MONSIEUR LE VOYER
Au gent et plantureux païs de Hollande avoit, n’a pas cent ans, ung gentil chevalier logé en ung bel et bon hostel ou il y avoit une tresbelle jeune chambriere servant, de laquelle tresamoureux estoit. Et pour l’amour d’elle tant avoit
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fait au fourrier du duc de Bourgoigne, que cest hostel luy avoit delivré, affin de mieulx pourchasser et conduire sa queste, et venir aux fins et intencions ou il entendoit et ou amours le faisoient encliner. Quand il eut esté environ cinq ou vj jours en ceste hostelerie, luy survint par accident une maleureuse adventure. Car une maladie le print en l’œil si greve, qu’il ne le povoit tenir ouvert, tant en estoit aspre la doleur. Et pour ce que tresfort doubtoit de le perdre, mesmement que c’estoit le membre ou il devoit plus de guet et de soing, manda le cyrurgien de monseigneur le duc, qui pour ce temps en la ville estoit. Et devez savoir que ledit cyrurgien estoit ung tresgentil compaignon, le plus renommé du païs, et le fist venir parler a luy. Et sitost que maistre cyrurgien vit cest œil il le jugea comme perdu, ainsi par adventure qu’ils sont coustumiers de juger des maladies, affin que quand 1ilz les ont sanées, ils en emportent plus de prouffit et de loenge. Le bon chevalier, a qui desplaisoit d’oyr telles nouvelles, demandoit s’il y avoit nul remede pour le garir. Et l’autre dist que tresdifficile seroit, neantmains il oseroit bien entreprendre a garir avec l’ayde de Dieu, mais qu’on le voulsist croire. « Si vous me voulez garir et delivrer de ce mal sans la perte de mon œil, je vous donneray bon vin », dit le chevalier. Le marché fut fait, et entreprint garir net cest œil, Dieu avant ; et ordonna les heures qu’il viendroit chacun jour pour le mettre a point. Or entendez que chacune foiz que nostre cyrurgien venoit visiter son malade, la belle chambriere le compaignoit et tenoit tousjours ou boitte ou palette, et aidoit a remuer le pouvre patient, qui oublyoit la moitié de son mal quand il sentoit la presence de sa -dame. Si ce bon chevalier estoit bien feru et avant de ceste chambriere, si fut le cyrurgien, qui, toutes les foiz qu’il venoit faire sa visitacion, fichoit ses doulx regards sur ce beau poly viaire de ceste chambriere. Et tant s’i ahurta qu’il luy declara son cas, et eut tresbonne audience, car de prinsaut on luy accorda et passa ses doulces requestes ; mais la maniere comment on pourroit actuellement et par effect mettre a execution ses ardans desirs, l’on ne la savoit comment trouver. Or toutesfoiz, a quelque peine que ce fut, la façon fut trouvée par la prudence et subtilité du cyrurgien, qui fut telle : « Je donneray, dist il, a entendre a monseigneur mon patient que son œil ne se peut garir si n’est que son aultre œil soit caché, car l’usage qu'il a a regarder empesche la garison de l’autre malade. S’il est content, dit il, qu’il soit caché et bendé, ce nous sera la plus convenable voye du monde pour prendre nos delictz et plaisances, et mesmement en sa chambre, affin que l’on y prenne
mains de suspicion. » La fille, qui avoit aussi grant desir que le cyrurgien, prisa
tresbien ce conseil, ou cas que ainsi se pourroit faire. « Nous l’essayerons », dit le cyrurgien. Il vint a l’heure accoustumée voir cest œil malade, et quand il l’eut descouvert fist bien de l’esbahy : « Comment! dit il, je ne vis oncques tel mal ; cest œil cy est plus mal qu’il y a xv jours. Certainement, monseigneur, il sera mestier que vous ayez patience. — Comment ? dit le chevalier. — II fault que vostre bon œil soit couvert et caché tellement qu’il n’ayt point de lumiere une heure ou environ après que je aray assis l’emplastre et ordonné l’autre ; car en
verité 1l l’empesche a garir sans doubte. Demandez, disoit il, a ceste belle fille qui l’a veu chacun jour, comment il amende. » Et la fille disoit qu'il estoit plus lait que paravant : « Or ça, dit le chevalier, je vous habandonne tout. Faictes de moy tout ce qu’il vous plaist ; je suis content de cligner tant que l’on vouldra, mais que garison s’ensuyve. » Les deux amans furent adonc bien joyeux, quand ilz virent que le chevalier fut content d’avoir l’oeil caché. Quand 1l fut appoincté et qu’il eut les yeulx bandez, maistre cyrurgien fainct de partir comme il avoit de coustume, promectant de tantost revenir pour descouvrir cest oeil. Il n’ala gueres loing, car assez près de son pacient, sur une couche jecta sa dame, et d’aultre pfallecte qu’il n’avoit remué son chevalier visita les cloistres secrez de la chambriere. Trois, quatre, cinq, six foiz maintint ceste maniere de faire envers ceste belle fille, sans ce que le chevalier s’en donnast garde, combien qu'il en oyst la tempeste, mais non sachant que ce vouloit estre, jusques a six foiz qu'il se doubta pour la continuacion. À laquelle foiz, quand il oyt le tamburch et noise des combatans, esracha bandeaulx et emplastres, et rua tout au loing, et vit les deux amoureux qui se demenoient tellement l’un contre l’autre qu’il sembloit qu’ilz deussent menger l’un l’autre, tant mettoient et joindoient leurs dens ensemble. « Et qu'est ce la, dist il, maistre cyrurgien? m'avez vous fait jouer a la cligne musse pour me faire ce desplaisir ? Doit estre mon oeil gary par ce moien ? Dictes, m'avez vous baïllé de ce jeu ? Et, par saint Jehan! je m’en doubtoie bien que j'’estoie plus souvent visité pour l’amour de ma chambriere que pour mes beaulx yeulx. Or, bien, bien, je suis en vostre dangier, sire, et ne me puis encore venger. Mais ung jour viendra que je vous feray souvenir! » Le cyrurgien, qui estoit le plus gentil compaignon et des aultres le meilleur homme, commença a rire, et firent la paix. Et croy bien que tous deux, quand l’oeil fut gary, s’accorderent a besoigner par terme.
LA QUATRE VINGTS VIlIIe NOUVELLE.