MESSIRE CHRESTIAN DE DYGOYNE, CHEVALIER
Il n’est pas chose pou acoustumée ne de nouvel mise sus que femmes ont fait leurs mariz jaloux, voire, par Dieu, et coux aussi. Si advint nagueres, en la ville d’Envers, ce propos, que une femme mariée, qui n’estoit pas des plus seures du monde, fut requise d’un tresgentil compaignon de faire la chose que savez. Et elle, comme courtoise et telle qu’elle estoit, ne refusa pas le service qu'on luy presentoit, mais debonnairement se laissa ferrer, et maintint ceste vie assez et longuement. En la parfin, comme Fortune le voult, qui ennemye et desplaisante estoit de leur bonne chevance, fist tant que le mary trouva la brigade en present meffait, dont en y eut de bien esbahiz. Ne sçay toutesfoiz lequel, ou l'amant, ou l’amye, ou le mary ; toutesfoiz l’amant, a l’aide d’une bonne espée a deux mains dont il estoit saisy, se sauva sans nul mal avoir, et ne fut de ame poursuy. Or demourerent le mary et la femme. De quoy leurs propos furent, il se peut assez penser. Après toutesfoiz aucunes parolles dictes, et d’un costé et d’aultre, le mary, pensant en soy mesmes, puis qu’elle avoit encommentcé a faire la folye, que fort seroit de l’en retirer, et quand plus elle n’en feroit, si estoit tel le cas que, venu a la cognoissance du monde, il en estoit noté et comme deshonnoré. Consydera aussi de la batre ou injurier de parolles que c’estoit peine perdue ; si s’advisa a chef de piece qu’il la chassera paistre en sus de luy, et ne sera jamais d’elle ordoyée sa maison au mains qu’il puisse. Si dist a sa femme assez doulcement : « Or ça, je voy bien que vous ne m'’estes pas telle que vous deussiez estre par raison. Toutesvoies, esperant que jamais ne vous admendra, de ce qui est fait ne soit 1l plus parlé ; mais devisons d’un aultre. J’ay ung affaire qui me touche beaucop, et a vous aussi. Si vous fault engager tous noz joyaulx, et si vous avez quelque mignot d’argent a part, il le vous fault mettre avant ; car le cas le requiert. — Par ma foy, dit la gouge, je le feray voluntiers et de bon cueur ; mais que vous me pardonnez vostre mal talent. — N'en parlez plus, dit il, nen plus que moy. » Elle, cuidant estre absolue et avoir remission de tous ses pechez, pour complaire a son mary, après la noise dessus dicte, baïlla ce qu'elle avoit d’argent, ses verges, ses tixus, aucunes bourses estoffées bien richement, ung grand tas de couvrechefs bien fins, pluseurs pennes entieres et de tresbonne valeur ; bref, tout ce qu’elle avoit, et que son mary voulut demander, elle luy baïlla pour en faire son bon plaisir. « En dya, dist il, encores n’ay je pas assez. » Quand il eut tout jusques a la robe et la cotte simple qu’elle avoit sur elle : « Il me fault avoir ceste robe. — Voire, dit elle, et je n’ay aultre chose a
vestir ; voulez vous que je voise toute nue? — Force est, dit il, que vous la me baillez, et la cotte simple aussi, et vous avancez ; car, soit par amour, ou par force, il la me fault avoir. » Elle, voyant que la force n’estoit pas sienne, se desarma de sa robe et de sa cotte simple, et demoura en chemise : « Tenez, dit elle, fays je bien ce qu’il vous plaist ? — Vous ne l’avez pas tousjours fait, dit il ; si a ceste heure vous m’obeissez, Dieu scet si c’est de bon cueur ; mais laissons cela, parlons d’un aultre. Quand je vous prins en mariage a la male heure, vous ne apportastes gueres avecques vous ; et encores le tant peu que ce fut, si l’avez vous et forfait et confisqué. II n’est ja mestier que je vous redye vostre gouvernement : vous sçavez mieulx quelle vous estes que nul aultre. Et pour telle que vous estes a ceste heure, je vous baïlle le grand congé et vous dy le grand adieu. Veez la l’huys, prenez garin ; et si vous faictes que sage ne vous trouvez jamais devant moy | » La pouvre gouge, plus esbahie que jamais, n’osa plus demourer après ces horribles parolles, après cest horrible ban, ains se partit et s’en vint rendre, ce Croy je, a l’ostel de son amy par amours, pour ceste premiere nuyt. Et fist mettre sus beaucop d’ambaxadeurs pour ravoir ses bagues et habillemens de COrps ; mais ce fut pour neant. Car son mary, obstiné et endurcy en son propos, n’en voult oncques oyr parler, et encores mains de la reprendre. Si en fut il beaucop pressé, tant des amis de son costé comme de ceulx de la femme, si fut sa bonne femme contrainte de gaigner au mieulx qu’elle peut des aultres habillemens, et en lieu de mary user d’amy, actendant le rappaisement de son dit mary, qui a l’heure de ce compte estoit encores mal content de sa dicte femme, et aucunement ne la vouloit veoir.
