PAR PIERRE DAVID
'ay bien scéu que n'a guères, en la ville p^ d'Arras , avoit ung bon marchant auj^ quel il mescheut d'avoir femme estJ^ pousée qui n'estoit point de meilleur au monde : car elle ne tenoit serre , tant qu'elle
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peust veoir son cop , et qu'elle trouvast à qui , néant plus que une vieille arbaleste. Ce bon marchant se donna garde du gouvernement de sa femme; il en fut aussi adverty par aucuns ses plus privez amis et voisins. Si se bouta en une bien grande frénésie et parfonde melencolie, dont il ne valut pas mieulx. Puis s'advisa qu'il esprouveroit s'il savoit par bonne façon s'il pourroit veoir ce qu'il scet que bien peu luy plaira : c'estoit de veoir venir en son hostel, devers sa femme, ung ou pluseurs de ceulx qu'on dit qui sont les lieutenans. Si fainit ung jour d'aller dehors, et s'embuscha en une chambre de son hostel dont luy seul avoit la clef. Et destournoit la dicte chambre sur la rue , sur la court , et par aucuns secrez pertus et treillizregardoit en plusieurs aultres lieux et chambres de léens. Tantost que la bonne femme pensa que son mary estoit dehors , elle fist prestement savoir à ung de ses amys qu'il vensist vers elle; et il obéyt comme il devoit, car il suyvit pié à pié la meschine qui le vint querre. Le mary, qui, comm.e dit est, estoit en sa chambre, vit trèsbien entrer celuy qui venoit tenir son lieu; mais il ne dit mot, car il veult veoir plus avant s'il peut. Quand l'amoureux fut léens, la dame le mena parléans par la main tout devisant en sa chambre , et serra l'huys , et se commencent à baiser et à accoler, et faire la plus grand chère de jamais; et bonne damoiselle de despoiller sa robe, et se mectre en cotte simple ; et le bon compaignon de la prendre à bons braz de corps, et
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faire ce pourquoy il vint. Et tout ce veoit à l'oeil le pouvre mary par une petite treille; pensez s'il estoit à son aise; mesme estoit-il si près d'eulz qu'il entendoit plainement tout ce qu'ilz disoient. Quand les armes d'entre la bonne femme et son serviteur furent achevées, ilz se mirent sur une couche qui estoit en la chambre, et se commencent à deviser de pluseurs choses. Et comme le serviteur regardast sa dame, qui tant belle estoit que merveilles, il la commence à rebaiser, et dit en baisant : « M'amye, à qui est ceste belle bouche.^ — C'est à vous, mon bel amy, dit-elle. — Et je vous en mercie , dit-il. Et ces beaulx yeulx ? — A vous aussi , dit-elle. — Et ce beau tetin qui tant est bien troussé, n'est-ii pas de mon compte? dit-il. — Oy, par ma foy, dit-elle, il est à vous, et non à aultre. » Il mect après la m.ain au ventre et à son devant , où il n'avoit que redire , et luy dem.anda : " A qui est cecy, m'amye ? — Il ne le fault jà demander, on scet bien que tout est vostre. » Il vint après gecter la main sur son gros derrière , et luy demanda en soubzriant : « Et à qui est cecy ? — Il est à mon mary, dit-elle , c'est sa part ; mais tout le demourant est vostre. — Et vrayement, dit-il, je vous en mercie beaucop. Je ne me doy pas plaindre, vous m'avez très bien party ; et aussi d'aultre costé, par ma foy, pensez que je suis tout entier vostre. — Je le sçay bien », dit elle. Et après ces offres recommencèrent leurs armes de plus belle; et ce fait , le serviteur se partit de léans. Le pouvre mary, qui tout avoit
