‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notesChapitre 17 sur 30 · PAR CARON · texte numérisé non relu

PAR CARON

f^ 'a guères que ung gentilhomme de- "^ mourant à Bruges tant et si longue-

d'une belle fille qu'il luy fist le ventre lever. Et droit à la coup qu'elle s'en perceust et donna garde, monseigneur fist une assemblée de gens d'armes; si fut force à nostre gentilhomme d'abandonner sa dame et avecques les aultres aller au service de mon

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dit seigneur, ce que de bon cueur et bien il fist. Mais avant son partement il fist garnison et pourveance de parrains et marraines et de nourrice pour son enfant advenir, logea la mère avecques de bonnes gens , luy laissa de l'argent, et leur recommenda. Et quand au mieulx qu'il sceut et le plus bref qu'il peut ses choses furent bien disposées , il ordonna son partement et print congé de sa dame, et au plaisir de Dieu promect de tantost retourner. Pensez que s'elle n'eust jamais plouré , ne s'en tenist à ceste heure , puis qu'elle voit d'elle éloigner la rien en ce monde dont la présence plus luy plaist. Pour abréger, tant luy despleut ce dolent départir qu'oncques mot ne sceut dire , tant empeschèrent sa doulce langue les larmes sourdantes du parfond de son cueur. Au fort el s'appaisa, puis que aultre chose estre n'en peut. Et quand vint environ ung mois après le partement de son amy, désir luy eschaufa le cueur et si luy vint ramantevoir les plaisans passetemps qu'elle souloit avoir, dont la trèsdure et trèsmaudicte absence de son amy, helas ! l'avoit privée. Le dieu d'amours, qui n'est jamais oiseux, luy mist en bouche et en termes les haulx biens , les nobles vertuz et la trèsgrand loyaulté d'un marchant son voisin, qui pluseurs foiz , avant et puis le partement de son amy, luy avoit présenté la bataille , et conclure luy fist que, s'il retourne plus à sa queste, qu'il ne s'en retournera pas esconduyt ; mesme, si la laissoit arrière , elle tiendra bien telles et si bonnes

manières qu'il entendra bien qu'elle en veult à luy. Or vint-il si bien que au lendemain de ceste conclusion , à la première euvre , Amour envoya nostre marchant devers sa paciente , et luy présenta comme aultresfoiz, chiens et oyseaulx , son corps et ses biens , et cent mille choses que ces abateurs de femmes scevent tout courant et par cueur. Il ne fut pas escondit : car, s'il avoit bonne volunté de combatre et faire armes , elle n'avoit pas mains de désir de luy delyer son emprinse et le fournir de tout ce qu'il vouldra requerre. Sans faire long procès, au préjudice de nostre gentil homme, qui maintenant est en la guerre , nostre gentil femme fournit et accomplit au bon marchant tout ce dont la requist ; et si plus eust osé demander elle estoit preste d'accomplir; et tant trouva en luy de bonne chevalerie, de proesse et de vertuz , qu'elle oublya de tous poins son amy par amours , qui à ceste heure guères ne s'en doubtoit. Beaucop aussi au bon marchant pleut la courtoisie de sa nouvelle dame ; et tant furent conjoinctes les voluntés , désirs et pensées de luy et d'elle , qu'ilz n'avoient pour eulx deux que ung seul cueur. Si s'appensèrentque. pour le bien loger et à leur aise, il souffiroit bien d'un hostel; si troussa ung soir nostre gouge ses bagues et habillemens, et avec elles à l'hostel du marchant se vint rendre , en abandonnant le premier amy, son hoste, son hostesse et foison d'aultres gens de bien auxquelx il l'avoit recommandée. Elle ne fut pas si folle, quand elle se vit bien

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logée , qu'el ne dist incontinent à son marchant qu'elle se sentoit grosse, qui en fut trèsjoyeux, cuidant bien que ce fust de ses euvres. Au chef de sept moys, ou environ , nostre gouge fit ung beau filz dont le père adoptif s'acquitta trèsgrandement et de la mère aussi. Advint certain espace après que le bon gentilhomme retourna de la guerre et vint à Bruges, et au plustost qu'il peut honestement prmt son chemin vers le logis où il laissa sa dame. Et luy venu leans, il la demanda à ceulx qui en prindrent la charge de la penser, garder et aider en sa gesine. « Comment! dirent-ilz, est ce ce que vous en savez ? Et n'avez vous pas eu les lettres que vous avons rescriptes ?— Nenny, par ma foy, dit-il , et quelle chose y a-il .? — Quelle chose ! saincte Marie ! dirent-ilz ; nostre Dame ! c'est bien raison que on le vous dye. Vous ne fustes en allé d'un mois qu'elle ne troussa pignes et miroirs et s'en alla bouter cy devant en l'ostel d'un tel marchant, qui la tient à fer et à clou. Et de fait elle a fait ung beau filz et a jeu leans , et l'a fait le marchant chrestienner, et si le tient à sien. — Saint Jehan! véez cy aultres nouvelles, dit le bon gentilhomme ; mais au fort, puis qu'el est telle, au dyable voit elle! Je suis content que le marchant l'ayt et la tienne; mais quant est de l'enfant, il est mien, et si le veil ravoir. » Et sur ce mot, part et s'en va, et vint heurter bien rudement à l'huys du marchant. De bonne adventure, sa dame qui fut vint à ce hurt, qui ouvre l'huys j comme toute de léans qu'elle es-

toit. Quant elle vit son amy oblié et qu'il la congneut aussi, chacun fut esbahy. Non pourtant luy demanda dont elle venoit en ce lieu. Et elle respondit que fortune ly avoit amenée. « Fortune ! dist-il ; or fortune vous y tienne ; mais je veil ravoir mon enfant; vostre maistre ara la vache, et j'aray le veau, moy. Or le me rendez bien tost, car je le veil ravoir, quoy qu'en advienne. — Helas ! dit la gouge, que diroit mon homme? Je seroye deffaicte, car il cuide certainement qu'il soit sien. — Ne m'en chault, dit l'autre, dye de ce qu'il vouldra, mais il n'ara pas ce qui est mien. — Ha ! mon amy, je vous requier que vous laissiez cest enfant à mon marchant , et vous me ferez grand plaisir et à luy aussi. Et pour Dieu , si vous l'aviez veu , vous ne fériés jà presse de l'avoir : c'est ung let et ort garson, trestout roigneux et contrefait. — Dya , dit l'aultre , tel qu'il est il est mien , et si le vueil ravoir. — Et parlez bas, pour Dieu , ce dit la gouge , et vous appaisez de vostre demande , je vous en supplie ; et s'il vous plaist céans laisser cest enfant , je vous promectz, par ma foi, s'il vous plaist ainsi faire, je vous donneray le premier que j'aray jamais.» Le gentil homme, à ces motz, jasoit qu'il fust esmeu et courroucé , ne se peut tenir de soubrire , et sans plus dire de sa bonne dame se partit , et tien ; comme l'on me compta , qu'il n'a plus demandé le dit enfant, et qu'encores le nourrist celluy qui la mère engranga en l'absence de nostre gentil homme.

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LA XXIIIe NOUVELLE.

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