LA LXIXe NOUVELLE,
PAR
PAR MONSEIGNEUR
Il n’est pas seullement cogneu de ceulx de la ville de Gand, ou le cas que j’ay a vous descripre n’a pas long temps advint, mais de la plus part de ceulx de Flandres, et de vous qui estes cy presens, que [2] la bataïlle qui fut entre le roy de Hongarie et monseigneur le duc Jehan, que Dieu absolle, d’une part, et le grand Turc, en son païs de Turquie d’aultre, pluseurs chevaliers et escuiers françois, flamens, alemans et picards furent prisonniers, dont les aucuns furent mors et executez, present le dit Turc, les aultres en chartres a perpetuité, les aultres condemnez a estre et faire office d’esclave. Du nombre desquelx fut ung gentil chevalier du dit païs de Flandres, nommé messire Clayz Utenhoven. Et par pluseurs ans exercea ledit office, qui ne luy estoit pas petit labeur, mais martire intollerable, actendu les delices ou il avoit esté nourry et l’estat dont
il estoit. Or devez vous savoir qu’il estoit marié pardeça a Gand, et avoit espousé une tresbelle et bonne dame qui de tout son cueur l’amoit et tenoit cher. Laquelle prioit Dieu journellement que bref le peust ravoir et reveoir par deca, si encores il estoit vif ; s’il estoit mort, que par sa grace luy voulsist ses pechez pardonner et le mettre ou nombre des glorieux martirs qui pour le reboutement des infideles et l’exaltacion de [][a saincte foy catholicque se sont voluntairement offers et habandonnez a la mort temporelle. Ceste bonne dame, qui riche, belle et bonne estoit, et de grans amys continuellement pressée estoit et assaillye de ses amys qu’elle se voulsist remarier ; lesquelx disoient et asseurement affermoyent que son mary estoit mort, et que s’il fust vif il fut retourné comme les aultres ; s’il fust aussi prisonnier, on eust eu nouvelle de luy pour faire sa finance. Quelque chose qu’on dist a ceste bonne dame, ne raison qu’on luy sceust amener de apparence en cestuy fait, elle ne vouloit condescendre a ce mariage, et au mieulx qu’elle savoit s’en excusoit. Mais que luy valut ceste excusance ? certes pou ou rien. Car elle fut ad ce menée de ses parens et amys qu’elle fut contente d’obeir. Mais Dieu scet que ce ne fut pas a pou de regret! Et estoient environ neuf ans passez qu’elle estoit privée de la presence de son bon et loyal mary, lequel elle reputoit pieça mort ; et si faisoient la plus part, et presque tous ceulx qui le cognoissoient. Mais Dieu, qui ses serviteurs et champions garde et preserve, l’avoit aultrement disposé ; car encores vivoit, faisant son ennuyeux office d’esclave. Pour rentrer en matere, ceste bonne dame fut mariée a ung aultre chevalier. Et fut environ demy an en sa compaignie, sans aultres nouvelles oyr de son bon mary que les precedentes, c’est asavoir qu'il estoit mort. D’adventure, comme Dieu le voult, ce bon et loyal chevalier messire Clays estant encore en T'urquie a l’heure que madame sa femme s’est ailleurs allyée, faisant le beau mestier d’esclave, fist tant par le moien d’aucuns crestians gentilz hommes et marchans qu’il fut delivré, et se mist en leur galée, et s’en retourna par deça. Et comme il estoit sur son retour, il rencontra et trouva, passant pays, pluseurs de sa congnoissance qui tresjoieux furent de sa delivrance : car a la verité dire il estoit sage et vaillant, bien renommé et vertueux. Et tant s’espandit le tresjoyeux bruit de sa desirée délivrance qu'il parvint en France, en Artois et en Picardie, ou ses vertuz n’estoient pas mains cogneues que en Flandres, dont il estoit natif, Et de ces marches ne tarda gueres qu’elles vindrent en Flandres et jusques aux oreilles de sa tresbelle et bonne dame et espouse, qui fut bien esbahie, et de tous ses sens tant alterée et soupprinse qu’elle ne savoit sa contenance. « Ha! dist elle, a chef de piece, quand elle sceut parler, mon cœur ne fut oncques d’accord de faire ce que mes parens et amys m'ont a force contraincte de faire. Helas! et qu’en dira mon tresloyal seigneur et mary, auquel je n’ay pas gardé loyaulté comme je deusse, mais comme femme fresle, legere et muable de courage, ay baïllé part et porcion a aultry de ce dont il estoit et devoit estre le seul seigneur et maistre? Je ne suis pas celle qui doit ou ose actendre sa presence ; je ne suys pas aussi digne qu’il me doye ou veille regarder, ne jamais veoir en sa compaignie! » Et ces parolles dictes, accompai-
gnées de grands larmes, son treshoneste, tresvertueux et loyal cueur s’evanuyt, et cheut paulmée. Elle fut prinse et portée sur ung lit, et luy revint le cueur. Mais depuis ne fut en puissance d’homme ne de femme de la faire menger ne dormir, ainçois fut trois jours continuelz tousjours plorant, en la plus grand tristesse de cueur que jamais femme fut. Pendant lequel temps elle se confessa et ordonna comme bonne chrestienne, priant mercy a tout le monde, et specialement a monseigneur son mary. Et tost après elle mourut, dont ce fut tresgrand dommage. Et n’est point a dire le desplaisir qu’en print mondit seigneur son mary, quand il en sceut la nouvelle ; et à cause de son dueil fut en tresgrand danger de suyvir par semblable accident sa tresloyale espouse, Mais Dieu, qui l’avoit sauvé d’aultres grands perilz, le preserva de ce dangier.
