MONSEIGNEUR LE DUC
À Saint Omer n’a pas long temps advint une assez bonne histoire qui n’est mains vraye que [l’euvangile], comme il a esté et est cogneu de pluseurs notables gens, dignes de foy et de croire. Et fut le cas tel, pour abreger. Ung gentilhomme, chevalier des marches de Picardie, pour lors bruyant et frez, de grand autorité et de grand lieu, se vint loger en une hostellerie qui par le fourrier de monseigneur le duc [Phelippe] de Bourgoigne son maistre luy avoit esté delivrée. Tantost qu’il eut mis pié a terre, comme il est de coustume aus dictes marches, son hostesse
luy vint au devant, et tresgracieusement, comme elle estoit coustumiere de ce faire, le receut et bienviengna ; et luy, des courtois le plus honorable, la baisa doulcement, car elle estoit belle et gente et en bon point, et mise sur le bon bout, : appellant sans mot dire trop bien son marchant a ce baisier et accolement, et de prinsault n’y eut celuy des deux qui ne pleust bien a son compaignon. Si pensa le chevalier par quel train et moien il parviendroit a la joissance de son hostesse, et s’en descouvrit a ung de ses serviteurs, qui en peu d’heure tellement batist les besoignes, qu’ilz se trouverent ensemble en la chambre du chevalier mesmes. Quand ce gentil chevalier vit son hostesse preste d’oyr, d'entendre et escouter ce qu’il vouldroit dire, pensez qu’il fut joyeux oultre mesure ; et de grand haste et ardent desir qu’il eut d’entamer la matere qu’il vouloit ouvrir, 1l oblya de serrer l’huys de la chambre, que son serviteur au partir de leur assemblement laissa entrouvert, et commença sa harengue a l’heure, sans regarder a aultre chose. Et l’ostesse, qui ne l’oyoit pas a regret, luy respondoit tout au propos, tant qu’ilz estoient si bien d’accord qu’oncques musicque ne fut pour eulx plus doulce, [ne] instrumens ne pourroient mieulx estre accordez que eulx deux, la mercy Dieu, estoient. Or advint, ne sçay par quelle adventure, ou si l’oste de leens, mary de l’ostesse, queroïit sa femme pour aucune chose luy dire, en passant par adventure par devant la chambre ou sa femme avec le chevalier jouoit des cimbales, il en oyt le son ; [si] se tira vers le lieu ou ce beau deduit se faisoit. Et au hurter qu’il fist a l’huys, il trouva l’atelée du chevalier et de sa femme, dont d’eulx il fut le plus esbahy de trop. Et en reculant subitement, doubtant les empescher et destourber de la doulce oeuvre qu’ilz faisoient, leur dist, pour toutes menaces et tençons : « Et, par la mort bieu, vous estes bien meschantes gens, et a vostre fait mal regardans, qui n’avez eu tant de sens, quand vous voulez faire telz choses, que de serrer et tirer l’huys après vous. Or pensez que c’eust esté si ung aultre que moy vous eust trouvez ! Et, par Dieu, vous estiez gastés et perduz, et eust esté vostre fait decelé, et tantost sceu par toute la ville. Faictes aultrement une aultre foiz, de par le dyable! » Et sans plus dire tire l’huys et s’en va. Et bonnes gens de raccorder leurs musettes, et de parfaire la note encommencée. Et quand ce fut fait, chacun s’en alla a sa chacune, sans faire semblant de rien ; et n’eust esté, espoir, leur cas jamais descouvert ou au mains si publicque que de venir a l'oreille de vous ne de tant d’aultres gens, si n’eust esté le mary, qui ne se doubtoit pas tant de ce qu'on l’avoit fait coupaut que de l’huis qu’il trouva desserré.
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LA LXXIIe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE QUIEVRAIN. :
À propos de la nouvelle precedente, es marches de. Picardie avoit nagueres ung gentilhomme, et tien que encores y soit il a ceste heure, qui tant amoureux estoit de la femme d’un chevalier son voisin, qu’il n’avoit [ne] bon [jour] ne bonne heure s'il n’estoit auprès d’elle, ou a tout le mains qu’il en eust nouvelle : et il n’estoit pas mains cher tenu d’elle, qui n’est pas pou de chose. Mais la doleur estoit qu'ilz ne savoient trouver fasson ne maniere d’estre a part et en lieu secret, pour a loisir dire et deceler ce qu’ilz avoient sur le cueur que pour rien en la presence de nul, tant fust leur amy, n’eussent voulu descouvrir. Au fort, après tantes males nuitz et jours doloureux, Amour, qui ses serviteurs loyaulx aide et secoure quand bien luy plaist, leur appresta ung jour tresdesiré ou quel le doloreux mary, plus jaloux que nul homme vivant, contrainct fut d’abandonner le mesnaige et aller aux affaires qui tant luy touchoient, que sans y estre en personne il perdoit une grosse somme de deniers, et par sa presence il la povoit conquerir, ce qu’il fist ; en laquelle gaignant, il conquist bien meilleur butin, comme d’estre nommé coux, avec jaloux qu’il avoit nom auparavant. Car il ne fut pas si tost saïlly de l’ostel, que le gentilhomme, qui ne glatissoit après aultre beste, vint pour se fourrer dedans. Et, sans faire long sejour, incontinent executa’ce pour quoy il venoit, et print de sa dame tout ce que ung serviteur en ose ou peut demander, si plaisantement et a si bon loisir qu’on ne pourroit mieulx souhaiter. Et ne se donnerent garde que le mary les surprint ; dont ne se donnerent nul mal temps, esperans la nuyt parachever ce que le jour tresjoieulx, et pour eulx trop court, avoyent encommencé, pensant