‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notesChapitre 30 sur 30 · LA L<^ NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA L<^ NOUVELLE

PAR MONSEIGNEUR DE LA SALLE, PREMIER MAISTRE D'HOSTEL DE MONSEIGNEUR LE DUC.

omme jeunes gens se mettent à i voyager et prennent plaisir à veoir ^ et sercher les adventures du monde, •i^*2s«=!^ il y eut n'a guères au pays de Lannoys le filz d'un laboureur qui fut depuis l'eage de dix ans jusques à l'eage de vingt et six tousjouis hors du pays; et puis son partement jusques à son retour, oncque son père ne sa mère n'en eurent une seule nouvelle : si pensèrent pluseurs îo'iz qu'il fust mort. H revint après toutesfoiz, et Dieu scet la joye qui fust enl'ostel , et comment il fut festoie à son retour du tant pou de biens que Dieu leur avoit donné. Mais qui le vit voluntiers et en fist grand feste, sa grand mère, la mère de son père, luy faisoil plus grand chère et estoit la plus joyeuse de son retour; elle le baisa plus de cinquante foiz, et ne cessoit de loerDieu qu'il leur avoit rendu leur beau filz et retourné en si beau point. Après ceste grande chère, l'heure vint de dormir; mais il n'y avoit à l'ostel que deux lictz : l'un estoit pour le père et la mère et l'autre pour la grand mère. Si fut ordonné que leur filz coucheroit avecques

sa taye, dont elle fut joyeuse; mais il s'en fust bien passé', combien que pour obéir il fut content de pi ndre la pacience pour ceste nuyt. Comme i' estoit couché avec sa taye, ne sçay de quoy il luy sourvint, il monta dessus. « Et que veulz-tu faire ? dit-elle. — Ne vous chaille, dit-il, ne dictes mot.» Quand elle vit qu'il vouloit besoigner à bon escient, elle commence de crier tant qu'elle peut après son filz, qui dormoit en la chambre au plus près; si se levé de son lit et se va plaindre à luy de son filz, en plorant tendrement. Quand l'autre entendit la plainte de sa mère et l'inhumanité de son tîlz, il se leva sur piez trèscouroussié et mal meu , et dit qu'il l'occira. Le filz, oye ceste menace, si sault sus, et s'en picque par derrière et se sauve. Son père le suyt, mais c'est pour néant: il n'estoit pas si radde du pyé comme luy; il vit qu'il perdoit sa peine , si revint à l'ostel et trouva sa mère lamentant à cause de l'offense que son filz avoit faicte. « Ne vous chaille, dit-il, ma mère, je vous en vengeray bien. » Ne sçay quants jours après ce père vint trouver son filz, qui jouoit à la paulme en la ville de Laon ; et tantost qu'il le vit, il tire bonne dague et marche vers luy et l'en cuide ferir. Le filz se destourna, et son père fut tenu. Aucuns qui là estoient sceurent bien que c'estoit le père et le filz. Si dit l'un au filz: « Et vien çà; qu'as tu meffait à ton père, qui te veult tuer? — Ma foy, dist-il, rien. Il a le plus grand tort de jamais ; il me veult tout le mal du monde pour

Nouvelle L. 505

une pouvre foiz que j'ay voulu rouciner sa mère ; il a rouciné la mienne plus de cing cens foiz, et je n'en parlayoncq.;€S ung seul mot.') Tous ceux qui oyrent ceste r^f.ponse commencèrent à rire de grand cueur et dirent bien qu'il estoit bon homme. Si s'efforcèrent à ceste occasion de faire sa paix à son père, et tant si employèrent qu'ils en vindrent su bout, et fut tout pardonné d'un costé et d'aulîre.

Page 1