‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notesChapitre 19 sur 30 · PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES

asoit que es nouvelles dessus dictes les noms de ceulx et celles à qui elles ont touché et touchent ne soient mis n'escripz, si me donne mon appétit grand vouloir de nommer, en ma petite râtelée , le conte Walerant, en son temps conte de saint Pol , et appelle le beau conte. Entre aultres ses seigneuries , il estoit seigneur d'un village en la chastellenie de Lisle nommé Vrelenchem , près du dit Lisle environ d'une lieue.

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Ce gentil conte, de sa bonne etdoulce nature, estoit et fut tout son temps amoureux oultre l'enseigne. Il sceut , au rapport d'aucuns ses serviteurs qui en ce cas le servoient , que au dit Vrelenchem avoit une très belle fille , gente de corps et en bon point. Il ne fut pas si paresseux que, assez tost après ceste nouvelle oye , il ne se trouvast en ce village. Et feirent tant ses serviteurs , que les yeulx de leur maistre confermèrent de tout point leur rapport touchant la dicte fille : « Orça, qu'est-il défaire.^' dist lors le gentil conte; c'est force que je parle à elle entre nous deux seullement , et ne me chault qu'il me couste. » L'un de ses servi teurs, docteur en son mestier, dit : « Monseigneur, pour vostre honneur et celuy de la fille aussi, il me semble qu'il vault mieux que je luy descouvre Tembusche de vostre vouloir ; et selon la response j'auray advis de parler et poursuyre. » Comme l'aultre dist, il fut fait, car il vint devers la belle fille et très courtoisement la salua. Et elle, qui n'estoit pas mains sage ne bonne que belle , courtoisement luy rendit son salut. Pour abréger, après pluseurs parolles d'accointances, le bon macquereau va faire un grant prémisse touchant les biens et les honneurs que son maistre luy vouloit ; et de fait, se à elle ne tenoit, elle seroit cause d'enrichir et honorer tout son lignage. La bonne fille entendit tantost quelle heure il estoit, si feist sa response telle qu'elle estoit, c'est assavoir belle et bonne : car, au regard de monseigneur le conte, elle estoit celle, son Cent A'ouv. — I. 9

honneur saulve , qui luy vouldroit obéir, craindre et servir en toutes choses. Mais qui la vouldroit requerre contre son honneur, qu'elle tenoit aussi cher que sa vie, elle estoit celle qui ne le cognoissoit et pour qui elle ne feroit néant plus que le singe pour les mauvais. Qui fut esbahy et courroucé, ceste response oye, ce fut nostre va luy-dire, qui s'en revint devers son maistre à tout ce qu'il avoit de poisson , car à char avoit-il failly. Il ne fault pas demander si le conte fut mal content quand il sceut la trèsfière et dure response de celle dont il desiroit l'accointance et joissance, et autant et plus que de nulle du monde. A chef de pièce va dire : « Or avant, laissons la là pour ceste foiz ; il m'en souviendra quant el cuidera qu'il soit oblié. » Il se partit de là tantost après, et n'y retourna que les six sepmaines ne furent passées; et quand il revint, ce fut si trèssecrètement que nouvelle nulle n'en fut en la ville , tant simplement et en tapinage s'i trouva. Il fist tant par ses espies qu'il sceust que nostre belle fille sayoit de l'erbe au coing d'un bois, asseulée de toutes gens; il fut bien joyeux, et, tout housé encores qu'il estoit , se mist au chemin devers elle , en la compaignie de ses espies. Et quand il fut près de ce qu'il queroit, il leur donna congé , et fist tant qu'il se trouva auprès de sa dame sans ce qu'elle en sceust nouvelle sinon quand el le vit. S'elle fut soupprinse et esbahie de se veoir tenue et saisie de monseigneur le conte, ce ne fut pas merveilles; mesme el en changea coleur, mua sem-