a la verité que le dyable de mary ne deust retourner jusques au lendemain au disner, voire au plus tost. Mais aultrement alla, car les deables le rapporterent a l’ostel, ne sçay et aussi ne me chault de savoir comment il sceut tant abreger ses besoingnes ; assez souffist dire qu’il revint le soir, dont la compaignie, c’est assavoir des deux amans, fut bien esbahie, Et furent si surprins, car point ne se doubtoient de ce dolent retourner, que le pouvre gentilhomme n'eut aultre advis que de se bouter ou retraict de la chambre, esperant en saïllir par quelque voye que sa dame trouveroit avant que le chevalier y mist le pié ; dont il advint tout aultrement. Car nostre chevalier, qui pour ce jour avoit chevauché xv ou xvj grosses lieues, estoit tant las qu’il ne povoit les rains traynner ; et voulut souper en sa chambre ou il s’estoit deshousé, et il fist couvrir, sans aller en la sale. Pensez que le bon gentilhomme rendoït bien gorge du bon temps qu’il avoit eu ce jour, car il mouroit de fain,
de froit et de paour. Et encores, pour plus enrager et engreger son mal, une toux le va prendre, si grand et horrible que merveille, et ne failloit gueres que chacun coup qu'il toussoit qu’il ne fust oy de la chambre ou estoit l’assemblée du chevallier, de la dame et des aultres gens de leens. La dame, qui avoit l’oeil et l'oreille tousjours a son amy, l’entreoyt d’adventure, dont elle eut grand frayeur au cueur, doubtant que son mary ne l’oyst aussi. Si trouva maniere, tantost après soupper, de se bouter seulette en ce retraict, et dist a son amy pour Dieu qu'il se gardast d’ainsi tousser. « Helas! dit il, mamye, je n’en puis mais ; Dieu scet comment je suis puny ; et, pour Dieu, pensez de moy tirer d’icy. — Si feray je », dit elle; et a tant se part. Et bon escuyer de recommencer sa chanson de tousser, voire si treshault qu’on l’eust bien peu oyr de la chambre, si n’eussent esté les devises que la dame faisoit mettre en termes. Quand ce bon escuyer se vit ainsi assailly de la toux, il ne sceut aultre remede, affin de non estre oy, que de bouter sa teste ou pertuis du retrait, ou il fut bien encensé, Dieu le scet, de la conficture de leens ; mais encores amoit il ce mieulx que d’estre oy. Pour abreger, il fut long temps la teste en ce retraict, crachant, mouchant et toussant, et sembloit que jamais ne deust faire aultre chose. Neantmains, après ce bon coup, sa toux le laissa, et se cuida tirer dehors ; mais il n’estoit en sa puissance de soy ravoir, tant parestoit avant et fort bouté leens. Pensez qu’il estoit bien a son aise! Bref il ne savoit trouver fasson d’en saillir, quelque peine qu’il y mist. Il avoit tout le col escorché et les oreilles detrenchées. En la parfin, comme Dieu le voulut, il s’efforça tant qu'il eracha l’ays percé du retrait, et le rapporta a son col ; mais en sa puissance n’eust esté de l’en oster. Et quoy qu’il luy fust ennuyeux, si amoit il mieux estre ainsi que comme il estoit paravant. Sa dame le vint trouver en ce point, dont elle fut bien esbahie, et ne luy sceut secourir, mais luy dist, pour tous potages, qu’elle ne saroit trouver fasson du monde de le traire de leens. « Est ce cela ? dist il ; hola, hola! par la mort bieu, je suis assez armé pour en combatre ung aultre, mais que j’aye une espée en ma main », dont il fut tantost saisy d’une tresbonne. La dame le voyant en tel point, quoy qu’elle eust tresgrand doubte, ne se povoit tenir de rire, ne l’escuyer aussi. « Or ça, a Dieu me commends, dist il lors, je m'en voys essayer comment je passeray par ceans ; mais premier brouillez moy le visage bien noir, bien noir. » Si fist elle, et le commenda a Dieu. Et bon compaignon, a tout l’ays du retraict en son col, l’espée nue en sa main, la face plus noire que charbon, commence a saillir en la chambre ; et de bonne adventure, le premier qu’il encontra, ce fut le dolent mary, qui eut de le veoir [si] grand paour, cuidant que ce fust ung dyable, qu’il se laissa tumber du hault de luy a terre que a pou qu'il ne se rompit le col, et fut longuement comme tout pa[s]mé. Sa femme, l’oyant en ce point, saïllit avant, monstrant plus de semblant d’effroy qu’elle ne sentoit beaucop, et le print aux bras, luy demandant qu'il avoit. À chef de piece qu’il fut revenu a luy, il dist a voix casse bien piteuse : « Et n’avez vous veu ce dyable que j’ay encontré? — Certes si ay, dit elle; a peu que je n’en suis morte de la grand frayeur que j’ay eue a le veoir. — Et
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dont peut il venir ceens, dit il, ne qui le nous a envoyé? Je ne seray de cest an ne de l’autre rasseuré, tant ay esté espoventé! — Par Dieu, ne moy aussi, dist la devote dame ; creez que c’est signifiance d’aucune chose. Dieu nous veille garder et defendre de toute male adventure! Le cueur ne me gist pas bien de ceste vision. » Alors tous ceulx de l’ostel dirent chacun sa rastelée de ce dyable,
cuidans à la verité que la chose fust vraye. Mais la bonne dame savoit bien la
trainnée, qui fut bien joyeuse de les veoir tous en ceste opinion. Et depuis continua avec le dyable dessus dit le mestier que chacun fait voluntiers, au desceu du mary et de tous aultres, fors d’une chambriere secretaire de leurs affaires.
LA LXXIIIe NOUVELLE,
PAR