veu et oy, n'en povoit plus, s'il n'enraigeoit tout vif; toutesfoiz, pour mieulx faire que laisser, il avala ceste première, et au lendemain fist trèsbien son personnage , faisant semblant qu'il vient de dehors. Et quand vint au disner, il dist qu'il vouloit avoir au disner, dimenche procriain venant, son père et sa mère, telz et telles de ses parens et cousines; et qu'elle face garnison de vivres , et qu'ilz soient bien aises à ce jour. Elle se chargea de ce faire et il de les inviter. Ce dimcnche vint, le disner fut prest , et ceul.x qui mandez y furent comparurent, et print chacun place comme leur hosie l'ordonnoit , qui estoit debout et sa femme aussi, qui servirent du premier mes. Quand le premier mes fut assis, l'oste, qui secrètement avoit fait faire une robe pour sa femme de gros bureau gris , et à l'endroit du derrière fist niectre une pièce de bonne escarlate, à manière de tasseau , dist à sa femme : « Venez jusques en la chambre » ; il se mect devant et elle le suyt. Quand ilz y furent, il luy fist despoiller sa robe et va prendre celle de bureau dessusdicte et luy dit : « Or vestez ceste robe. » Elle la regarde et voit qu'elle est de gros bureau ; si en est toute esbahie et ne scet penser qu'il fault à son mary, ne pourquoy il la veult ainsi habiller. « Et à quel propos me voulez-vous ainsi housser ? dit-elle. — Ne vous chaille , ditil, je veil que vous la vestez. — Ma foy, dit elle , je n'en tien compte , je ne la vestiray jamais. Faictes-vous du îo\? Vous voulez-vous bien faire farcer de vous et de moy devant
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tant de gens. — Il n'y a ne fol ne sage, dit-il , vous la vestirez. — Au mains, dit-elle, que je sache pour quoy. — V^ous le sarez , dit-il , cy après.» Pour abréger, force fut qu'elle endossast ceste robe, qui estoit bien estrange à regarder. Et en ce point fut amenée à la table, où la pluspart de ses amys et parens estoient. Mais pensez qu'ilz furent bien esbahiz de la veoir ainsi habillée; et créez qu'elle estoit bien honteuse; et si la force eust esté sienne, elle ne fust pas là venue. Droit là fut bien qui demanda que signifioit cest habillement. Et le mary respondit qu'ilz pensent trestous de faire bonne chère , et que après disner ilz le sceroient. Mais vous devez savoir que la bonr.e femme houssée du bureau ne mengea chose qui bien luy feist; et luy jugeoit le cueur que le mistère de sa housserie luy feroit ennuy. Et encore eust-elle esté plus troublée d'assez s'elle eust sceu du tasseau d'escarlate; mais nenny. Le disner se passa, et fut la table ostée, les grâces dictes, et chacun debout. Lors le mary se mect avant et commence à dire : « Vous telz qui cy estes, s'il vous plaist, je vous diray en bref la cause pourquoy j'ay vestu ma femme de cest habillement. Il est vray que jà pieçà j'ay esté adverty que vostre fille qui cy est me gardoit trèsmal la loyaulté qu'elle me promist en la main du prestre ; toutesfoiz, quelque chose que l'on m'ait dit, je ne l'ay pas creu légèrement, mais l'ay voulu esprouver; et qu'il soit vray, il n'y a que six jours que je faindy d'aller dehors, et m'enbuschay en ma chambre là hault.
Je n'y eu guères esté que véezcy venir ung tel, que ma femme mena tantost en sa chambre, où ilz firent ce que mieulx leur pleut. Entre leurs aultres devises , Thomme luy demanda de sa bouche, de sesyeulx, de ses mains, de son tetin , de son ventre, de son devant et de ses cuisses , à qui tout ce bagage estoit. Et elle luyrespondit : «A vous, mon amy.»Et quand vint à son derrière, il luy dist: « Etàquiestcecy, m'amye ? — A mon mary » , dist elle. Lors, pource que je Tay trouvée telle, je l'ay en ce point habillée : elle a dit que d'elle il n'y a rien mien que le derrière, si l'ay housse comme il appartient à mon estât; le demeurant ay-je housse de vesture qui est deue à femme desloyale et deshonorée, car elle est telle ; je la vous rends. » La compaignie fut bien esbahie d'oyr ce propos, et la pouvre femme bien honteuse. Mais toutesfoiz, quoy qu'il fust, oncques puis avecques son mary ne se trouva , ains deshonorée et reprouchée entre ses amys depuis demoura.
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