombre des quelx fut ung gentil chevalier du dit pais de Flandres, nommé Cent Nouv. — 11. 7

messire Clayz Utenhoven. Et par pluseurs ans exercea ledit office, qui ne luy estoit pas petit labeur, mais martire intollerable , attendu les délices oii il avoit esté nourry et l'estat dont il estoit. Or devez vous savoir qu'il estoit marié pardeçà à Gand , et avoit espousé une trèsbelle et bonne dame qui de tout son cueur l'amoit et tenoit cher, laquelle prioit Dieu journellement que bref le peust ravoir et reveoir par deçà, si encores il estoit vif; s'il estoit mort, que par sa grâce luy voulsistses péchez pardonner et le mettre au nombre des glorieux martirs qui pour le reboutement des infidèles et l'exaltacion de sa saincte foy catholicque se sont voluntairement offers et habandonnez à la mort temporelle. Geste bonne dame, qui riche, belle et bonne estoit , et de grans amys continuellement pressée estoit et assaillye de ces amys qu'elle se voulsist remarier; lesquelx disoient et asseurement afïermoyent que son mary estoit mort, et que s'il fust vif il fut retourné comme les aultres ; s'il fust aussi prisonnier, on eust eu nouvelle de luy pour faire sa finance. Quelque chose qu'on dist à ceste bonne dame , ne raison qu'on luy sceust amener de apparence en cestuy fait, elle ne vouloit condescendre à ce mariage , et au mieulx qu'elle savoit s'en excusoit. Mais que luy valut ceste e.xcusance , certes pou ou rien ; car elle fut ad ce menée de ses parens et amys qu'elle fut contente d'obéir. Mais Dieu scet que ce ne fut pas à pou de regret , et estoient environ neuf ans passez qu'elle estoit

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privée de la présence de son bon et loyal mary, lequel elle reputoit pieça mort ; et si faisoient la plus part, et presque tous ceulx qui le cognoissoient. Mais Dieu , qui ses serviteurs et champions garde et préserve , l'avoit aultrement disposé ; car encores vivoit , faisant son ennuyeux office d'esclave. Pour rentrer en matère , ceste bonne dame fut mariée à ung aultre chevalier, et fut environ demi an en sa compaignie, sans aultres nouvelles oyr de son bon mary que les précédentes , c'est asavoir qu'il étoit mort. D'adventure , comme Dieu le voult, ce bon et loyal chevalier messire Clays estant encore en Turquie à l'heure que madame sa femme s'est ailleurs allyée , faisant le beau mestier d'esclave , fist tant par le moien d'aucuns crestians gentilzhommes et marchans qu'il fut délivré, et se mist en leur galée, et s'en retourna par deçà. Et comme il estoit sur son retour, il rencontra et trouva , passant pays , pluseurs de sa congnoissance qui trèsjoyeux furent de sa délivrance : car à la vérité dire il estoit trèsvaillant homme , bien renommé et vertueux. Et tant s'espandit le trèsjoyeux bruit de sa désirée délivrance qu'il parvint en France , en Artoys et en Picardie, où ses vertuz n'estoient pas mains cogneues que en Flandres , dont il estoit natif. Et de ces marches ne tarda guères qu'elles vindrent en Flandres et jusques aux oreilles de sa trèsbelle et bonne dame et espouse, qu fut bien esbahie , et de tous ses sens tant al-

terée et soupprinse qu'elle ne savoit sa contenance. « Ha! dist elle, à chef de pièce, quand elle sceut parler, mon cœur ne fut oncques d'accord de faire ce que mes parens et amys m'ont à force contrainte de faire. Hélas! et qu'en dira mon trèsloyal seigneur et mary, auquel je n'ay pas gardé loyaulté comme je deusse , mais comme femme fresle , légère et muable de courage , ay baillé part et porcion à aultruy de ce dont il estoit et devoit estre le seul seigneur et maistre ? Je ne suis pas celle qui doit ou ose attendre sa présence ; je ne suys pas aussi digne qu'il me doye ou veille regarder, ne jamais veoir en sa compaignie. )> Et ces paroles dictes, accompaignées de grands larmes, son trèshoneste, trèsvertueux et loyal cueur s'évanuyt , et cheut paulmée. Elle fut prinse et portée sur ung lit , et luy revint le cueur; mais depuis ne fut en puissance d'homme ne de femme de la faire menger ne dormir, ainçois fut trois jours continuelz tousjours plorant, en la plus grand tristesse de cueur que jamais femme fut. Pendant lequel temps elle se confessa et ordonna comme bonne chrestienne, priant mercy à tout le monde , spécialement à monseigneur son mary. Et tost après elle mourut, dont ce fut trèsgrand dommage; et n'est point à dire le desplaisir qu'en print mon dit seigneur son mary, quand il en sceut la nouvelle ; et à cause de son dueil fut en trèsgrand danger de suyvir par semblable accident sa très-

Nouvelle LXX. loi

loyale espouse ; mais Dieu , qui l'avoit sauvé d'aultres grands perilz, le préserva de ce dangier.

LA LXXe NOUVELLE.

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