LA LXXe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR
Un gentil chevalier d’Alemaigne, grand voyageur, aux armes preux, large, cortois, et de toutes bonnes vertuz largement doué, au retourner d’un loingtain voiage, luy estant en ung sien chasteau, fut requis d’ung son subject demourant en sa ville mesme d’estre parrain de tenir sur fons son enfant, dont la mere s’estoit delivrée droit a la coup du retour dudit chevalier. Laquelle resqueste fut audit bourgois liberalement accordée. Et jasoit que le dit chevalier eust en sa vie pluseurs enfans tenu sur -fons, si n’avoit il jamais donné son entente aux sainctes parolles par le prestre proferées ou mistere de ce saint et digne sacrement, comme il fist a ceste heure ; et luy semblerent, comme elles sont a la verité, plaines de haulx et divins misteres. Ce baptesme achevé, comme il estoit liberal et courtois, affin d’estre veu de ses hommes, demoura a disner en la ville, sans monter au chasteau ; et luy tindrent compaignie le curé, son compere, et aucuns aultres des plus gens de bien. Lesquels, après pluseurs devises, monterent et vindrent en Jeu d’unes et d’aultres materes, tant que monseigneur commença a loer beaucop le digne sacrement de baptesme, et dist hault et cler, oyans tous : « Si je savoye veritablement que a mon baptesme eussent esté pronuncées les dignes et sainctes parolles que j’ay oyes a ceste heure au baptesme de mon nouveau filleul, je ne craindroye en rien le dyable qu’il eust sur moy puissance ne autorité, sinon seulement de moy tempter, et me passeroye de faire le signe de la croix. Non pas, affin que bien vous m’entendez, que je ne sache tresbien que ce signe est suffisant a rebouter le deable ; mais ma foy est telle que les parolles dictes au baptesme d’un chascun chrestian, s’elles sont telles que celles que aujourd’uy j’ay oyes, sont valables a rebouter tous les dyables d’enfer, s’il en y avoit encores autant.