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blant, et pour ung peu en perdit la parolle , car elle savoit par renommée qu'il estoit périlleux et noiseux entre femmes. ^ Ha dya ! Madamoiselle, dit lors le gentil conte, qui se trouva saisy, vous estes à merveilles fière. On ne vous peut avoir sans siège. Or pensez bien de vous défendre , car vous estes venue à la bataille ; et avant que de moy partez vous amenderez à mon vouloir et tout à ma devise des peines et travaulx que j'ay souffers et enduré tout pour l'amour de vous. — Helas ! Monseigneur, ce dist la jeune fille, toute esbahye et soupprinse qu'elle estoit , je vous cry mercy ! Si j'ay dit ou fait chose qui vous desplaise, veillez le moy pardonner, et combien que je ne pense avoir dit ne fait chose dont me devez savoir mal gré. Je ne sçay, moy, qu'on vous a rapporté. On m'a requis en vostre nom de deshonneur; je n'y ay point adjousté de foy, car je vous tiens si vertueux que pour rien ne vouldriez deshonorer une vostre simple subgecte, que je suys, mesmes la vouldriez bien garder. — Ostez ce procès , dit monseigneur, et soyez seure que vous ne m'eschapperez si que vous auray monstre le bien que je vous veil et ce pourquoy j'envoyai par devers vous. » Et, sans plus dire, la trousse et prend entre ses braz, et dessus ung pou d'herbe mise en tas qu'elle avoit assemblé, souvyne la coucha et fort et roidde , et vistement faisoit ses preparatives d'accomplir le désir qu'il avoit de pieça. La jeune fille, qui se veoit en ce dangier et sur le point de r.'rdre ce qu'en ce

monde trèschier tenoit, s'advisa d'un bon tour, et dist à monseigneur : « Je me rends à vous : je feray ce qu'il vous plaira sans nulz refus ne contredictz. Soiez plus content de prendre de moy ce qu'en vouldrez par mon accord et volume , qui tant y puis et en doy bien requerre, que malgré moy vous paroultrez vostre vouloir desordonné. — A dya! dit monseigneur, que vous m'eschappez , non ; que voulez vous dire ? — Je vous requier, dit elle , puis qu'il fault que vous obéisse , que vous me facez cest honneur que je ne soye pas souillée de voz houseaux, qui sont et gras et ors, et vous suffise du surplus. — Et comment en pourray-je faire ? ce dit monseigneur. — Je les vous osteray, ce dit elle , très bien , s'il vous plaist ; car, par ma foy, je n'aroye cueur ne courage de vous faire bonne chière avec ces paillards houseaulx. — C'est peu de chose des houseaulx, dit monseigneur; mais non pourtant, puisqu'il vous plaist, il seront ostez. » Et alors il abandonna sa prinse et se siet dessus l'erbe, et tend sa jambe ; et la belle fille luy oste l'esperon et puis luy tire l'un de ses houseaulx, qui bien estroiz estoient. Et quand il fut environ à moitié , à quoy faire elle eut moult de peine , pour ce que tout au propos le tira de mauvais bihès , elle part et s'en va tant que piez la peuvent porter, aider et soustenir de bon vouloir, et là laissa le gentil conte , et ne fma de courre tant qu'elle fut à l'ostel de son père. Le bon seigneur, qui se trouva ainsi deceu, s'il enragoit, plus n'en pouvoit ; et qui à

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ceste heure Teust veu rire , jamais n'eust eu les fièvres. A quelque meschef que ce fut , se mist sur piez, cuidant parmarcher sur son houseau et par ce Poster de sa jambe ; mais c'est pour néant : il estoit trop estroict; si n'y trouva aultre remède que de retourner vers ses gens. De sa bonne adventure, il n'eut pas loing allé quand il trouva ses bons disciples sur le bord d'un fossé qui l'attendoient , qui ne seurent que penser quand ilz le voyent ainsi atourné. Il leur compta tout son cas et se fist rehouser. Et qui l'oyoit , celle qui l'a trompé ne seroit pas seurement en ce monde , tant luy cuide et bien luy veult faire desplaisir. Quelque vouloir qu'il eust pour lors , quelque mal content qu'il fust pour ung temps, tant qu'il fut ung peu refroidi , tout son courroux fut converty en cordiale amour. Et qu'il soit vray, depuis à son pourchaz et à ses chers coustz et despens il la fist marier trèsrichement et bien , à la contemplacion seullement de la franchise et loyaulîé qu'en elle avoit trouvé , dont il eut la vraye congnoissance par le refus icy dessus compté.

LA XXVe NOUVELLE.

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