— En verité, respondit alors (monseigneur) le curé, monseigneur, je vous asseure, in verbo sacerdotis, que les mesmes parolles qui ont esté dictes aujourd’uy au baptesme de vostre filleul furent dictes et celebrées a vostre baptesme. Je le sçay bien, car je mesmes vous baptisay, et en ay aussi fresche memoire comme si ce eust hier esté. Dieu fasse mercy a monseigneur vostre pere ; il me demanda le lendemain de votre baptesme qu’il me sembloit de son nouveau fils ; telz et telz furent vos parrains, et telz et telz y estoient. » Et racompta toute la maniere du baptisement, et le fist bien certain que [ne] mot avant mot arriere n’eut en son baptisement [que] de celuy a son filleul. « Et puisqu'’ainsi est, dist alors ce gentil chevalier, je promectz a Dieu mon createur tant honorer de ferme foy le saint sacrement de baptesme que jamais, pour quelque peril, [rJencontre ou assault que le dyable me face, je ne feray le signe de la croix ; mais par la seule memoire du sacrement de baptesme l’en chasseray en sus de moy, tant ay ferme foy en ce divin mistere. Et ne me semblera jamais possible que le dyable puisse nuyre a homme armé de tel escu ; car il est tel et si ferme que seul il vault sans aultre aide, voire accompaigné de vraye foy. » Ce disner se passa, et ne sçay quants ans après, ce bon chevalier se trouva en une bonne ville en Alemaigne, pour aucuns affaires qui l’y tirerent, et fut logé en hostellerie. Comme il estoit ung soir avec ses gens, après souper, devisant et esbatant avec eulx, fain luy print d'aller au retrait. Et car ses gens s’esbatoient, n’en voult nulz oster de l’esbat ; si print une chandelle et tout seul s’en va au retrait. Comme il entroit dedans, il vit devant luy ung grand monstre, horrible et terrible, ayant grandes et longues cornes, les yeux plus alumez que flambe de fornaise, les braz gros et longs, les griffes aguez et trenchans ; et bref c’estoit ung monstre tresespoventable, et ung dyable, comme je croy. Et pour tel le tenoit le bon chevalier, lequel de prinsault fut assez esbahi d’avoir telle rencontre. Neantmains toutesfoiz print cueur et hardement et vouloir de soy defendre s’il estoit assailly. Et luy souvint du veu qu’il avoit fait, et du saint et divin mistere de baptesme. Et en ceste foy marche vers ce monstre, que j'appelle dyable, et luy demanda qui il estoit, et qu’il demandoit. Ce dyable, sans mot dire, le commença a [coupler] ; et bon chevalier de se defendre, qui n’avoit toutesfoiz pour toutes armeures que ses mains, car il estoit en pourpoint comme pour aller coucher, et son bon escu de ferme foy au saint mistere de baptesme. La lucte dura longuement, et fut ce bon chevalier tant las que merveilles de soutenir ce dur assault. Mais il estoit tant fort armé de son escu de foy que pou luy nuysoient les coups de son ennemy. En la parfin que ceste bataille eut bien duré une bonne heure, ce bon chevalier se print aux cornes de ce dyable, et luy en arracha une dont il le bacula trop bien et malgré luy. Comme victorieux se partit de luy, et le laissa la comme recreant, et vint trouver ses gens qui s’esbatoient, comme ilz faisoient par avant son partement, qui furent bien effraiez de veoir leur maistre en ce point eschauffé qu’il [avloit tant esgratigné le visage, le pourpoint, chemises, chausses (et) tout desrompu et dessiré, et comme tout hors d’alaine. « Ha! monseigneur, dirent ilz, dont venez vous, et qui vous
a en ce point habillé? — Qui? dit il ; ce a esté le deable, a qui je me suis tant
combatu que j’en suis tout hors d’alaine et en tel point que vous veez. Et vous
asseure par ma foy que je tien veritablement qu’il m’eust estranglé et devoré,
se a ceste heure ne me fust souvenu de mon baptesme et du hault mistere de ce
saint sacrement, et de mon veu que je feis ores a ne sçay quants ans ; et creez
que je ne l’ai pas faulsé. Car, quelque danger que j’aye eu, oncques ne feis le
signe de la croix, mais souvenant du saint sacrement dessusdit, me suis hardy-
ment defendu et franchement eschappé, dont je loe et mercye Nostre Seigneur, qui [par] ce bon escu de saincte foy m'a si sauvement preservé. Viennent tous les aultres qui en enfer sont, tant que ceste enseigne demeure, je ne les crains ; vive, vive nostre benoist Dieu, qui ses chevaliers de telles armes scet adouber! » Les gens de ce bon seigneur, oyans leur maistre ce cas racompter, furent bien joyeux de le veoir en bon point, mais esbahiz de la corne qu’il leur monstroit, qu’il avoit a ce dyable de la teste esrachée. Et ne savoient juger, non fist oncques personne qui depuis la veist, de quoi elle estoit, si c’estoit os ou corne, comme aultres cornes sont, ou que c’estoit. Alors ung des gens de ce chevalier dist qu’il vouloit aller veoir se ce dyable estoit encores ou son maistre l’avoit laissé, et s’il le trouvoit il se combatroit a luy et luy arracheroit l’autre corne. Son maistre luy dist qu’il n’y allast point ; il dist que si feroit. « N’en fay rien, dist son maïistre, le peril y est trop grand. — Ne m'en chault, dit l’autre, je y veil aller. — Si tu me croiz, dit son maistre, tu n’yras pas. » Quoy qu'il fust, il y voult aller, et desobeir a son maistre. Il print en sa main une torche et une grande hache, et vint au lieu ou son maistre s’estoit combatu. Quelle chose il y fist, on n’en scet rien. Mais son maistre, qui de luy se doubtoit, ne le sceut si tost suyr qu’il ne le trouva pas, ne le dyable aussi. Et n’oyt oncques puis nouvelles de son homme. En Ia fasson qu’avez oy se combatit ce bon chevalier au dyable, et le surmonta par la vertu
du saint sacrement de baptesme.
LA LXXIe NOUVELLE,